lundi 27 février 2017

Le répit de Michel Mohrt.

On a un peu connu Michel Mohrt (1914-2011). Il a accompagné nos premiers pas littéraires. Il nous reste des lettres, des dédicaces. 
A défaut d'être certain que cela intéresse qui que ce soit dans un avenir plus ou moins  proche où même les défenseurs de la Kulture Phrançouaise ont une fâcheuse tendance à s'exprimer sur les plateaux télés de manière mimétique, et avec le même goût du sang, que les "barbares" qu'ils prétendent combattre, on a été heureux que La Thébaïde d'Emmanuel Bluteau, un garçon assez aimable pour avoir réédité notre Orange de Malte, avec justement une lettre inédite de Michel Mohrt en postface, nous ait demandé de préfacer Le Répit, le premier roman de Mohrt qui n'avait pas été réédité depuis 1945, date de  sa parution.
 Extrait de la préface:
"La guerre est déclarée mais l’ennemi ne se décide pas. Alors, c’est l’attente, comme dans Un balcon en forêt de Julien Gracq ou Le désert des Tartares de Buzzatti. Mais le soleil de la Méditerranée, l’ivresse des sommets propre aux skieurs ne font pas de Lucien un mélancolique. Ce Celte à l’enfance bretonne a plutôt une morale du grand air. Il est désolé qu’un amour de rencontre ne connaisse pas la transparence bleue et fraiche du beau temps du côté de Saint-Malo ou de Dinard. Il n’est pas non plus forcément convaincu par ses brèves permissions qu’il y ait mieux à vivre que ce qu’il vit maintenant, malgré une légère impatience qui tient autant aux évènements qu’à son tempérament de jeune homme qui se cherche un destin.
Le Répit,  en fait, c’est plutôt l’histoire de grandes vacances miraculeusement prolongées même si on sait que la rentrée des classes se fera sous les rafales ennemies. En attendant, passons Noël dans un refuge de haute montagne avec sa section, portons des toasts à la victoire même si on sent bien que ce sera moins évident que ça en a l’air. En plus, il faudra se battre contre des Italiens, ce qui est toujours ennuyeux car ils sont tout de même extrêmement sympathiques.
Ne nous y trompons pas, cependant. Derrière la désinvolture de la forme et du fond, pour qui sait lire, la guerre reste une chose grave pour Michel Mohrt comme le prouvera la suite de son œuvre et notamment cette variante du Répit qu’est La campagne d’Italie (1965) qui se termine par cette phrase mythique : « On ne s’en remettra jamais. »
Il faut dire que 1940 s’est confondu avec un effondrement de la France entière qui a marqué la jeunesse de l’auteur et elle a  donné le sujet de deux de ses romans les plus ambitieux, Mon royaume pour un cheval et La guerre civile (disponibles en Folio). 
En exergue de La guerre civile, on peut lire ces lignes de  Chateaubriand: « Le monde était bouleversé mais il arrive que le retentissement des catastrophes publiques, en se mêlant aux joies de la jeunesse, en redouble le charme ; on se livre d’autant plus aux plaisirs qu’on se sent près de les perdre. » 
Elles résument parfaitement, aussi, l’atmosphère si particulière qui se dégage du Répit.
 

Jérôme Leroy

Russie noire, très noire


Russie noire, très noire.

Un reportage sur le crime organisé et un roman noir forment les deux premiers titres de la collection Zapoï.



