lundi 24 avril 2017

Macron, Le Pen, Orwell et Kafka.

Dans 1984, pour assurer la puissance de Big Brother, il y a un méchant, Goldstein, dont on ne sait pas trop s'il est encore vivant, d'ailleurs, ou même s'il a existé.
Ce méchant est un des éléments qui permet à Big Brother d'exercer son pouvoir totalitaire sur la population, notamment par le biais des Semaines de la Haine où l'on se doit de cracher en groupe sur la figure abjecte du traître quand elle apparaît sur des télécrans.
Le Pen, père et fille, c'est Goldstein. 
Grâce à Goldstein, un candidat qui représente un néo-libéralisme aussi sauvage que celui de Fillon mais avec un lexique plus sucré, qui va enfin selon le souhait pluridecennal du MEDEF liquider ce qui restait de l'Etat-Providence et des acquis du CNR, un candidat qui vous dit, comme Big Brother, "la liberté, c'est l'esclavage; la paix, c'est la guerre (de tous contre tous)", ce candidat-là, en plus, il va falloir que vous le preniez pour un héros de l'antifascisme.
On aura rarement poussé aussi loin notre servitude volontaire, notre humiliation, notre honte. 
Après Orwell, Kafka donc, et la dernière phrase du Procès, car nous sommes tous, devant cette alternative, des Joseph K:
"Mais l'un des deux messieurs venait de le saisir à la gorge;  l'autre lui enfonça le couteau dans le coeur et l'y retourna par deux fois. Les yeux mourants, K. vit encore les deux messieurs penchés tout près de son visage qui observaient le dénouement joue contre joue.
-Comme un chien! dit-il, et c'était comme si la honte dût lui survivre."

samedi 22 avril 2017

Ces années-là


1988: Lajoinie, Mitterrand, (Roy Orbison/Coëtquidan)
 

1995: Hue, Jospin, (Willy DeVille/Marseille)
 

2002: Chevènement,vote blanc, (Prince/Lille)
 

2007: Marie-Georges Buffet, Ségolène Royal, (Amy Winehouse/Lille)
 

2012: Mélenchon, Hollande, (Sébastien Tellier/Brive)

mardi 18 avril 2017

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 80

Ce qu'on aime dans les livres, parfois, c'est le repos très particulier qu'offre un auteur qui écrit soudain sur une page votre autobiographie à votre place, et qui le fait bien. Ce phénomène assez rare vient de se produire avec Endetté comme une mule d'Eric Losfeld (Tristram, 2017), témoignage par ailleurs indispensable qui raconte la vie de ce franc-tireur de l'édition mort en 1979:
 
"Sans me lancer dans une description psychanalytique de mon comportement, j'avouerai que j'étais un enfant quelque peu fugueur. La première fois que j'ai disparu, on m'a retrouvé à quatre-vingt kilomètres de mon domicile, à Dunkerque. Par la suite (j'ai dû disparaître une dizaine de fois), on téléphonait aussitôt à la gendarmerie de Dunkerque, près du port. J'avais une passion inassouvie pour les voyages. Sans être du tout l'adepte de la poésie populiste genre Carco, ou du fantastique quotidien genre Mac Orlan, les lieux de départs tels que les gares, les rades, maintenant les aéroports, ont gardé le don de me bouleverser. Comme je suis un homme du Nord de la variété extrêmement frileuse, je vais toujours vers le soleil. J'ai une attirance pour la mer, pour l'eau en général, mais surtout pour la mer: je suis né le 9 mars, sous le signe des Poissons. Pour moi, la mer représente ce que la terre représentait pour Antée: je reprends des forces en m'y plongeant. (...) A la formule assez louche "Vivre dangereusement" des Malraux et autres matamores, je préfère vivre merveilleusement, ce qui supprime toute idée de gloriole et de profit."

