jeudi 11 mai 2017

Rabelais: le savoir et la jouissance

Chaque nation a son œuvre fondatrice, son épopée mythologique qui résume tout son passé et annonce tout son avenir. Pour la France, il semble bien que ce soit Rabelais
. Par son apparition précise au point de bascule du Moyen Âge et de la Renaissance, il n’est pas exagéré de dire qu’avec lui, la France s’incarne au sens plein du terme. Rabelais, en cinq livres, affirme d’abord la présence d’un corps. Un corps démesuré, scandaleux, terrifiant, drôle ; un corps qui recherche pourtant, constamment, la sagesse, le savoir, l’équilibre, le bien-être, le rapport serein au monde. Bref, un corps français.
On pourra, en se plongeant dans la nouvelle édition des Cinq Livres des faits et dits de Gargantua et Pantagruel sous la direction de Marie-Madeleine Fragonard, retrouver à chaque page ce paradoxe qui n’en est pas un, entre l’expression de l’excès d’une part et la recherche de la mesure d’autre part, entre la profusion presque angoissante des énumérations interminables et la dispute érudite et comique, entre la tératologie scatologique des festins, des batailles, des copulations, des explorations d’îles fantastiques et le désir de précision, de méthode et même de douceur qui s’exprime dans la fondation de l’utopie libertaire de l’abbaye de Thélème ou, sur un mode plus paillard, par la quête de Panurge dans le Tiers Livre, entre éloge de la dépense et recherche de la femme idéale.
Cette nouvelle édition très complète, à défaut d’apporter des révélations, offre des angles inédits pour explorer ce continent Rabelais réduit hélas à quelques extraits pour les manuels scolaires. Et encore, dans le meilleur des cas, quand une réforme du collège ne fait pas disparaître « les buveurs très illustres » et autres « vérolés très précieux » dans des usines à gaz interdisciplinaires. Oui, lire Rabelais, c’est ne pas se laisser prendre au piège ambigu des « paroles gelées » du Quart Livre et, sur la question centrale de l’éducation, voir que ce sont les scoliastes de son temps qui ressemblent à nos modernes et l’enseignement révolutionnaire de Ponocrates qui serait désigné comme affreusement néo-réac.
Rabelais est de toute manière un homme qui a toujours brouillé les pistes. Marie-Madeleine Fragonard nous rappelle ainsi qu’on ne connaît pas le vrai visage de Rabelais, au sens propre, que son portrait le plus connu est d’origine incertaine et subit des métamorphoses reproduites dans cette édition qui sont autant de variations idéologiques sur la manière dont une époque le voit, ou ne le voit plus. Visage inconnu comme celui de Sade, qui symbolise pour Rabelais et le divin marquis, une situation au centre névralgique de plusieurs milieux entre lesquels ils circulent avec une mobilité aimablement suspecte : ecclésiastique, intellectuel, politique.
Il est possible malgré tout d’essayer de s’y retrouver un peu avec Rabelais. On est en 1494, ou à peu près. C’est l’année où meurt un homme qui avait le rêve fou de tout savoir, Pic de La Mirandole, comme s’il voulait laisser la place à la naissance d’un projet semblable au sien, celui d’un certain François Rabelais, qui voit le jour non loin de la Loire, ce fleuve blond, sur les rives duquel s’édifiaient alors les plus beaux châteaux du monde. Il faut d’abord imaginer une jeunesse franciscaine où Rabelais prêche en souvenir d’un saint qui marchait pieds nus et aimait le rire et les oiseaux avant la frénésie de savoir qui le prend et le pousse chez les bénédictins. Dans la grande tradition humaniste, Rabelais correspond très vite avec Guillaume Budé et découvre simultanément son goût pour le grec et la médecine. Il abandonne la vie monastique, devient médecin à Lyon, l’autre capitale de la Renaissance, et rédige le premier état de Pantagruel. Les voyages en Italie, Gargantua, l’amitié pour François Ier et l’admiration pour la sœur du roi, la lumineuse Marguerite de Navarre, n’empêchent pas Rabelais de regarder en face les convulsions de son temps. Déjà, le « beau xvie siècle », qui fut en fait bien court, jette ses derniers feux. Une partie de la France s’est levée contre l’autre, parce qu’une nouvelle lecture des Évangiles pousse certains à douter de la virginité de Marie. Rabelais, tenté par cette autre vision du monde, ne franchira pourtant jamais le pas. Il sait les dangers de ce genre de pureté qui cache mal la rumeur des massacres et l’odeur des bûchers.
Mais surtout, le grand mérite de cette édition est de pointer exactement tout ce qui a fait bondir ses contemporains et feraient bondir les nôtres s’ils se donnaient la peine de prendre la mesure exacte de son génie. Quoi de plus choquant, en effet, dans nos années 2010 finissantes placées sous le signe du minimalisme, de l’anorexie, du refoulement religieux des désirs et de la confiscation des plaisirs au profit du « développement personnel » ou du puritanisme de la pornographie obligatoire, que cette œuvre où l’on tente sans cesse de nommer la totalité du réel sans jamais délivrer de message ou de leçon de morale, où l’individu se construit par sa découverte du savoir et de la jouissance, où le corps, encore lui, toujours lui, n’est pas calibré selon les canons de la mode ou les délires du transhumanisme. Les rois géants de Rabelais ne sont pas des surhommes, ils sont des figures protectrices de l’émancipation et, quand à la fin de Pantagruel, ce dernier sort à moitié une langue de « deux lieues », c’est à la fois pour protéger son armée de la pluie et permettre au narrateur, Alcofribas Nasier, de découvrir l’intérieur de sa bouche où se trouve tout un pays avec ses villes, ses villages, ses champs, ses montagnes, ses fleuves…
Le lecteur contemporain éprouvera sans doute, à l’époque où le globish devient notre bas latin, une certaine mélancolie devant le texte rabelaisien qui découvre en même temps qu’il s’écrit toutes les possibilités d’une langue merveilleuse, le français. Ce serait faire un reproche infondé à Marie-Thérèse Fragonard que de nous donner ici une version bilingue. Le français de Rabelais nous a déjà échappé depuis longtemps et au moins, ici, on pourra le retrouver mais aussi le comprendre.
Un autre grand médecin de la littérature, Céline, au moment où il finit sa vie à Meudon qui est aussi, le hasard n’existe pas, la dernière paroisse de Rabelais, écrivait déjà : « Non, la France ne peut plus comprendre Rabelais : elle est devenue précieuse. Ce qui est terrible à penser, c’est que ça aurait pu être le contraire. La langue de Rabelais aurait pu devenir la langue française. Mais il n’y a plus que des larbins qui sentent le maître et veulent parler comme lui. Vive l’anglais, la retenue plate. »
Il reste à faire mentir Céline. En lisant et relisant Rabelais parce qu’il est et demeure, après un demi-millénaire, malgré tous les moutons de Panurge du déclinisme, selon les mots du pourtant très délicat Cocteau, « les entrailles de la France, les grandes orgues d’une cathédrale pleine des grimaces du diable et des sourires des anges ».

Les Cinq Livres des faits et dits de Gargantua et Pantagruel de Rabelais, édition intégrale bilingue établie sous la direction de Marie-Madeleine Fragonard, Quarto/Gallimard, 2017.

paru dans Causeur Magazine, mars 2017