Depuis quelques temps, déjà, il semblerait que la Russie se soit de nouveau invitée dans l’actualité. On voit la main de Moscou en Ukraine, en Syrie et même dans les dernières élections américaines. La personne de Poutine, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle suscite des réactions contrastées aussi bien dans notre personnel politique que dans les médias, n’y est pas pour rien. Incarnant de manière subliminale la figure de l’homme fort, redoutée ou désirée, Poutine cache de fait la réalité d’une société que l’on connait bien mal par une représentation qui se résume à quelques clichés hérités du stalinisme et la guerre froide, comme autant de persistances rétiniennes du monde d’avant la chute du Mur. Le KGB a été remplacé par le FSB et la Nomenklatura  par la figure de ces oligarques qui viennent se reposer sur la Côte d’Azur et achètent des clubs de foot de la Champion’s League  après s’être partagé dans un Yalta à usage interne les ressources naturelles et le patrimoine industriel.
C’est un peu court et c’est pour cela que la collection Zapoï aux éditions de La Manufacture de livres permettra au lecteur curieux d’aborder la réalité russe par les marges du mauvais genre ou de l’enquête journalistique, façon reporter gonzo post-soviétique, en pleine immersion dans son sujet. On rappellera que « zapoï », difficilement traduisible en français car ce mot ne peut exister qu’en Russie comme le spleen ne peut exister qu’en Angleterre ou la saudade au Portugal, renvoie à une sorte d’ivresse errante où des hommes boivent sans discontinuer pendant plusieurs jours avant de reprendre plus ou moins conscience avec une gueule de bois monumentale dans un lieu parfois assez éloigné de leur point de départ. Le zapoï comporte également une forte connotation de rupture avec l’ordre établi mais comme, manifestement, dans les deux premiers titres de cette collection, l’ordre est aussi un désordre proche de cet « anarchisme du pouvoir » dont parlait Pasolini  à propos de Salo ou les cent vingt journées de Sodome, on peut estimer que c’est la société russe dans son ensemble qui est sous le signe du « zapoï ».
C’est en tout cas l’impression que l’on éprouve en lisant Banditsky ! d’Andreï Constantinov, sous-titré « chroniques du crime organisé à Saint-Pétersbourg ». « Organisé » n’est pas ici un vain mot car il faut savoir que si la société russe n’a pas attendu le communisme pour se caractériser par la bureaucratie, le monde du crime n’échappe pas non plus à ce tropisme, à cette différence notable que sa bureaucratie à lui est extrêmement efficace. L’auteur de cette enquête, interprète dans une brigade parachutiste à l’époque soviétique puis journaliste, a le goût du terrain et sait de quoi il parle. Il montre que le Milieu pétersbourgeois se caractérise par toute une série de codes, de règles,  de hiérarchies d’autant plus subtiles et complexes que tout cela est évidemment non écrit.
Il y a d’abord, historiquement, la différence entre les Voleurs et les Bandits. Ce serait une grave erreur d’y voir des synonymes : « Cette distinction n’est pas une coquetterie d’historien, nous dit Constantinov, la prévalence de Bandits ou de Voleurs dans une région détermine le type de criminalité locale et son influence sur la vie des affaires, la vie économique et la vie politique. » Pour aller vite, les Voleurs aiment l’ordre et les spécialisations. Ils sont les héritiers de la Cour des Miracles de l’époque des tsars qui a été obligée de se structurer sous la période stalinienne dans les Goulags pour pouvoir tenir et ils contrôlent aujourd’hui encore les prisons. Les Bandits, eux, sont des hommes nouveaux, des racketteurs qui proposent des « Toits », c’est à dire des protections et n’hésitent pas, par exemple, à monter de faux règlements de compte avec des balles à blanc pour prouver que leur présence est indispensable. Inutile de dire que les Voleurs les tiennent en piètre considération.  En fait, tout allait beaucoup mieux à l’époque du communisme pour ce petit monde puisque le crime n’existait officiellement pas et que de fait, la police les ignorait complètement tant qu’ils ne se mêlaient pas de contester le bien fondé du marxisme-léninisme.
C’est à partir des années 80 que les choses changent et virent à la confusion des genres. Il faut lire la description que fait Constantinov de la contamination mutuelle de la pègre, de la police et de la justice pour déboucher dans les années 90 sur une véritable guerre civile entre l’Etat et le Milieu qui ne trouverait aujourd’hui comme point de comparaison que la situation du gouvernement mexicain face aux Cartels.  On en était au point où prendre la place des politiques était parfois plus facile comme dans l’histoire emblématique de ce truand qui trouve qu’ils coûtent trop cher à corrompre et qui se fait élire pour légaliser ses affaires.
On pourra, pour compléter ce tableau et passer en quelques sortes aux travaux pratiques, lire Guerre, le roman noir de Vladimir Kozlov qui se passe dans une ville de province russe complètement corrompue qui n’est pas sans rappeler la Poisonville dans Moisson Rouge de Dashiell Hammett. Les flics y sont de fait des gangsters en uniforme et font régner un ordre maffieux. Pour leur faire face, une bande de jeunes gens bien sympathiques mais avec quarante ans de retard mime les groupes de la lutte armée en Europe de l’Ouest, façon Brigades rouges et commence à attaquer la police tout en méditant sur les métamorphoses de l’anarchisme à travers les âges. Guerre est un microcosme parfait de la société russe, avec ses étudiants sans avenir qui se rêvent en bande à Bonnot, ses illuminés religieux ruraux post-tolstoïens, ses nouveaux riches arrogants, ses journalistes à bout de souffle, ses politiques médiocres dans le meilleur des cas, abjects dans les pires .
 Kozlov, en bon écrivain comportementaliste, a le désespoir sec et pratique la suspension de jugement. Au lecteur de se débrouiller pour trouver, au long de ce récit inspiré de faits réels des années 2010, les bons et les méchants dans une ville où les filles se livrent à des concours de pipes dans les boites de nuits tandis qu’on juge, non sans mal, des policiers pour actes de torture.
« -Quelqu’un a une idée sur la façon de s’y prendre ? » demande à un moment un personnage de Guerre. On ne saurait  poser meilleure question sans réponse  à propos de la Russie telle qu’elle apparaît dans ces deux titres de Zapoï, à la fois terrifiante, noire et fataliste.