La façade du cinéma Eden à La Souterraine: poème politique


J'aime
les plages
les fantômes
les petites villes d'importance secondaire
les bouquinistes
les terrasses de café
lire des poètes vivants dans des hôtels deux étoiles près des gares
les jeunes filles à bicyclette qui roulent sur des allées gravillonnées
les huitres
le communisme
le vent dans les arbres
les mèches qui retombent des chignons faits à la hâte
l'appropriation collective des moyens de production
le muscadet amphibolite de Jo Landron
lire des poètes oubliés dans des "Poètes d'aujourd'hui" d'occasion
les hêtres qui bordent d'une lumière verte les départementales de
Seine-Maritime quand on approche de la mer l'été
les chats
le thé noir très noir
les films italiens
la façade du cinéma Eden à La Souterraine
mais
je suis bien obligé
de constater
à la lecture des différents programmes
que mes revendications
sont assez peu prises en compte
assez peu 
vraiment.


18 avril 2017


©jeromeleroy4/17



lundi 17 avril 2017

Résurrection


Il n'a rien de plus poétique, donc de plus révolutionnaire et de plus subversif que Pâques. 
C'est un changement d'état à priori impossible, une traversée inimaginable, un renversement insensé comme un poème qui serait parfaitement  réussi. 
Il faut donc  se rappeler que le Christ n'est pas seulement le révolutionnaire beatnik si doux de l'Evangile, qui aime les enfants, les malades, les putains, les voleurs, les migrants, les assassins et même les flics: il est celui qui traverse la mort pour nous dire qu'il ne faut pas avoir peur, aussi atroce soit l'expérience du passage.
Le Christ est le Poète et le Voyageur absolu. Il est Orphée et Ulysse, mais un Orphée qui aurait ramené Eurydice, un Ulysse qui n'aurait pas besoin de massacrer les prétendants après l'expérience des Enfers et de l'Oubli.
Le Christ revient, comme eux, légèrement ébloui par la clarté du matin. 
Tout peut commencer, tout peut recommencer. 
L'amour, la révolution, la victoire sur la peur et le temps, sur la peur du temps. 
La Résurrection est une expérience communiste qui réussit: l'homme nouveau ne nie pas l'homme ancien, l'homme nouveau sait juste que maintenant, il est à la plage, pour toujours et que celle qui sort de l'eau et vient vers lui en pressant ses cheveux, l'enveloppera bientôt de cette fraîcheur salée qui s'appelle la Vie. 
Et que ça durera pour toujours, pour toujours...

mercredi 12 avril 2017

Frédérick Houdaer: une volonté d'un genre particulier

Alors, évidemment, la facilité consisterait à dire, vous comprenez, Frédérick Houdaer, dans son dernier recueil, il prend le vieux thème de la nuit mais il le renouvelle de fond en comble, vous voyez? 
Eh bien non, il ne le renouvelle pas du tout, et il le sait très bien, et il le fait très bien, de ne pas le renouveler, le thème de la nuit. 
Parce que le vrai moderne est celui qui sait ce qu'il y a d'éternel dans la modernité, qui le traque, le retrouve, le répète, le module, le transmet et passe le relai à qui voudra ou pourra. Frédérick Houdaer, dans Nuit grave, a donc la nuit romantique, holderlinienne, baudelairienne, verlainienne, fitzgeraldienne, goodisienne, hooperienne, bukowskienne, j'en passe et des meilleures: il est donc absolument moderne, c'est-à-dire absolument poète.
Nuit grave de Frédérick Houdaer (La boucherie littéraire)

jeudi 6 avril 2017

La campagne d'Allemagne (2): Fribourg, 22 et 23 mars




Accueil charmant de l'Institut Français. Premières journées de printemps. Terrasses avec vue. Ville piétonne. La Forêt Noire dans une brume bleue qui s'arrête aux pieds de la Porte de Souabe. Le petit hôtel sur la Rathausplatz, déjeuner qui est un délicieux attentat diététique avec sa saucisse de foie. Promenade sur les hauteurs. La ville ressemble à Colmar, la cathédrale a la couleur de celle de Strasbourg. Il est vrai qu’on n’est pas bien loin puisque on voit la ligne bleue des Vosges, mais de l’autre côté. L'accueil des migrants, par ici, (je demande parce que j'ai été surpris par le chiffre de Stuttgart): plus de 1500 pour les 200 000 habitants de la ville et de ses environs. Les petits ruisseaux à ciel ouvert dans les rues, ça scintille joyeusement partout. Blondes rieuses en lunettes noires. Encore un préjugé qui tombe: On peut associer Allemagne et Dolce Vita.

