jeudi 17 août 2017

Les rentrées (projet)



Les rentrées (projet)
-de six à dix-sept ans, plaisir mélancolique, "ce mal qui nous fait du bien", ciel bleu pâle sur la cour des écoles, poussière dorée, odeur des livres, Claire a grandi et on est toujours aussi amoureux d'elle.
-de dix-huit à vingt trois: tension anxieuse, on fait moins attention aux saisons, il y a les concours, les examens, le militantisme désespéré, minoritaire dans la glaciation hédoniste et/ou libérale réactionnaire des années 80.
-de vingt-quatre à quarante-quatre: mix des deux périodes précédentes: on est prof. En Zep. Assia de 3ème 4 est vraiment devenue canon, M a eu sa mutation, le roman n'avance pas. Pas le temps.
-de quarante cinq à nos jours: envie de plus en plus forte de ne pas rentrer, de ne plus rentrer. Le monde en vaut de moins en moins la peine: féroce, compétitif à outrance, guerre de tous contre tous. En plus, on est dans une temporalité bizarre, fragmentée, qui obéit à des rythmes désordonnés, anxiogènes, ceux du précaire. Etre écrivain ne change rien. On est comme un personnage d'Ubik.
Projet pour les rentrées à venir jusqu'à la sortie définitive: retrouver le rythme, le souffle, le temps. Trouver les moyens de ne pas rentrer. Laisser tomber. Oublier jusqu'au mot ou le garder comme motif poétique de la période six-dix-sept et de jouir du bonheur d'être triste.

mercredi 16 août 2017

maintenant c'est calme





maintenant c’est calme

on a dû passer une frontière

ou une haie ou une porte ou

du côté ombre trop profond

de la rue pour se retrouver

ainsi sans peur sans poids

sans regrets sans remords

sans désirs particuliers

mais surtout sans peur

et la table mise dans le jardin.



(le temps d’un passage)


Donner raison à Trump

Ce serait très mal de donner raison à Trump en étant aussi violent que les suprémacistes et autres néo-nazis de l'"alt-right".  Très mal. Chacun sait que la violence n'a jamais réglé aucun problème avec le fascisme et le racisme. Il suddit de dialoguer et débattre façon "cinq minutes pour les Juifs, cinq minutes pour Hitler".
Et chacun sait que sans les actions monstrueuses desBlacks Panthers ou des Weathermen, il y aurait quand même eu des droits civiques et un président noir élu aux USA. 
Vers 2314. Ou 2315.
Voire plus tôt, si ça se trouve. 

dimanche 13 août 2017

Sam Millar, made in Belfast

Sam Millar ne triche pas, ni avec sa vie, ni avec l’écriture. Irlandais de Belfast, né en 1958, il sait avec quelle violence l’histoire s’est imposée dans ce coin oublié d’une Europe qu’on nous racontait être partout pacifiée.
Combattant de l’IRA, il fait connaissance avec la prison de Long Kesh pendant huit ans, ce Guantanamo où Thatcher laissa mourir d’une grève de la faim Bobby Sands et ses compagnons qui demandaient le statut de prisonnier politique.
Ensuite, Millar part aux Etats-Unis et comme le soldat perdu qu’il est devenu, il participe à un des plus célèbres braquages des années 90, celui de la Brinks à Rochester en 93. A nouveau la prison, à peine plus supportable que Long Kesh, la grâce accordée par Clinton deux ans plus tard et ensuite, retour au pays. Pour de plus amples renseignements sur Millar, il a tout raconté, sans pathos ni hyperbole, dans On The Brinks,  son autobiographie disponible en Points Seuil.

sam millar belfast scalpelStyliste du roman noir

Millar est un combattant, un survivant et un styliste du roman noir. Son dernier roman, Au scalpel, est une nouvelle enquête de son privé fétiche, Karl Kane. On peut penser que Karl Kane lui ressemble : un code de l’honneur rigoureux, une sensibilité d’écorché vif masquée par une virilité qu’il sait surjouée, une lucidité désespérée sur les noirceurs de l’âme humaine, la certitude que Dieu n’existe pas même si, en bon catholique irlandais minoritaire dans son propre pays, il l’invoque souvent, en vain évidemment.
Comme tout privé qui se respecte, Kane a une secrétaire, Naomi, mais pour le coup, elle est le grand amour de sa vie. Dans Au scalpel, Kane affronte des démons habituels qui n’en sont pas moins terrifiants : la pédophilie, le gangstérisme endémique lié à la came, la démence des assassins qui jouissent des souffrances qu’ils infligent.
On y verra deux gamines enfermées dans une cave : l’une a perdu toute sa famille et ne le sait pas et l’autre était en rupture de ban d’une institution religieuse où elle a tué un prêtre qui avait pris de très sales habitudes en lui enfonçant deux aiguilles à tricoter dans les yeux.