Jérôme Leroy

Banditsky ! d’Andreï Constantinov (traduction de Vincent Deyvaux) et Guerre de Vladimir Kozlov (traduction de Thierry Marignac),  Collection Zapoï, La Manufacture de Livres.
(paru sur Causeur.fr)

dimanche 26 février 2017

Un peu tard dans la saison sur RFI



Précautions d'usage avec le fumier

A ceux qui vont s'indigner ce soir à cause des manifs violentes des coeurs purs contre le FN à Nantes et chialer parce que "ça ferait le jeu du FN", je voudrais rappeler le pétainisme fielleux de Pernaut. Lui,  il a installé durablement un FN normalisé, tellement normalisé chez les vieillards obsidionaux et autres Bovarys pavillonnaires et rurbanisées. 
Alors vous ne me ferez pas pleurer sur les pavés des Black blocs sur des autobus poujadistes. 
Et si un avait pu tomber sur la tronche de Pernaut, le bonheur et la justice immanente eurent été complets.
Zad for ever, Pernaut fasciste.

samedi 25 février 2017

Art poétique

"Entre les mains pas si gentilles de Dan Fante, la poésie tient plus de la chirurgie ou de la salle de musculation que de la peinture ou de la musique"
Joyce Fante, préface à De l'alcool dur et du génie

Enfin! Celui-là, ça faisait un bout de temps qu'on le cherchait. Un bouquiniste, à Rouen, et pour moins cher qu'un quotidien social-libéral. On est content, en plus, parce que pour l'instant, on a surtout testé la première partie du programme, à vrai dire.

Un peu tard dans la saison dans L'Huma



mardi 21 février 2017

L'hypothèse cap-verdienne, 2

Rubrique allez vous faire foutre, moi je vais me casser au Cap Vert. (2)
Vous vous souvenez dans vos manuels, les gens, du 9 février 1934? Après la tentative de poutche des nationalistes le 6, deux cortèges défilent en masse pour protester contre le fascisme. Il y a la SFIO et le PC. Sans que les appareils aient trop vu venir le truc, les deux manifs fusionnent fraternellement. Deux ans après c'est le Front Populaire. Maintenant, on a Mélenchon et Hamon . Voilà.
"Não sou nada.
Nunca serei nada.
Não posso querer ser nada.
À parte isso, tenho em mim todos os sonhos do mundo."

