lundi 20 mars 2017

Swann, communiste fatigué

Une page retrouvée de Proust


Swann, communiste fatigué

   Et tout d'un coup, en 2017, lui qui avait aimé la politique, et même son jeu, ses intrigues, ses machiavélismes, à la façon dilettante dont on peut aimer les échecs ; lui qui l'avait aimée, aussi, parce qu'elle était en quelque sorte l'incarnation fraîche et parfois menteuse comme une jeune fille, de son engagement communiste ; il se sentit pris d'une immense lassitude, d'un  immense désintérêt qu'il attribuait tantôt à l'âge qui rendait moins vif le feu des passions amoureuses comme celui des idées politiques, feux parfois similaires à l’extrême, -et il s'aperçut d'ailleurs à cette occasion qu'il avait moins souffert de ne plus aimer Odette que s'il avait eu dix ans de moins- ;  moitié au spectacle effectivement dégoûtant de la stupidité  propre à l’Ordre Moral mêlé au libéralisme déjà vainqueur puisque accepté de fait par tous ces jeunes gens ubérisés, semblables à ces oiseaux pris dans la glu, grives macronisées sans le savoir, jouissant de leur servitude à condition qu'on leur laissât et même qu'on les encourageât à l'appeler liberté, nomadisme, ouverture à l'autre, agentivité.
Swann comprenait, de même qu’Odette n’était plus désormais qu’un pincement de loin en loin, n’était que l’image passagère d’un visage enfoui dans un oreiller qui lui souriait le matin ou, nue, mettant sa chemise à lui jetée sur le parquet la veille au soir  et allant préparer le thé, ou encore une certaine manière de s’encadrer en lunettes noires dans une fenêtre transformée en tableau comme lors de l’un de leurs derniers voyages à Balbec,  Swann comprenait, donc, que son goût pour la politique allait disparaître en s’estompant, ne revenant que de loin en loin, comme Odette revenait dans quelques situations emblématiques, mais de plus en plus nimbées de l’irréalité des souvenirs, irréalité qui grandissait avec leur éloignement dans le Temps, comme à l’époque où Swann avait cru tout à nouveau possible avec le Front de Gauche, vers 2009.
Et, comme les  hommes désabusés mais autrefois enthousiastes, qui ne veulent plus être embarrassés quand on parle devant eux de leur passé, il affectait de plus en plus une forme d’ironie détachée en espérant qu’elle passât pour une forme supérieure d’esprit ou de lucidité alors qu’en son for intérieur, le communisme, qui restait la grande affaire de sa vie mais dont plus personne ne voulait parler ou ne pouvait penser dans ses implications réelles, aussi réelles qu’un bain de mer au printemps dans la Manche encore glacée mais qui fait naître une jeunesse nouvelle, le communisme donc qu’il aimait d’un amour désespéré, presque poétique, allait faire de lui, avait fait déjà de lui, un de ces personnages de Balzac, comme dans le Cabinet des Antiques ou de Barbey d’Aurevilly dans le Chevalier des Touches, qui vieillissent avec leurs rêves épiques et impossibles de sociétés disparues, de sociétés qui n’ont peut-être même jamais existé que dans leur imagination,  et se retrouvent dans les salons de sous-préfectures endormies où l’on parle tard à voix basse, dans une atmosphère à la fois douillette, confortable comme un fauteuil Voltaire, et discrètement désespérée alors qu’on ressert un dernier cognac car il est déjà minuit.
pccJL

14 commentaires:

  1. Adoré Floupette20 mars 2017 à 23:58

    Justesse du ton, mais quelle mélancolie ! De nos jours, on peut même éprouver votre sentiment à 30 ans, c'est un comble. Mais le désespoir c'est Satan dirait Bernanos, et le communisme reste une chouette idée, donc gardons quelques convictions !

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  2. A ta santé, la France !

    Anarcho-fasciste de tendance paleo-crypto-catho-zarbi, je souscris à cette forme de désespérance en la politique.

    Moi qui suis situé à l'extrême droite raciste et réactionnaire, autoritaire et policière, je partage cet effarement devant la destruction totale du politique. Au fond, la dernière élection présidentielle fut peut-être 88.

    Aujourd'hui, on joue à la politique mais on sait que c'est la machine Bruxelloise qui technocratise à tout va ... L'Europe, j'aimais bien ... L'UE, bof, bof ...

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  3. Bonjour Monsieur Leroy, moi qui ai vu "chez nous" la semaine dernière, qui ai lu la quasi-totalité de vos livres, je vous connais comme un lecteur peut connaître l’œuvre presque complète d’un auteur, je vous connais comme un lecteur quasi journalier de votre blog, je vous connais car souvent je prends vos écrits au pied de la lettre (j’ai par exemple cherché, acheté, puis lu « Lourdes Lentes » d’Ardelet car j’ai eu peur que votre injonction de ne plus jamais parler à quiconque n’aurait pas lu ce livre puisse s’appliquer à moi…).