Une narration sans tunnels

On demande à Kane de retrouver la première gamine. Il comprendra assez vite qu’il connaît le malade qui les a enlevées puisque c’est le même qui a dévasté sa propre enfance. Comme rien n’est simple, il lui faut en même temps se débarrasser d’un mafieux londonien qui veut trouver de nouvelles parts de marché à Belfast.
Pourquoi prend-on un tel plaisir à lire Millar ? C’est tout bête, il sait raconter des histoires et contrairement à nombre de ses confrères et consœurs du roman noir, il ne se croit pas obligé de multiplier ces « tunnels » qui sont en fait des descriptions interminables, histoire de montrer que l’auteur est un bon élève qui a su se documenter.
Millar n’en a pas besoin, Millar nous donne à respirer la tristesse de Belfast, l’odeur d’un pub, l’allure d’une rue déserte en quelques lignes.  On va vite chez Millar et cette rapidité est inversement proportionnelle à la profondeur psychologique à laquelle il sait plonger et à sa manière de traiter l’horreur, sans complaisance mais sans concessions.

L’envie de trinquer avec Kane

Le lecteur n’a qu’une envie, malgré tout, c’est de faire la connaissance de Karl Kane et d’aller trinquer avec lui et Naomi dans un pub, à condition qu’un flic politique de la Special Branch ne vienne pas faire de la provoc.
Et avec Sam Millar aussi, d’ailleurs, qui met une citation en exergue de chacun de ses courts chapitres et est capable de citer Homère, Chuck Norris, Mark Twain ou les Proverbes avec la même pertinence ironique.
Au scalpel, Sam Millar (traduction de Patrick Raynal, Seuil, collection Cadre Noir, 2017)



Paru sur Causeut.fr

samedi 12 août 2017

Après l'histoire

Chers parents,
Je suis actuellement affectée à une patrouille de surveillance dans le Mississippi. La région est jolie, les gens sont gentils mais ils mangent très gras, je trouve. Avez vous vu les photos de Trump exécuté au canon antiaérien à Washington? C'était beau comme un lever de soleil sur notre glorieux pays bien-aimé. Honneur à notre immortel leader!
Votre fille affectionnée,
Sae-Jin

jeudi 10 août 2017

Les tribulations identitaires ou l'été des neuneus (dangereux)

Le visage hideux du Grand remplacement à l'oeuvre jusque sur les plages grecques, mon dieu, mon dieu!
On a beau ne pas vouloir sous estimer l'ennemi (là, il ne s'agit pas d'adversaires, il s'agit bien d'ennemis), les identitaires et leur pitoyable internationale d'imbéciles malheureux, de la Norvège à la France, se sont tout de même montrés franchement abrutis ou ridicules, au choix, en ce bel été 17. On pourrait même imaginer un film comique, comme ceux qui se moquaient des nazis naguère, genre La Grande Vadrouille ou Papy fait de la résistance.
Ces mâles guerriers qui sont toujours en rivalité mimétique avec l'islamisme qu'ils prétendent combattre (ils pleurent la domination patriarcale perdue, la soumission des filles devenues des chiennasses féministes, l'esprit de conquête massacreur), nous ont régalés en gags façon Abbott et Costello myopes ou alors en chemise brune et bonnet de marin. 
La photo d'un bus norvégien qu'ils ont cru voir rempli de femmes en burqa, sans doute sous l'excès de psychotropes, de masturbations mutuelles et de bière trafiquée, a fait rire la planète entière même s'il ne faut pas oublier, tout de même, qu'un identitaire norvégien, c'est un genre de Breivik qui n'est pas passé à l'acte. Et puisqu'il est à la mode, dans le droit européen, d'inscrire un état d'urgence antiterroriste permanent qui permettrait de punir l'intention même sans passage à l'acte, quelque balles dans les articulations, en souvenir de l'efficace six-packs que les combattants de l'IRA utilisaient pour punir les traitres, pourrait expliquer à ces vikings blondinets qu'ils n'ont pas le monopole de la violence (que nous condamnons évidemment.)
On pourra aussi prendre un certain plaisir au récit de la foireuse expédition du C-Star, le bateau affrété par les Ulysse nains et hébéphrènes de Génération Identitaire dans le but prétendument humanitaire de faire la chasse aux passeurs mais qui revenait de fait à se livrer à une ratonnade en pleine Mare Nostrum.
Nos fiers défenseurs de l'Occident blanc de blanc ont d'abord été bloqués une semaine dans le canal de Suez par les autorités égyptiennes , puis à Chypre où leur équipage tamoul(!) s'est révélé composé de...migrants, puis à Ierapetra, en Crête, où les antifascistes locaux leur ont fait des misères et enfin dans le port de Zarzis en Tunisie par les syndicalistes de l'UGTT et les pêcheurs qui ont refusé de les ravitailler.
La croisière des SS en culotte petit bateau ne s'amuse donc pas, nous un peu quand même, même si nous serons vraiment rassurés quand on aura trouvé les moyens juridiques d'embastiller ces aryens radicalisés, à moins qu'une erreur de navigation ou un abordage par de gentils flibustiers libertaires mettent fin plus vite que prévu à  cette épopée naze.