mercredi 5 avril 2017

Un pur moment de rock and roll dialectique

J'ai assez vite retrouvé ce que me rappelait l'indignation vertueuse journalistico-libéralo-conservatrice contre Poutou. 
Il faut dire que le Vieux a toujours su frapper dur et juste.
"Tout ce choeur de calomnies que le parti de l'ordre ne manque jamais dans ses orgies de sang, d'entonner contre ses victimes, prouve seulement que le bourgeois de nos jours se considère comme le successeur légitime du seigneur de jadis, pour lequel toute arme dans sa propre main était juste contre le plébéien, alors qu'aux mains du plébéien la moindre arme constituait par elle-même un crime."
Karl Marx, La guerre civile en France

Je me demande, du coup, ce que ça leur fait, à la droite néo-réac et à  l'extrême-droite xénophobe qui n'a pas de mots assez doux pour ce "peuple populiste", ce peuple qui dirait toujours la vérité contre les élites, ce peuple qui élit Trump, ce peuple qui brexite, ce peuple qui aimerait Le Pen, qui se vautrerait dans la panique identitaire, de se prendre un Poutou comme on se prend un missile tactique?
Un Poutou populiste, pour le coup, comme eux, mais un populiste cauchemardesque, un populiste avec une conscience de classe, une vraie conscience de classe velue et blindée, un Poutou qui capte le discours du tous pourris avec une légitimité en béton, un Poutou qui rappelle qu'il est le seul à être ouvrier et qui renvoie Fillon et Le Pen à ce qu'ils n'ont jamais cessé d'être: des aventuriers moyennement honnêtes, des bourgeois qui n'arrivent plus trop, tout à coup, à amuser le tapis avec le totalitarisme islamique ou ces salauds de bobos (même si les seconds sont les victimes du premier) et se retrouvent bien obligés de faire profil bas contre ce partageux qui met sous leurs yeux d'une part la contradiction entre leurs vertus publiques et leurs vices privés et d'autre part la vraie vie de ceux qui sont du mauvais côté des inégalités. 
Quand on joue avec les allumettes, un mauvais retour de vent, et c'est vous qui brûlez. C'est ce qui est arrivé à Fillon et Le Pen hier soir.
Ils peuvent toujours appeler au secours Bouvet ou Zemmour,  ou d'autres chiens de garde qui aiment les pauvres tant que les pauvres s'en prennent à l'Arabe, au pédé, aux avortées, (et surtout pas aux patrons),  ils peuvent continuer de mal lire Orwell ou Pasolini. C'est pourtant eux, à la fin, qui se sont retrouvés tout seuls dans le noir et personne ne les a entendus crier.
On ne votera probablement pas pour Poutou mais on lui doit, dans cette campagne, un pur moment de rock'and roll dialectique. Qu'il en soit remercié. Au nom du peuple, justement. 

mardi 4 avril 2017

La campagne d'Allemagne (1): Stuttgart, 21 mars

Le 21 mars, on présentait Le Bloc, dans sa traduction allemande, au Rosenau, à Stuttgart. Il pleuvait, c'était la première fois que nous allions en Allemagne.
-9000 migrants accueillis à Stuttgart, vous êtes certaine?
-Oui, au moment de la première grande vague de 2015
-Pour une ville de 600 000 habitants?
-Oui.
-Ca a dû coincer, quand même...
-Pas plus que ça.
- Mais Merkel va perdre les élections du coup...
-C'est possible mais ce ne sera pas à cause de ça. Juste besoin d'une légère inflexion sociale avec Schulz.
(On précisera que mon interlocutrice n'était ni No Border, ni bobo, ni colorée de peau juste une infirmière quadra qui vote SPD mais trouve sympa les idées de grandes coalitions et Die Linke trop rouge)

Même dans un hôtel de Stuttgart, grâce aux Gédéons, on n'est jamais seul. Bon, on a quand même pris La double vie de Sebastian Khnight de  Nabokov

Depuis des années il y avait dans sa bibliothèque un livre de Marcel Arland qu' il n' avait jamais lu mais qu'il avait acheté pour son titre, La consolation du voyageur. Pourquoi diable, tout à coup, ça lui revenait en tête?

