mardi 4 avril 2017

Scut is back again chez Allia



Si vous ne connaissez pas, jetez-vous sur Mes inscriptions (1945-1963), ce livre de mauvais aloi. L'anarchisme radical de Louis Scutenaire (1905-1987), son espèce de folie typiquement belge, son humour de surréaliste ami de Magritte, son érudition moqueuse, son art de la forme courte, tout ça (re)met un peu d'air frais dans une époque saturée par la connerie identitaire, le retour du religieux, la crapulerie libérale, la névrose préfasciste. Jamais une réédition ne m'a semblé tomber autant à-pic.  
Scutenaire est dans la tradition des grands travailleurs du négatif, ceux qui entrent en rupture avec leur temps, ceux qui font sécession et posent des pierres pour l’avenir, ceux qui ne feront jamais partie des lyncheurs, des lâcheurs, des lécheurs. Il écrivait ses fragments de texte sur ce qui lui tombait sous la main, bout d’enveloppe déchirée, revers d’un prospectus publicitaire, ticket de tramway et même, disait-il, sur du papier toilette quand il se trouvait là.
Il y a un Scutenaire politique, érotique, critique, un Scutenaire qui assume la contradiction et la subversion, la solitude radicale et le besoin des autres, la nostalgie et le désir d'utopie, le rire et la colère, la rêverie et la précision. Le contraire de presque tous nos candidats à la présidentielle,  de presque tous nos journalistes qui ne nous parlent que du réel mais sont flous et vagues, prennent l’utopie pour un gros mot, ne contredisent jamais, sauf les petits, ne subvertissent rien car ils aiment l’ordre, ne critiquent rien de ce qui est établi, sombrent dans le puritanisme au point de vouloir contrôler le corps des femmes.
Vous voulez un antidote au nationalisme de Le Pen, à l’ordre moral de l’immoral Fillon, au libéralisme esclavagiste de Macron qu’il essaie de nous faire confondre avec la liberté libre, la vraie liberté, celle de Rimbaud et des révolutionnaires ? Alors lisez Mes inscriptions: on respire, on picore, on baguenaude, on rigole, on n'est pas d'accord, on applaudit, on a envie de caresser, de boire un verre d'eau, de chanter, de dormir, de se réveiller. On lit. On relit. On se pose le temps qu'on veut dans les blancs de la page, puisqu'ils sont faits pour ça. Et sinon, tout le temps, on jouit. 
A l’époque des tweets débiles ou insultants des hommes politiques, des journalistes, des stars, à l’époque où l’on croit malin de faire débattre onze personnes en même temps et qu’on a le front d’appeler ça démocratie alors que ce n’est que de la télé poubelle qui cherche à faire de l’audience, il peut être utile, quelques secondes par ci, quelques secondes par là, de prendre le temps d’ouvrir Mes inscriptions et de saisir, au hasard et souvent, quelques pépites. Voici, par exemple, nos dernières « carottes », comme disent les géologues, dans Mes Inscriptions de Scutenaire, quand on a appris que le ralliement du chanteur Renaud à Macron prouvait que décidément rien n’est plus triste que de vieillir.
"Entre l'oppression et l'oppression, l'homme choisit l'oppression"
 "Je ne suis pas plus amer qu'un appareil photographique."
 "Je connais le pays, il y a assez longtemps que j'y crève."
 "On fait ce qu'on peut. Dommage qu'on le puisse."
 "Le poète emploie tous les mots"
 "Patient comme les mondes à naître." 
 "Mais, pessimiste, qu'aviez-vous donc espéré?" 
"Les femmes nues n'ont jamais fait de mal à personne."
"Je vous parle d'un autre monde, le vôtre."
"Son corps, quoi de plus beau? Son visage questionneur, peut-être, les clartés de sa peau."
« Je n’ai pas d’autre but que la libération totale de tout ce qui vit. Et rien n’est qui ne vit pas. »

Mes Inscriptions de Louis Scutenaire ( Editions Allia, avril 2017)

1 commentaire:

  1. "Ne contredisent jamais, sauf les petits". C'est ça. Absolument.
    M'a l'air drôlement bien Mes inscriptions. Merci de ce partage. Vais aller voir, je pense que j'y suis. Florence

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