L'hypothèse cap-verdienne, 1

La gauche court au suicide, donc, alors qu'elle avait sa chance. 
Au même moment, je m'aperçois que la capitale du Cap-Vert s'appelle Plage. 
Et qu'en plus, on y parle portugais.
Alors vous savez quoi? Allez vous faire foutre.

dimanche 19 février 2017

Rob Roberge

Il ne sort que le 23 février mais guettez-le. Les amateurs du genre se souviendront de sa série noire et de deux titres chez 13 ème note. Là, on est dans quelque chose de très grand, vraiment. Une autobiographie à l'os, fragmentée comme on parle de fragments dans une grenade à fragmentation. On progresse par dates, en moments aussi désordonnés que la vie de l'auteur. On progresse, c'est une manière de parler, on assiste surtout au long calvaire d'un homme né dans les sixties et qui sans complaisance raconte tout sur le sexe, la drogue, la famille, le rock, l'écriture, la peur panique de la solitude et la folie qui rôde. On n'avait pas lu un tel exercice de sincérité depuis un Calaferte ou un Fred Exley.

(C'est vrai que c'est le premier qui fait un mal de chien. Après, on s'en remet. On regretterait presque de s'en remettre, d'ailleurs.)

#henrimichaux2017

"La mer résout toutes les difficultés."
Henri Michaux, Ecuador

vendredi 17 février 2017

A demain, camarade!


A demain, camarade…

Guy Béziade  était un camarade de la cellule Saint-Maurice, à Lille. Il était né en 1925 et il aurait eu 93 ans en octobre prochain. Quand un communiste atteint cet âge-là, il y a de fortes chances pour qu’il ait été résistant. C’était le cas de Guy Béziade, commandant FTPF. Quand des historiens bourgeois venaient nous expliquer, à nous les communistes, comme c’est la mode depuis quelques années, que le communisme et le fascisme, c’est la même chose, qu’il est possible de mettre un signe égal entre stalinisme et nazisme, je ne pouvais m’empêcher de penser à Guy. Je n’avais pas besoin de manuel d’histoire ou de relire Les Communistes d’Aragon. Non, Guy était là, avec son sourire et ses yeux malicieux où il y avait cette gaieté qui appartient seulement à ceux qui ont connu et vu beaucoup de souffrances, de luttes mais savent que seul l’optimisme est révolutionnaire. Guy était la preuve vivante que les communistes et les fascistes, ce n’est pas la même chose, que les communistes de la génération de Guy, pendant les années noires, étaient ceux qu’on fusillait et qu’on déportait tandis que ceux d’en face étaient de l’autre côté de la matraque, du peloton d’exécution, de la barricade. Qu’entre les fascistes et nous, il y a du sang. Et que quand un fasciste meurt à l’âge de Guy, on va éviter chez ses amis de trop s’attarder sur ce qu’il faisait entre 39 et 44.
Ce sont de vieilles histoires ? Peut-être, ou alors peut-être pas. Il existe aujourd’hui en France et particulièrement dans notre région un parti d’extrême-droite qui, paraît-il, a changé. Je ne sais pas. Je sais juste que lorsqu’on regardait la composition du bureau politique de ce parti-là il y a encore quinze ans, on trouvait la fine fleur de la Collaboration. Chez nous, on n’a pas besoin de cacher ou d’oublier ce qu’ont fait nos camarades de l’âge de Guy. Au contraire, on peut en être fier.
Guy était bien entendu convaincu que tout cela n’était pas de vieilles histoires, lui. La preuve, il est allé jusqu’au bout à la rencontre de la jeunesse dans les écoles et ailleurs. Pas en donneur de leçons. Le catéchisme, même rouge, ce n’était pas le genre de la maison. Non, juste pour leur dire, aux jeunes, qu’il fallait faire attention, que si l’histoire ne se répétait jamais de la même manière, il y a néanmoins toujours à l’œuvre des gens pour qui la liberté, l’égalité et la fraternité sont des leurres, ou alors des sports qu’on ne devrait pratiquer qu’entre gens du même monde, qu’une société se doit d’être hiérarchisée avec ceux qui commandent et ceux qui obéissent.
Je n’ai pas l’intention de raconter ici la vie de Guy, son héroïsme discret que d’autres ont mieux connu que moi dans la Résistance, les luttes syndicales avec la CGT, les combats anticolonialistes, bref, tout ce qui fait que nous n’avons pas aujourd’hui, grâce à des camarades comme lui, de raison de baisser les yeux quand on parle du communisme, quand on nous appelle communistes. Bien au contraire.
Avec Guy (à droite) et Pierre-André Charret, tous les deux résistants FTP
Il va me manquer comme il va manquer à la cellule Saint-Maurice parce que nous ne passerons plus chez lui pour lui remettre sa carte ou l’emmener comme chaque 8 mai pour honorer, au carré des fusillés, la mémoire des camarades tombés à Lille pendant l’Occupation. C’est à une de ces occasions, en 2014, je m’en souviens très bien, qu’il m’a glissé à l’oreille alors que les gerbes étaient déposées : « Si les copains se réveillaient aujourd'hui, ils verraient qu'il y a encore du boulot. »  
Alors, maintenant, passe-leur le bonjour et dis-leur bien qu’on va essayer de faire de notre mieux.
A demain, camarade.
(Paru dans Liberté Hebdo, le petit canard rouge du Nord, le 17 février)