Scut is back again chez Allia



Si vous ne connaissez pas, jetez-vous sur Mes inscriptions (1945-1963), ce livre de mauvais aloi. L'anarchisme radical de Louis Scutenaire (1905-1987), son espèce de folie typiquement belge, son humour de surréaliste ami de Magritte, son érudition moqueuse, son art de la forme courte, tout ça (re)met un peu d'air frais dans une époque saturée par la connerie identitaire, le retour du religieux, la crapulerie libérale, la névrose préfasciste. Jamais une réédition ne m'a semblé tomber autant à-pic.  
Scutenaire est dans la tradition des grands travailleurs du négatif, ceux qui entrent en rupture avec leur temps, ceux qui font sécession et posent des pierres pour l’avenir, ceux qui ne feront jamais partie des lyncheurs, des lâcheurs, des lécheurs. Il écrivait ses fragments de texte sur ce qui lui tombait sous la main, bout d’enveloppe déchirée, revers d’un prospectus publicitaire, ticket de tramway et même, disait-il, sur du papier toilette quand il se trouvait là.
Il y a un Scutenaire politique, érotique, critique, un Scutenaire qui assume la contradiction et la subversion, la solitude radicale et le besoin des autres, la nostalgie et le désir d'utopie, le rire et la colère, la rêverie et la précision. Le contraire de presque tous nos candidats à la présidentielle,  de presque tous nos journalistes qui ne nous parlent que du réel mais sont flous et vagues, prennent l’utopie pour un gros mot, ne contredisent jamais, sauf les petits, ne subvertissent rien car ils aiment l’ordre, ne critiquent rien de ce qui est établi, sombrent dans le puritanisme au point de vouloir contrôler le corps des femmes.
Vous voulez un antidote au nationalisme de Le Pen, à l’ordre moral de l’immoral Fillon, au libéralisme esclavagiste de Macron qu’il essaie de nous faire confondre avec la liberté libre, la vraie liberté, celle de Rimbaud et des révolutionnaires ? Alors lisez Mes inscriptions: on respire, on picore, on baguenaude, on rigole, on n'est pas d'accord, on applaudit, on a envie de caresser, de boire un verre d'eau, de chanter, de dormir, de se réveiller. On lit. On relit. On se pose le temps qu'on veut dans les blancs de la page, puisqu'ils sont faits pour ça. Et sinon, tout le temps, on jouit. 
A l’époque des tweets débiles ou insultants des hommes politiques, des journalistes, des stars, à l’époque où l’on croit malin de faire débattre onze personnes en même temps et qu’on a le front d’appeler ça démocratie alors que ce n’est que de la télé poubelle qui cherche à faire de l’audience, il peut être utile, quelques secondes par ci, quelques secondes par là, de prendre le temps d’ouvrir Mes inscriptions et de saisir, au hasard et souvent, quelques pépites. Voici, par exemple, nos dernières « carottes », comme disent les géologues, dans Mes Inscriptions de Scutenaire, quand on a appris que le ralliement du chanteur Renaud à Macron prouvait que décidément rien n’est plus triste que de vieillir.
"Entre l'oppression et l'oppression, l'homme choisit l'oppression"
 "Je ne suis pas plus amer qu'un appareil photographique."
 "Je connais le pays, il y a assez longtemps que j'y crève."
 "On fait ce qu'on peut. Dommage qu'on le puisse."
 "Le poète emploie tous les mots"
 "Patient comme les mondes à naître." 
 "Mais, pessimiste, qu'aviez-vous donc espéré?" 
"Les femmes nues n'ont jamais fait de mal à personne."
"Je vous parle d'un autre monde, le vôtre."
"Son corps, quoi de plus beau? Son visage questionneur, peut-être, les clartés de sa peau."
« Je n’ai pas d’autre but que la libération totale de tout ce qui vit. Et rien n’est qui ne vit pas. »

Mes Inscriptions de Louis Scutenaire ( Editions Allia, avril 2017)