mercredi 9 août 2017

On peut toujours essayer de vivre sans...

Yannis Ritsos, Balcon (Bruno Doucey, 2017)

Note de service mélancolique

Comme ont dû s'y résoudre d'autres écrivains et amis, tenanciers de blogue, par exemple Frédéric Schiffter ou Thierry Marignac, le lecteur ne pourra plus désormais commenter Feu sur le Quartier Général. La noria de frustré(e)s du clavier, de brêles malheureuses, de jaloux incultes et autres anonymographes compulsifs devront trouver d'autres endroits pour étaler des pathologies aggravées par l'usage d'internet: mythomanie, coprolalie, idiotisme alpin, paranoïa, libéralisme.
Pour les amis et les autres, mais ils le savent déjà, nous serons toujours prêts à discuter avec eux à l'adresse feusurlequartiergeneral@gmail.com
Ceux qui voudraient continuer leurs cafardages et autres borborygmes à cette adresse doivent savoir que la fonction spam, déjà en vigueur pour quelques importuns, permet à leurs messages de vivre non lus pendant trente jours dans des limbes internétiques avant de se dissoudre dans l'éther.
Le débat y perdra sa spontanéité mais je ne me sens pas l'âme d'un balayeur de sanies virtuelles, pour tout dire. Et j'ai un travail suffisamment compliqué à faire pour ne pas prendre le risque de me laisser atteindre, même simplement érafler, par ce genre de stupidités ce qui peut arriver, l'écrivain n'ayant pas forcément un blindage inusable et étant, au fond, une petite chose fragile.
Nous pourrions adopter comme tant d'autre l'usage du site promotionnel, mais c'est un peu triste quand même.
Pour le reste, l'aventure continue.
Nous vous aimons.

Michaux, la sensation exacte

Paysages

Paysages paisibles ou désolés.
Paysages de la route de la vie plutôt que de la surface de la
Terre.

Paysages du
Temps qui coule lentement, presque immobile et parfois comme en arrière.

Paysages des lambeaux, des nerfs lacérés, des saudades.
Paysages pour couvrir les plaies, l'acier, l'éclat, le mal, l'époque, la corde au cou, la mobilisation.
Paysages pour abolir les cris.
Paysages comme on se tire un drap sur la tête.

Henri Michaux

mardi 8 août 2017

Muriel aime les yaourts, les yaourts à Danone.

Muriel Pénicaud a réalisé en 2013 une plus-value de 1,13 million d’euros sur ses stock-options en tant que dirigeante de Danone, profitant de la flambée en Bourse qui a suivi l’annonce de 900 suppressions d’emplois du groupe en Europe. (Les journaux)
Voilà. Sinon, elle est ministre du travail de Macron et a été à la manoeuvre pour les ordonnances qui préparent le cadre juridique pour imposer sans débat  la loi travail XXL.
On peut toujours amuser la galerie avec un statut éventuel de la première dame dont on n'a que foutre, il n'empêche que la dictature technocratique se double très clairement ici d'une dictature ploutocratique. 
Inutile, je crois, d'insister sur l'ironie de quelqu'un qui veut "libérer les énergies pour que les entreprises créent de l'emploi" (comme on dit en macronlangue) mais qui a assuré ses vieux jours en profitant du chômage de masse, absolument indifférente, comme tous les fans, les larbins et les pom-pom girls du macronisme, à la mort sociale que signifie la perte d'un emploi dans une société où hélas, le travail est encore une valeur cardinale. Alors que l'otium devrait être la règle pour tous si vraiment nous étions civilisés. Mais c'est une autre histoire.
Enfin, on va se donner rendez-vous à la rentrée, Muriel. 
Dès septembre, il y a des dates prévues pour des tennis grandeur nature dans la rue.

lundi 7 août 2017

Au revoir, Christian Millau.

