samedi 20 mai 2017

Le regard clair

En janvier 2010, dans le cadre d'une série de portraits militants pour le journal de la section PCF de Lille, j'avais rencontré Henriette et Michel Defrance. Henriette était déjà malade et devait nous quitter en 2012. Michel, lui, est mort le 15 mai dernier. Si je suis communiste, comme tant d'autres, c'est par une foi indéfectible en une société meilleure et parce que je suis adossé à une tradition révolutionnaire, celle des soldats de l'An II, de la Sociale de 1848, de la Commune, du Front Populaire, des combats antifascistes et antinazis de la Résistance, des luttes contre le colonialisme. Un communiste, ça espère autant que ça se souvient. Et je veux me souvenir d'Henriette et Michel Defrance.

Michel et Henriette Defrance, la mémoire et le présent


Michel Defrance vous reçoit, tout sourire, dans son appartement, du côté du port fluvial.
Henriette n’est pas loin. Ce sont deux figures majeures du Parti dans notre région que je rencontre par ce matin gris de janvier. C’est aussi un morceau d’Histoire, de celle dont les communistes peuvent être fiers, de celle qui ne fait pas baisser les yeux comme jamais ne se baisse le regard  bleu, amical et précis de Michel Defrance
Comment résumer l’itinéraire de Michel en quelques lignes ? Il faudrait un livre, un roman mais un roman où tout serait vrai. Par quoi commencer ? L’adhésion  en mai 42, à 17 ans, à l’insu d’un père lui-même engagé ? Les premiers tractages dans le 18ème arrondissement de Paris ? Son arrestation avec sa mère en juillet 42 ? Son tour des prisons parisiennes, La Santé, Fresnes et la caserne Mortier dont il s’évade ? Ou ce rappel qu’à cette époque, c’est toujours à la police Française qu’ils ont affaire et pas à des occupants nazis heureux d’avoir des fonctionnaires si zélés pour faire le nettoyage de ces sales rouges à leur place…
Avant de rencontrer Henriette, sa future épouse, en mars 44, il aura entre autre participé aux très durs combats menés par le réseau FTP Cadras en Bretagne et il aura miraculeusement échappé à la mort, alors qu’il était en mission du côté de Melun, et qu’il est mitraillé et gravement blessé en essayant de passer un barrage à vélo..
« Mais tu sais, me dit-il, c’est plus facile quand on est jeune, tout ça. Et puis encore aujourd’hui, c’est sur les jeunes qu’il faut compter, ceux qui ont entre dix sept et vingt cinq ans. Après, continue-t-il avec un sourire malicieux, on s’encroûte. »
En tout cas, pour l’encroutement,  il y a pire que Michel Defrance. Vraiment pire. Journaliste entre 45 et 83 à Liberté, il n’a eu ensuite de cesse, avec sa femme Henriette, de rappeler le souvenir de cette époque pleine de bruit et de fureur de la Résistance aux jeunes générations, en allant raconter dans les écoles. Et cela continue et continuera jusqu’au bout.
Leur meilleur souvenir de militants, à Michel et Henriette, ce fut la Libération, quand les communistes, dans le cadre du CNR, ont voulu que plus rien ne soit comme avant, que les sacrifices faits dans la lutte contre le nazisme, débouchent sur une autre société. Ce fut, pour Michel, réussi en partie : la sécu, les grandes nationalisations.  Il pense aujourd’hui encore que non seulement il faut préserver ces acquis-là, mais les renforcer alors qu’ils sont explicitement attaqués,  que la bonne méthode consiste à convaincre, et là encore, il revient à la jeunesse, à cette fameuse tranche 17-25 ans pour changer les choses, pour garder au communisme ce qui a toujours fait sa force : la jeunesse. Et d’insister, et de s’adresser à eux : « Vous n’avez que 7-8 ans pour vraiment inventer et vous engager à fond. »
Une malheureuse coïncidence fait que notre entretien se déroule le jour où l’on apprend le décès d’Auguste Copin qui organisa la grève des mineurs, celle de mars avril 41, celle dont on parle beaucoup moins parce qu’elle rappelle, constate Michel, que le Parti n’ a pas eu besoin d’attendre la fin du pacte germano-soviétique pour résister. Et de  rappeler les noms, aussi, de ces grands chefs militaires de la résistance communiste comme Roger Pannequin dans le Pas de calais ou  Guingouin dans le Limousin. Le Parti n’ a pas forcément eu la bonne attitude avec eux, après la guerre, constate-t-il un peu tristement.
Mais très vite, il revient au présent, aux luttes d’aujourd’hui, il pense qu’il faut à la fois être très pragmatique quand on est militant communiste, faire avec le réel pour mieux le changer. Pragmatique et révolutionnaire ,donc.
Et son dernier mot, avec son regard bleu, alors qu’il me serre la main sur le pas de la porte :
-Tu sais, je pense vraiment que le communisme est la solution.