mardi 27 décembre 2016

si elle savait qui était john clyn


je ne sais pas pourquoi je lui ai demandé
si elle savait qui était john clyn
à vrai dire je ne le savais pas moi-même
avant d’avoir lu en un monde parfait
de laura kasichke elle m’a dit que non mais
sans vraiment m’écouter je crois qu’elle s’en moquait
un peu elle voulait danser et boire et se faire voir
et oublier six ou huit mois d’écriture
c’était une bonne raison même si je me suis senti seul
mais oui c’est ce qu’elle voulait et pas autre chose

je ne sais pas pourquoi je lui ai demandé
si elle savait qui était john clyn
peut-être parce que j’avais lu le matin même
que la température de l’arctique était de
vingt degrés supérieure aux normales saisonnières
et que l’on sortait d’une semaine
de pic de pollution aux particules fines
et que j’aurais préféré la garder avec moi
plutôt que de la voir danser et boire
ou peut-être que j’étais vraiment inquiet

j’ai commandé un laphroaig je l’ai regardée danser
john clyn était le dernier moine survivant
de sa communauté au moment de la peste noire
en irlande il écrivait une chronique dont il était
persuadé qu’il n’y aurait plus personne pour la lire
j’attends parmi les morts que la mort survienne
voilà sa dernière phrase et si je pense à john clyn
c’est que je me demande à quoi ressemblera
le dernier poète et son dernier poème sans lecteur
et que j’aurais voulu que tu m’aides ce soir à faire

la part de l’héroïque et puis du dérisoire
et de l’amour bien sûr dans toute cette histoire.



©jérômeleroy12/16

lundi 26 décembre 2016

Islomanie, 2

Climat doux et sec, monnaie faible, peu de vols en provenance de l'extérieur sur l'unique aéroport d'Amphérès. Sur le plan religieux, on parle d'un polythéisme cool avec beaucoup de partouzes sacrées. Politiquement, il semblerait qu'on soit en présence d'un conseillisme de type libertaire/autogestionnaire.
 Pas d'interdictions sauf l'emploi du verbe impacter et des smartphones. Il y a des petites maisons blanches, de loin en loin, sur les plages de l'archontat d'Eumélos avec des filles qui dansent dans les dunes. Il n'est pas impossible qu'on s'en aille. 
Viendèze quand vous voulez. 
A moins que vous ayez mieux à faire par ici.