Il était le dernier qui pouvait vous dire, au détour d'une phrase, "Quand Nimier me disait..." ou "Chardonne conseillait toujours de." Christian Millau va me manquer et une des satisfactions de ma vie d'écrivain est d'avoir pu le rencontrer et entretenir des relations amicales avec celui qui fut longtemps, pour moi, le nom d'un guide gastronomique dans la boite à gants de la R16 paternelle, à la fin des trente glorieuses.
Pour le reste, il me restera à relire Au galop des hussards et à me souvenir d'un regard pétillant, d'une conversation éblouissante et chaleureuse, acerbe et drôle, française en un mot.

Votre commande a bien été expédiée

Aujourd'hui, Marcel Aymé s'appelle Nathalie Peyrebonne. Cette manière de faire de la commande d'une cocotte par internet la fin du monde vue comme grésillement, baleine, et manière de repenser le temps pour ne pas disparaitre est à la fois émouvante, poétique et joyeuse. 

On en reparle bientôt parce qu'il n y a pas que la rentrée littéraire dans la vie.

Nathalie Peyrebonne, Votre commande a bien été expédiée (Albin Michel)

dimanche 6 août 2017

Le temps d'un passage



Brisons là voulez-vous
On nous attend on nous attend
Jardins touffus lectures d'été
cour de lycée odeurs de fille
samedis salés centre des corps
et les grands arbres de l’avenue 
par la fenêtre après l'amour
Brisons là voulez-vous 
on nous attend on nous attend.



©jeromeleroy8/17
 

jeudi 3 août 2017

Jean Follain, décidément


Jean Follain, Usage du temps, ( NRF, 1943)

2017, l'Odyssée des blaireaux

-Elle est pas un peu ample, ta tenue?
-On s'en fout, la planète, elle est dead.

mercredi 2 août 2017

Exergues possibles pour des mémoires désobigeants, 89

"..et déjà, je vois s'ouvrir la dernière porte poussée de l'extérieur par un inconnu."
Bohumil Hrabal, Une trop bruyante solitude

Bravo, Maduro (2)

Trump gèle les avoirs vénézuéliens aux USA pour punir la dictateur Maduro. 
Les démocrates saoudiens respirent.
Alors Maduro a répondu comme le salopard insolent qu'il est:"Je n'obéis pas aux ordres impérialistes, je n'obéis pas aux gouvernements étrangers, je suis un président libre. Les décisions du gouvernement américain soulignent l'impuissance, le désespoir, la haine. Je suis tellement fier, monsieur Trump, allez-y alors. C'est une réaction de colère car le peuple vénézuélien et son président ont désobéi à son ordre de suspendre l'Assemblée nationale constituante. Qu'ils prennent les sanctions qui leur plaisent, mais le peuple vénézuélien a décidé d'être libre."
Sinon, nous, en France, on va bien respecter la règle des 3%. On ne l'a pas votée, mais ce n'est pas grave. On n'est pas des populistes, nous. On est des démocrates en marche. Et on financera la disparition de l'ISF avec 5 euros sur les APL et on chargera une affairiste non élue qui se goinfre de stock-options de moderniser le code du travail, comme ils disent.



mardi 1 août 2017

Bravo, Maduro!

Tu n'es pas Chavez, mais bon, tu tiens le choc. Bravo pour la Constituante!
Sinon, on a aussi le droit de lire autre chose sur la situation au Venezuela. 
Et les leçons de démocratie de la part des pays de l'Union Européenne gouvernés par une banque centrale, (ou mis directement sous protectorat et livré au pillage comme la Grèce), je m'en tamponne le coquillard.
Et pour paraphraser le génial Maurice Pialat, on a le droit de dire à l'incroyable entreprise de désinformation et de déstabilisation capitaliste, semblable à celle des mois qui précédèrent le renversement par un coup d'état militaire du président Allende au Chili le 11 septembre 1973: "Si vous n'aimez pas la révolution bolivarienne, sachez qu'elle ne vous aime pas non plus."

lundi 31 juillet 2017

Finir juillet avec Wendy



 On ne sait pas Wendy, tu nous demandes ça de but en blanc, mais on dirait encore du ciel bleu, encore la mer, encore du soleil et du vent. 
Et puis après, la révolution. 
On nous a appris que c'était quand même les bons qui gagnaient à la fin, non?
Enjoy your soul.

On aura beau dire...