jeudi 16 février 2017

Une place autrement considérable




C'est tout de même la nouvelle la plus émouvante et la plus importante, au bout du compte, que ce passage fugitif de Proust dans un film de 1904, de quelques dizaines de secondes, miraculeusement retrouvé.
"...comme occupant dans le Temps une place autrement considérable que celle si restreinte qui leur est réservée dans l’espace, une place, au contraire, prolongée sans mesure, puisqu’ils touchent simultanément, comme des géants, plongés dans les années, à des époques vécues par eux, si distantes — entre lesquelles tant de jours sont venus se placer — dans le Temps."
Marcel Proust, Le Temps retrouvé
Envie, du coup, de se replonger au hasard ("Bonheur de Proust, on ne saute jamais les mêmes passages" écrivait Barthes) pour quelques heures, quelques semaines ou quelques années, dans la Recherche;  par exemple dans la belle édition "Van Dongen" en trois volumes, parue chez Gallimard en 1947. 
Ces illustrations furent aussi d'ailleurs en partie celles des couvertures de l'ancienne édition Folio dans laquelle nous avons lu Proust la première fois, et qui ont fait que la Recherche est définitivement pour nous associée aux couleurs tendres,  à la science de la lumière et aux femmes fleurs du peintre qui fut sans doute un des derniers peintres heureux, comme l'est ce dandy gris perle et noir (Morand) en ce jour de 1904, qui porte déjà en lui son grand-oeuvre et le pressent au milieu de la foule aristocratique, seul, concentré, léger.