Emily St. John-Mandel: la fin du monde comme mélancolie


La fin du monde sera un divertissement tragique mais élégant. Enfin, on peut l’espérer à la lecture de Station Eleven, le roman poignant et étrangement apaisant de la jeune prodige des lettres canadiennes, Emily St. John Mandel. Oubliez tout ce que vous savez ou croyez savoir sur le traitement littéraire des romans post-apocalyptiques qui connaissent une vogue nouvelle, y compris dans la littérature générale, depuis le chef d’œuvre de Cormac Mc Carthy, La route.
Ce qui intéresse notre auteur, dans Station Eleven, c’est d’abord d’entrecroiser des destins dans le temps et dans l’espace à travers une scène fondatrice qui se passe la nuit où l’apocalypse, ici un virus mutant de la grippe venu de Géorgie, met fin en quelques mois à la civilisation en exterminant les neuf dixièmes de l’humanité. Un comédien meurt d’une crise cardiaque lors d’une représentation du Roi Lear, à l’Elgin Theater de Toronto. Un jeune homme qui suit une formation de secouriste intervient mais il est déjà trop tard. Parmi les témoins et les personnes que l’on prévient très vite, une gamine qui jouait le rôle d’une des filles du Roi Lear, l’ex-femme de l’acteur qui attendait dans les coulisses, l’homme d’affaires et ami du comédien.
On les retrouvera tous, vingt ans après, dans des lieux différents où ils ne se croiseront pas forcément mais trouveront des signes et des correspondances troublantes, à travers un va et vient entre un présent où rôde le désespoir et un passé qu’il n’est même pas besoin de mythifier pour savoir que c’était le bon temps.
Le lecteur pourra suivre ainsi les tribulations d’une troupe de théâtre, la Symphonie Itinérante, qui joue du Shakespeare ou du Mozart pour les rares communautés survivantes de la région des Grands Lacs avec des comédiens et des musiciens qui savent aussi bien lire une partition que  manier un couteau et où est inscrit, sur la voiture de tête du convoi, un ancien pick-up tiré par des chevaux, une devise qui résume la philosophie du roman, « Survivre ne suffit pas »,  une devise courageuse et digne qui est pourtant simplement empruntée à …un épisode de Star Trek.
On visitera aussi un aéroport d’importance secondaire où des dizaines de longs courriers ont atterri en catastrophe des années plus tôt et où la vie a continué, vaille que vaille, un aéroport où un nostalgique a patiemment élaboré un Musée de la Civilisation. Les enfants d’après la fin du monde peuvent y contempler des smartphones et des chaussures à talons aiguilles mais aussi les planches d’une mystérieuse et somptueuse bande dessinée de science-fiction, tirée seulement à quelques exemplaires et qui est l’œuvre prophétique de l’ex-femme de l’acteur foudroyé.
Emily St. John Mandel, et c’est ce qui rend Station Eleven si envoûtant, ne fait que suggérer la catastrophe par des détails violents, réalistes mais qui ne servent au bout du compte que de toile de fond à une mélancolie bien particulière, suscitant à l’occasion chez ses personnages qui nous ressemblent, des inventaires ayant tout du poème en prose : « Il savait, et depuis longtemps déjà, que les changements intervenus dans le monde étaient irréversibles, mais cette prise de conscience n’en jetait pas moins une lumière plus crue sur ses souvenirs. La dernière fois que j’ai mangé un cornet de glace dans un parc ensoleillé. La dernière fois que j’ai dansé dans une boite de nuit. La dernière fois que j’ai vu un bus circuler. La dernière fois que je suis monté dans un avion qui n’avait pas été converti en habitation, un avion qui décollait vraiment. La dernière fois que j’ai mangé une orange. »
Oui, Station Eleven est d’abord cela : un grand roman sur cette mélancolie bien particulière qu’il y aurait à faire partie des derniers représentants de cette admirable et étrange espèce qu’on appelait l’humanité. Et en explorant ce sentiment, en en détaillant tous les aspects, les mécanismes, les couleurs, Emily St. John Mandel se révèle la psychologue sensible de nos désastres futurs, un rôle que seul peut tenir un écrivain de haute-volée, ce qu’elle est manifestement.


Jérôme Leroy

Station Eleven d’Emily St John-Mandel (Rivages, 2016)

Brautigan, écologiste de l'imaginaire.