On aura beau dire, -et être en désaccord politique à peu près total avec elles-, l'acharnement politique d'une certaine droite néo-réac sur Najat Valaud Belkacem (qui a pourtant cessé d'occuper le devant de la scène), Anne Hidalgo et Marlène Schiappa, reflètent au-delà de l'énervement à voir des femmes intelligentes et plutôt bien de leurs personnes au pouvoir, une véritable misère sexuelle. 
Je ne veux même pas me pencher sur ce bouillon de culture névrotique (impuissance, homosexualité latente mal vécue, angoisse de la castration, peur de l'orgasme féminin), ça me fout le traczir. Mais je tiens à dire ici que, pour ma part, en tant que mâle blanc de plus de cinquante ans en route vers le cimetière des éléphants et nourri aux Trois Mousquetaires, je reste convaincu que la galanterie avait plus d'avantages que d'inconvénients. 
Même avec les ennemies de classe.

dimanche 30 juillet 2017

Jean-Pierre Martinet, encore une fois


Une réédition de La Grande Vie pour faire connaissance avec l’écrivain mort en 1993



Dans l’optimisme médiatique béat qui baigne l’air du temps, il n’y a plus que la littérature qui ne ment pas et porte en elle la charge de négatif qui évite d’oublier que le monde est un enfer. Comme on pardonne rarement aux écrivains qui acceptent de nous apporter la mauvaise nouvelle, on a fait une vie plutôt malheureuse à Jean-Pierre Martinet (1944-1993) alors qu’il est l’auteur de Jérôme, sans doute un des romans majeurs de l’après-guerre par sa noirceur définitive centrée sur l’errance d’un homme obèse dans un Paris des années 70 qui se transforme vite en ville de roman fantastique se superposant à un Saint-Pétersbourg de cauchemar. Cette géographie de l’inquiétude, voire de la terreur est la marque de Jean-Pierre Martinet qui en fait la projection mentale de personnages monstrueux marqués par une solitude irréductible, une peur constante et un goût suicidaire pour les aberrations sexuelles.
Martinet, revanche de la postérité, est en passe de devenir un auteur culte (1), premier passage vers une reconnaissance définitive : depuis une dizaine d’années, on le réédite et ces rééditions notamment chez Finitude, au Dilettante ou à l’Arbre Vengeur rencontrent un certain écho.
La grande vie que vient de réimprimer l’Arbre Vengeur, est une introduction idéale à l’œuvre de Martinet. Il s’agit d’une nouvelle de quelques dizaines de pages parue à l’origine dans la mythique revue Subjectif en 1979 qui était alors la vitrine des éditions du Sagittaire dirigées par Gérard Guégan et Raphaël Sorin, qui furent aussi les premiers éditeurs de Jérôme. Il fallait bien ces deux francs-tireurs qui nous firent découvrir en leur temps Bukowski, pour offrir asile à Martinet, à ses tirages calamiteux et à son génie incontestable. Il y a des chances que La grande vie, -on aura rarement trouvé un titre aussi antiphrastique-, provoque une répulsion instinctive chez le lecteur.
Comment trouver plaisir, en effet, à l’histoire d’un chétif employé des pompes funèbres dans le XIVème arrondissement, qui vit seul, se laisse tyranniser par son patron et, à l’occasion, dont le corps malingre tout entier sert de sex-toy pour une concierge géante et nymphomane de la rue Froidevaux. Sans compter sa manie de tirer sur les chats du cimetière Montparnasse où son père repose, policier parisien qui a raflé sa propre femme juive pendant l’Occupation.
Le problème est que l’abjection, ici, est somptueuse et qu’elle est pour qui veut le voir la manifestation désordonnée d’une demande d’amour sans espoir dans un monde qui a les allures d’un abattoir géant.
On pourra également, pour faire connaissance avec le Martinet intime, lire le petit livre de souvenirs que lui consacre Alfred Eibel, Dans la rue avec Jean-Pierre Martinet. On est là aussi dans le Paris des années 70, les deux hommes sont voisins de palier dans le XVème. Martinet n’en a plus que pour quelques années à Paris avant de devenir kiosquier à Tours et de mourir d’un alcoolisme solidement entretenu depuis longtemps à Libourne. Les souvenirs d’Eibel sont plein des passions communes qu’il entretenait alors avec Martinet ou le poète Yves Martin. Dans une ville encore pleine de bistrots, de librairies et de cinéma, -on mesurera ici la destruction en cours de Paris-,  de filles de mauvaises vies et de naufragés du zinc, les deux amis s’inscrivent dans une tradition qui court de Villon à Debord en passant par les surréalistes et Robert Giraud.
La silhouette de Martinet, son humanité désespérée, sont présentes à chaque page ainsi que sa lucidité déchirante que même les vapeurs de l’alcool ou les étreintes tarifées n’arrivaient pas à estomper : c’est que Martinet, à sa manière, était un voyant et, sans doute, un prophète.