Un peu tard dans la saison dans Témoignage Chrétien et Addict Culture




lundi 13 février 2017

Patrick Besson revient en Grèce

Cap Kalafatis (Grasset), une tragédie all inclusive


 Cap Kalafatis de Patrick Besson est une histoire cruelle et émouvante. C’est d’ailleurs  ce qui caractérise l’oeuvre de Besson et la rend si singulière: la façon dont chez lui la cruauté du monde se transforme en émotion, à la fin. Mais comme cela arrive à la fin, justement,  que les lecteurs ou les critiques sont paresseux et vont rarement jusqu’au bout des romans, on a fait à Besson la réputation d’un cynique au coeur froid. Cela l’arrange sans doute. On n’est jamais autant à l’abri des autres que dans la fausse image qu’ils ont de vous.
En même temps, pour ne pas aller au bout de Cap Kalafatis, il faut le chercher. Le livre fait cent vingt pages, il est essentiellement dialogué et il vous fait sans cesse changer de registre comme les jolies filles changent de tenue cinq fois en une heure avant de sortir. 
L’histoire de Cap Kalafatis est aussi simple que la lumière des Cyclades qui vont servir de décor à cette tragédie grecque dont les héros ne sont plus des dieux mais des touristes français pendant les vacances de Pâques 1991. Autre caractéristique de Besson, notamment dans ces derniers romans,  (Ne mets pas de glace sur un coeur vide) un certain génie à faire du vingtième siècle finissant une période aussi lointaine que l’Antiquité. En 1991, par exemple,  on pouvait  confondre sur une plage de Mykonos un jeune homme qui faisait  Sciences-Po avec un hippie : « En 1991, il y a encore des hippies mais ce sont les derniers. Le plus beau slogan du monde –Peace and love- a disparu remplacé partout par celui de la Guerre des étoiles : May the force be with you. »
Le jeune homme en question s’appelle Nicolas. Il a le tort de trouver une fille très jolie sur la plage. Elle s’appelle Barbara, elle a son âge et elle est française, comme lui, c’est à dire qu’elle a le sens de la formule. Le problème avec les Français semble nous dire Besson depuis qu’il a écrit son premier roman à 17 ans dans les années 70, c’est qu’ils ont trop d’esprit : ils peuvent déclencher une guerre pour un bon mot. Comme Barbara bronze seins nus, -et les seins nus sur les plages ont aussi complètement disparu depuis 1991, nous fait remarquer l’auteur-, l’envoutement de Nicolas est total. C’est sans doute pour cela qu’il accepte l’invitation de José, le compagnon de Barbara, beaucoup plus âgé, qui a fait assez d’argent dans le commerce des fringues pour se consacrer exclusivement à la planche à voile, à la lecture d’Albert Cohen et à Barbara. José laisse Nicolas et Barbara coucher ensemble dans un des petits bungalows all inclusive de l’hôtel. Cela pourrait être sordide, mais ça ne l’est pas car ça se passe en Grèce et qu’en Grèce, toutes les histoires finissent par ressembler à des mythes : « La chambre bleue, le ciel blanc. Le bruit sincère de la mer. La mer ne ment pas. Il se souvient de tout. Ce sera peut-être même un jour son seul souvenir, conservé dans l’alcool émouvant de son cerveau mourant. Le paradis existe, c’est un lit. Quand on a vingt-trois ans et la fille aussi. L’éternité dure un millième de seconde, ça devrait pouvoir être mathématiquement prouvé. »
Le lecteur croit savoir où Besson l’emmène. Plan à trois, homosexualité par procuration, voire crime à l’assurance-vie, à la façon d’une nouvelle noire de James M.Cain. Evidemment, il n’en sera rien. La raison des ces jeux de l’amour et du hasard, sur fond de Mer Egée sera à la fois plus banale et plus tragique. On ne la révèlera pas, parce que tout lecteur devrait ressembler à Nicolas qui revient vingt cinq ans après sur les lieux où s’est faite malgré lui son éducation sentimentale : « Nicolas se sent coupable de tout alors que c’est lui l’innocent. »

Jérôme Leroy

Cap Kalafatis de Patrick Besson (Grasset)
paru sur Causeur.fr

Jugan en Folio

Il est tout beau, on trouve. En librairie dès le 16 février!

samedi 11 février 2017

Aux jeunes filles de la société future.

De l'art de la dédicace qui énerve un peu de ne pas l'avoir trouvée avant.

vendredi 10 février 2017

Quitter Vierzon

Dans un demi-sommeil, lors d'un arrêt anormalement long en gare de Vierzon, le voyageur à bord du train désert se demanda soudain combien de filles, en cet instant précis, un 10 février à 16h31, faisaient l'amour dans la petite ville un peu triste. Une, cinq, dix, aucune? Le train repartit, il n'y eut pas de réponse et le voyageur éprouva une très brève mais intense tristesse comme s'il avait laissé échapper la chance unique de résoudre le mystère de toute chose. 
Puis il se rendormit et ce fut tout.