    Je vous connais sans vous connaître car je ne vous ai jamais rencontré ; jamais vu en chair et en os, et je ne sais même pas si j’en ai envie car je ne saurais pas trop quoi vous dire. Mais je sais que pour moi vous êtes l’incarnation de certains de mes idéaux, que vous me faites du bien. Je ne suis pas d’accord avec vous tout le temps, je n’aime pas les mêmes musiques que vous, mais j’aime vos conseils littéraires, vos colères et permettez-moi, j’aime aussi votre mauvaise foi, que je trouve si salutaire.

    Je n’ai jamais été encarté dans un parti, sauf à la CGT, même été représentant syndical. Moi aussi j’ai admiré le front de gauche, assisté à un meeting où l’énergie qui se dégageait faisait croire en l’avenir meilleur. J’admire encore Mélanchon (hier je l’ai trouvé même brillant).

    Je comprends votre fatigue et je suis fatigué aussi, avec moins d’élégance que vous, je n’ai jamais lu Proust (mais ça viendra forcément), j’aime Céline, Aragon même, je vénère Giono, Breton, Prévert, Rimbaud.
    Je me suis politisé dans les années 80 avec touche pas à mon pote quand la petite main jaune signifiait quelque chose pour des milliers de gamins dont vous fûtes sûrement, entre un concert des Bérus et le souvenir de Malik Oussékine. J’ai même aujourd’hui la certitude de m’être fait avoir…
    Malgré tout je crois quand même en l’homme et je voudrais juste vous dire qu’on peut être fatigué et debout, fatigué et vivant, car vous n’êtes sans doute pas seul à vouloir autre chose, même si cette autre chose n’est pas toujours très bien définie, sauf peut-être par les trois mots écrits au fronton de nos mairies que personne ne lit plus ni d’ailleurs ne comprendrait…
    Continuez, c’est juste ce que je voulais vous dire.
    Sébastien GAIME

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  4. Qui a écrit : ne soyez pas un vaincu ?

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    1. Jérôme Leroy !

      Mais je crois que la citation, c'est "ne soyez pas un vin cuit" Extrait de ses poèmes sur Porto ...

      Encore mieux vaut être un vaincu qu'un vain cul ...

      QQQQQQQQQQQQQQQQQQQQ (20 Q)

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  5. "Autrefois enthousiastes" est le mot-clé.

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  6. Bernard Grandchamp22 mars 2017 à 08:49

    Au fond, l'important n'est-il pas moins de vieillir que de conserver ses "rêves épiques"?... Où l'on retrouve cette permanence de "l'esprit d'enfance", si chère à Bernanos.
    Et qu'importent (au diable?) les petits cyniques à la sauce hollandaise macronisee, lorsque demeure présente "la princesse des contes ou la madone aux fresques des murs" - la "petite fille espérance" comme l'eût dit Péguy!

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  7. pcc...c'est aussi le parti communiste de Cuba...

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  8. Excellent texte donnant envie de re-lire "la Recherche", il n'y a que cela à faire en ces temps misérables.

    Charlus 2017

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  9. Moi, si je veux agir sur le monde, je n'ai qu'une voie possible : être écrivain. Mais le monde ne m'y encourage pas du tout...
    Vous descendez les marches de bien belle façon.

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  10. Ce qui est sûr pour moi, c'est que je ne baisserai jamais les bras tant que je vous lirai, Jérôme Leroy. Comme j'ai (à l'instar de tout un chacun) mille fers au feu - en ce moment, je lis méthodiquement deux récentes parutions "Les luttes et les rêves, une histoire populaire de la France, de 1685 à nos jours" de Michelle Zancarini-Fournel et "Histoire mondiale de la France", sous la direction de Patrick Boucheron ; en même temps que je lis Le promenoir magique et autres poèmes de Pirotte, La Fée Valse de JL Kuffer, et Une vie de gérard en occident de F. Beaune -, je viens de lire la dernière des vingt-quatre nouvelles de Comme un fauteuil Voltaire dans une bibliothèque en ruine, et je sens à quel point c'est là que je puise ma force. Vous êtes un nouvelliste hors pair, cher Jérôme, et vous remettez le monde d'applomb pour qui vous lit. Je ne sais pas expliquer comment ni pourquoi, mais votre écriture fait des merveilles. Je souhaite vos livres à tous les lecteurs au monde. Ce sont eux avec lesquels il y aurait à vivre si l'humanité n'en avait plus que pour quinze ans.

    Un merci immense.

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  11. Personnellement, je pense que de par la nullité de l'époque il ne me reste rien d'autres à faire que le dernier geste de Montherlant. J'attends impatiemment ce jour où j'en aurai le courage enfin.

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  12. Oh ben c'est gai en ce moment par chez vous Monsieur Jérôme!
    Une petite musique, un petit coup de gueule?
    Allez quoi, c'est le printemps! Florence

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ouverture du feu en position défavorable