Jérôme Leroy
(1)nous n'aimons pas ce substantif adjectivé par la novlangue, hélas justifié ici.


La grande vie de Jean-Pierre Martinet ( L’Arbre Vengeur, 2017)
Dans la rue avec Jean-Pierre Martinet d'Alfred Eibel (Editions des Paraiges, 2017)


https://www.causeur.fr/jean-pierre-martinet-grande-vie-145797

samedi 29 juillet 2017

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 88

Some say the world will end in fire,
Some say in ice.
From what I’ve tasted of desire
I hold with those who favor fire. 

Robert Frost, Ice and Fire 

 

vendredi 28 juillet 2017

Alain Badiou reçu à l'Elysée!

Macron a fait ses études sous l'égide de Paul Ricoeur mais reçoit Rihanna à l'Elysée. C'est finalement le même mépris de classe que lorsqu'il traitait d'illettrées les ouvrières de Gad ou qu'il parle petit nègre avec les Comoriens. Vous saurez que vous aurez un président de gauche quand, après avoir fait ses études avec Rihanna dans une ZEP, une fois élu, il recevra Rancière, Badiou, Zizek, Coupat, mettra tout ça en scène comme un événement people préludant à la société sans classes et au devenir monde des communautés affinitaires. 
En attendant, vous pouvez toujours vous brosser.

mercredi 26 juillet 2017

Nos souvenirs du futur

Document rare. Jeune fille, circa 2050-2060, membre d'une communauté affinitaire sur le Plateau de Millevaches, probablement de retour d'une expédition dans les ruines de Limoges. On notera les effets du réchauffement climatique du côté de Gentioux. 
(Maintenant, ça ne devrait plus tarder, la chute de l'économie spectaculaire marchande dont l'ultime métamorphose ces jours-ci en France a pris l'allure du macronisme, pour tenter de presser jusqu'à la dernière goutte ce qui reste de jus dans le fruit déjà pourri.)

mardi 25 juillet 2017

Le don des morts (et des vivants aussi)

La plupart des poètes m'ont été donnés par d'autre poètes, d'autres écrivains. Par exemple, Jean Follain (1903-1971) dont deux ou trois recueils sont disponibles en Poésie Gallimard;  pour les autres, il faudra un peu chercher. Jean Follain, je l'ai lu pour la première fois il y a quelques années et depuis il ne m'a plus quitté. Je l'ai lu parce que Jean-Claude Pirotte (1939-2014), qui est ici tenu en très haute estime comme le savent nos aimables abonnés, en parlait avec insistance, le citait abondamment, en faisait même le sujet de certain de ses poèmes. 
Il est temps,  je crois,  de passer ici Follain et au hasard ou presque ce poème extrait de Territoires.

dimanche 23 juillet 2017

Summertime is the time for love



La révolution, ce sera pour cet automne. En attendant, dansez serré, enjoy your summer and enjoy your doo wop.

samedi 22 juillet 2017

Le blaireau irrécupérable


Donc pour Castaner qui a l'allure rédhibitoire d'un commercial en robinetterie qui surjoue la masculinité hipster comme on l'imagine dans les agences immobilières de Châteauroux(1), poète est une insulte (et revendication aussi, pour faire bonne mesure). Je ne suis pas étonné mais je ne pensais pas que la barbarie douce et auto-satisfaite de ce qu'il est convenu d'appeler le macronisme apparaîtrait aussi vite et aussi clairement. Il va sans dire qu'à défaut d'être des généraux cinq étoiles, devant un tel abruti, nous sommes tous des poètes revendicatifs.
Sinon, c'est quoi, ta vision stratégique à toi, trou de balle?

(1) On adore Châteauroux, le Berry, l'Envolée des livres, sinon. C'est juste les agences immobilières qui remplacent partout bistrots, cinémas et libraires qui nous agacent. Et ça ne va pas s'arranger avec les néofascistes budgétaires.