...ou on va tous y passer.

Quel rapport entre une centrale nucléaire qui fuit, une bavure abjecte, excusée ou minorée par des syndicalistes policiers, un candidat à la présidentielle qui est sincèrement (c'est ça le pire) persuadé que l'argent public est à lui et qu'il peut en user comme bon lui semble tout en expliquant qu'il faut que les Français fassent des sacrifices, l'invitation d'une candidate préfasciste en prime time qui est déjà en tête des sondages et le gonflage médiatique d'un candidat néolibéral en plein culte de la personnalité? 
Il est pourtant évident, le rapport: ou on en finit une fois pour toute avec le capitalisme, ou on va tous y passer.

dimanche 5 février 2017

A bouche que veux-tu

Parfois, le monde était merveilleusement cohérent. Le vin ressemblait aux livres, à moins que ce ne fût le contraire. Janvier reprenait des couleurs le temps d'un dimanche et, un jour, le monde ressemblerait enfin à un dimanche.

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 77

"A un tournant de la vie, on s'aperçoit qu'ils sont en train de couler brie ou calendos à force de s'attarder. Que je les reçois cinq sur cinq, Hemingway, Montherlant, consorts, de s'être fait sauter la gueule sur les rives affreuses du Trop-tard."

"C'est beau l'adolescence. Y a que ça d'authentique. C'est juste un moment privilégié de la vie pendant lequel les individus ne sont pas trop débectants. Y a des lambeaux de poésie tortillés autour de leur bitoune. Mais ça ne dure pas très longtemps."

(Galantines de volaille pour dames frivoles)

samedi 4 février 2017

Notre douceur sera impitoyable

Entendons- nous bien. Ce qu'a fait Fillon, le candidat des petits vieux méchants et friqués qui sont à la retraite depuis quinze ou vingt ans, qui veulent que les jeunes en bavent pour continuer à payer leurs pensions et leurs pélerinages à Lourdes entre deux semaines au soleil dans des hôtels all inclusive, est absolument inacceptable et inexcusable. Et disons très clairement que cette sortie de route du Caton de la Sarthe, qui signe le crash de la droite droitisée qui veut le retour de l'Ordre Moral, est une chose douce à mon coeur.
Mais je suis toujours un peu gêné par l'acharnement sur les avantages des politiques ou leurs petites crapuleries alors que les sommes en question demeurent, somme toute, dérisoires si on les compare au formidable hold-up du patronat avec le CICE, par exemple, ou celui du renflouement des banques privées en 2008-2009 qui avaient joué au casino avec notre épargne.
On parle, pour les politiques, de quelques dizaines ou centaines milliers d'euros plus ou moins légalement détournés. Pour les patrons, qui ont pris l'habitude de privatiser les profits mais de socialiser les pertes avec le pognon des contribuables, ça se chiffre par milliards, par dizaines de milliards.
Alors faisons gaffe à un néo-poujadisme qui ne regarde pas plus loin que le bout de son nez.
Un politique qui nous vole, c'est un petit délinquant, mais un petit délinquant élu et parfois réélu.Un politique, que ça nous plaise ou non, il a une légitimité démocratique et c'est nous qui la lui avons donnée.
Un patron comprador du CAC  40 qui s'arrange pour ne pas payer d'impôts en France, lui, il nous a déclaré la guerre et il la gagne d'autant plus facilement que pendant qu'il se livre au pillage, on vérifie si des fois, le maire, il n'aurait pas demandé à un employé municipal d'aller chercher ses gosses à l'école.
Bref, s'il ne reste plus qu'une place dans un camp à régime sévère quand on aura pris le pouvoir, réservons-là à Gattaz. Pour Fillon, aller faire de l'aide aux devoirs dans les quartiers ou torcher les grabataires préfascistes de son électorat dans une maison de retraite, ça suffira. Notre douceur sera impitoyable.
Raquel n'a rien à faire ici sinon nous rappeler que la vraie vie est ailleurs et que le monde est beau;