Tombeau pour Carlo


Tombeau pour Carlo

Il est au cœur de l’été
Il est même difficile d’être plus au cœur
de l’été
Cyclades juillet quinze heures
Il vieillit mais ce n’est pas très grave
Il lit avec deux jours de retard
un journal français de gauche autrefois
mais tout le monde désormais était de
gauche autrefois
Il est au cœur de l’été
Il désespère d’à peu près tout
mais comme il s’est baigné ce matin
ça va ça va à peu près
Sur la table de la terrasse
il reste des rougets grillés
un fond de vin blanc
et du ciel bleu si bleu
que c’en est insolent
Elle elle fait sa sieste à côté
Il pourrait aller faire l’amour
arrêter de boire et de lire
le journal de gauche autrefois
et puis se baigner avec elle
comme si tout recommençait etc etc
Mais tout va recommencer
tout recommence toujours
surtout en été surtout dans les îles
surtout quand on sait jouer avec
le temps
Il est au coeur de l’été
avec sa cinquantaine
et dans le journal de gauche autrefois
il lit un article sur une histoire
vieille de seize ans
Tu te souviens seize ans de moins
Croire à tout à ton corps au sien
et à la révolution pour demain ou dans pas
longtemps
Les G8 les amis fatigués qui passent le soir
la route entre Bruxelles et Lille Toulon et Gênes
et là il lit que la police italienne reconnaît
à Gênes en 2001 
avoir commis « une boucherie »
Alors pour le bleu le temps le vin la vie
la mémoire les femmes nues
les cœurs purs
il lève
au cœur de l’été
son verre 
à la mémoire de Carlo Giuliani.


21/7/2017

©JérômeLeroy7/17

jeudi 20 juillet 2017

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 87


Ce qu'il y a d'étonnant quand on lit les journaux avec deux jours de retard, c'est qu'un poète du XVe siècle, lui, n'en a pas, de retard :
 
"Désormais est temps de moi taire
Car de dire je suis lassé.
Je veux laisser aux autres faire
Leur temps est, le mien est passé.
Fortune a le forcier cassé
Où j'épargnoye ma richesse
Et le bien que j'ai amassé
Au meilleur temps de ma jeunesse."
 
La belle dame sans merci, Alain Chartier (1385-1430)

mercredi 19 juillet 2017

Le putsch, oui, mais de gauche

Après tout, je n'ai rien contre le principe d'un putsch. Une colonne de VAB dans la cour de l'Elysée dont l'un emmène Macron et sa clique à Villacoublay pour la destination de son choix, mais loin, très loin, ma foi...
Le problème, c'est que j'ai moyennement confiance dans le projet social du 13ème RDP et que le général de Villiers, c'est pas franchement Otelo de Carvalho.

mardi 18 juillet 2017

L'emploi du temps

-Et les années Macron, t'as supporté?
-On avait des consolations, quand même...

Art poétique

"Etre moderne, c'est créer son époque et non la refléter. Nuançons: la refléter, oui, mais pas comme un miroir- comme un bouclier. Etre moderne, c'est créer son époque, c'est à dire lutter contre les neuf dixièmes de ce qu'elle représente comme on lutte contre les neuf dixièmes de son premier brouillon."

Marina Tsvetaïaeva

George Romero, prophète américain (1940-2017)

mercredi 12 juillet 2017

Bleu

"Il y aura d'abord eu pour nous comme une fraîcheur d'eau au creux de la main. Après quoi, on est libre de commenter à l'infini, si l'on veut."
Ph.J

mardi 11 juillet 2017

Un exergue pour l'été.

Nous ne savons pas encore ce qu'il y a dans le dernier recueil d'Yvon Le Men, certainement de très bonnes choses car il fait partie des poètes chers à notre coeur. 
Mais la citation de Louis Guilloux qu'il met en exergue nous a plongé dans une longue rêverie heureuse, une fois passé ce petit coup au coeur qui nous fait dire: "C'est ça, c'est exactement ça?"

Macronistes, l'arrogance tranquille


Cet intéressant document, dont on a charitablement caché le nom de l'émetteur, est un statut facebook d'un gentil macroniste. Il n'est ni pire ni meilleur que beaucoup d'autres du même genre que l'on trouve en abondance sur les réseaux sociaux mais aussi dans les propos des sectateurs de l'Elu. Mais il est tout de même très révélateur de la façon dont la figure du militant politique s’est désormais dégradée en celle de fan pour chanteur à minettes.
Laissons de côté le ton. Son agressivité bovaryste, son hystérie sectaire sont reconnaissables à la ponctuation forte et à l'hyperbole constante du vocabulaire, comme quelqu'un qui parlerait avec ce qu'on appelait dans mon enfance "une voix de crécelle." En fait, on reconnait le macronien à l'oreille, dès les premières mesures avec un peu d'entrainement beaucoup plus qu'à l'allure car il ressemble tantôt à un cadre dynamique en veste fitée tantôt à une mère de famille à lunettes, la quarantaine souriante des hôtesses d'accueil, des directrices d'école maternelle et des psychiatres qui sont en train de signer en vous regardant avec bienveillance votre certificat d’internement à la demande d’un tiers.
A part l'encadrement des macronistes,  constitué par des routiers cyniques,  par des médiatiques vieillissants qui se veulent modernes alors qu'ils sont proche du gâtisme et par des politiques opportunistes hâtivement repeints aux couleurs de la République en marche, le macroniste de base cherche dans la politique ce qu'il n'a pas trouvé ailleurs: de quoi remplir sa vie. 
Il ne s'agit pas d'un idéal militant sanctifié par l'histoire ou la tradition familiale comme chez les gaullistes, les communistes, les démocrates chrétiens, les socialistes d'avant la mue hollandiste, non il s'agit d'un produit de consommation populiste, un genre de menu McDo de la semaine, aux graisses consolantes, au moelleux régressif. Il s'agit d'une pure idéologie du marketing qui permet de masquer que nous avons à faire à une bonne vieille révolution conservatrice néo-libérale, une reprise en main technocratique des intérêts du capital derrière un jeunisme qui tiendrait lieu de tout. On est macroniste de la veille, la conversion a été brutale, façon Claudel derrière son pilier de Notre-Dame et encore Claudel s'était-il mis à croire en Dieu qui existe depuis deux mille ans et des poussières,  alors que Macron n'existe que depuis avant-hier.
Non, ce qui est inquiétant, ici, c'est le fond. Le fond qui existe à peine mais suffisamment pour faire peur. L'émetteur de ce statut nous indique en effet que "La politique autrement!" (point d'exclamation), c'est "sans clivage et sans idéologie partisane.". Diable, on aurait cru précisément que la démocratie, c'était la conflictualité, qu'il fallait une majorité et une opposition et que précisément, on avançait grâce au "clivage". Qu'en dehors de périodes exceptionnelles ou sur des dossiers très précis, mais rares, on ne pouvait pas s'entendre, on devait pas s'entendre même car on aura beau faire, on ne mettra jamais tous les Français d'accord, et c'est heureux, sur leur rapport au travail, à l'amour, sur leur perception de l'avenir, sur les inquiétudes, les peurs, les espérances qui sont les leurs. Cela les empêchent-ils d'être pourtant français, et d'appartenir à une communauté de destins, de participer à "un plébiscite renouvelé chaque jour" comme disait Renan ? Certainement pas. Ca, c'est ce que Macron veut faire croire.
On notera d’ailleurs l'expression "idéologie partisane". Pour le macroniste, l'idéologie, c'est comme l'enfer chez Sartre, c'est toujours les autres. Le macroniste, lui, n'a pas d'idéologie, il est pragmatique. Or le pragmatisme étant un simple aménagement de ce qui existe, il est de fait une idéologie puisqu'il se satisfait d’une société inégalitaire vivant dans une économie de marché de plus en plus dérégulée. Mais non, déjà, dire cela, c'est "partisan" donc faux dans l’imparable logique du fan macroniste.
Pour le reste, on ne fera pas de mauvais procès à l'auteur du statut en lui faisant remarquer que l'expression « France Nouvelle » a de fortes connotations d'extrême droite: le macroniste de base contrairement à ses chefs, est en général assez inculte politiquement, sinon il ne trouverait pas Jupiter très nouveau puisqu’il a un programme qui date de Reagan.
 On conclura pour finir que pour notre ami, les années 70 représentent la plus haute antiquité, voire s'apparentent à la mythologie revue par Sophocle, puisqu'il n'aime pas son "papa", comme n'importe quel victime d'un Oedipe mal résolu.

Jérôme Leroy

(paru sur Causeur.fr)

dimanche 9 juillet 2017

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 86

"La vie me va comme un manteau 
 oublié au vestiaire par un inconnu."

Frédéric Lasaygues (1953-2010), Carentan, deux minutes d'arrêt (Le Castor Astral)

Nos amis de Hambourg

Bien sûr, la question "comment" dans l'extrait ci-dessus du Monde daté de dimanche-lundi est plaisante et pertinente:  elle salue implicitement l'audace et le courage de la belle jeunesse émeutière qui refuse le Talon de fer et a désorienté les prétoriens chargé de protéger le G20, cette réunion périodique des administrateurs du désastre en cours. 
Mais le jour où les médias et leurs commanditaires poseront aussi et surtout la question "pourquoi", on pourra commencer à parler d'information.