Pourquoi ne lit-on plus de poésie aujourd’hui ? Pourquoi est-elle cantonnée à quelques colloques universitaires où des poètes-chercheurs, mais qui ne cherchent plus depuis belle lurette l’or du temps cher à André Breton, s’échangent leurs publications subventionnées de laborantins du verbe? Est-ce une raison pour autant, de désespérer de la poésie et de constater son avis de décès, au moins auprès du grand public ?
Il suffit pourtant d’un peu de curiosité pour trouver ces jours-ci, sur les tables des libraires, au moins un poète éminemment lisible dont la volonté est que la poésie soit le moyen privilégié de laisser nos sensations retrouver leur autonomie grâce à cette « écologie de l’imaginaire »  que réclamait naguère Annie Le Brun dans Du trop de réalité et ainsi de mieux lutter contre un monde saturé d’images invasives et préfabriquées.
Ecologiste de l’imaginaire, voici une définition qui convient merveilleusement à Richard Brautigan (1935-1984) dont le Castor Astral publie, en version bilingue, les oeuvres poétiques complètes sous le tire C’est tout ce que j’ai à déclarer. On signalera d’emblée que cette édition est unique au monde. Même au USA, patrie de Brautigan, sa poésie est difficilement trouvable. Il est vrai que cet écrivain mythique, suicidé au mitan des années 80, compagnon de route de la beat generation, du flower power et du mouvement des Diggers de San Francisco, ces hippies anars et situationnistes, très provocateurs mais non violents, est plus connu pour quelques romans et recueils de nouvelles qui jouent toujours, sur le mode de l’humour décalé, avec les mythes trop calibrés de la fiction américaine comme le polar ou le western.
Brautigan, pourtant, n’a cessé toute sa vie d’écrire de la poésie, une poésie où l’on retrouve également cette atmosphère d’étrangeté et d’humour, cet art subtil de la retombée qui, pour Barthes, définissait le style. On découvrira ici la vingtaine de recueils, parfois très courts, qui des années 50 aux années 70, trace le portrait d’une époque, celle de la contre-culture, et d’une sensibilité, celle d’un Buster Keaton fasciné par le Japon qui cache sa dépression dans des poèmes-haïkus où s’inscrivent entre les lignes un mal de vivre qui ne hausse jamais le ton, comme dans ce « 7 avril 1969 » :
Ca va tellement mal aujourd’hui
que je vais écrire un poème
Je m’en fiche, n’importe quel poème, ce
poème.
L’apparente facilité que l’on pourra qualifier de minimaliste et qui a donné à tant de faiseurs l’illusion que ce qui était de l’ordre de la Grâce pouvait être imité, est en fait un piège. Il faut insister sur le soin que prenait Brautigan à la mise en page de ses textes, à sa science délicate du blanc entre les vers, à son art de mettre en perspective le presque rien, à sa vision du poème comme une plante en devenir qui poussera, plus tard, dans le lecteur comme on le découvre, au sens littéral, dans S’il vous plait, plantez ce livre (1968) dont l’édition originale comprenait des sachets de graines correspondant à chaque poème.
Brautigan n’aimait pas seulement, avec excès, les armes, l’alcool et les filles, il aimait aussi Baudelaire, héros de plusieurs de ses textes, parce que Baudelaire, avant lui, avait tenter de faire disparaître la frontière entre le vers et la prose, l’important pour lui, au bout du compte, se résumant en un axiome d’une simplicité lumineuse : « Toutes les filles devraient avoir un poème écrit rien que pour elles, même s’il faut pour ça retourner cette planète sens dessus dessous ».
Peut-être, avec cet art de traverser le temps et la mort qui n’appartient qu’aux poètes, retouvera-t-on un de ces jours Brautigan dans une ville incertaine.
Babylone ferait très bien l’affaire, je pense:  « A mon avis, l'une des raisons pour lesquelles je n'ai jamais fait un bon détective privé c'est que je passe trop de temps à Babylone."

Richard Brautigan, C'est tout ce que j'ai à déclarer (Castor Astral, 2016) 



L'étrange questionnaire d'Eric Poindron


S’il fallait inscrire Eric Poindron dans une tradition, ce serait incontestablement celle des fous littéraires, telle que la définissait le regretté André Blavier, fou littéraire lui-même, qui leur consacra une étude encyclopédique où il regroupa ces écrivains atypiques, délirants, obsessionnels, drôles, pessimistes, et le plus souvent confidentiels même si certains, comme Xavier Forneret ont été sauvés de l’oubli par une présence dans L’Anthologie de l’humour noir de Breton. On pourrait ainsi voir en Eric Poindron une réincarnation du bibliomane romantique Charles Nodier ou le personnage de Chambernac dans Les Enfants du Limon de Queneau qui lui aussi compile des auteurs à son image, fantasques et inclassables.
On doit déjà à Eric Poindron un De l’égarement à travers les livres, De l’autre côté du miroir aux livres ou encore Belles étoiles, ouvrages transgenres qui mêlent rêveries bibliophiliques, évocations d’écrivains, poèmes en prose, tentatives de définitions des étranges pathologies qui l’animent dans sa recherche permanente de curiosités littéraires plus ou moins tératologiques ou encore voyages plus ou moins imaginaires en compagnie de Stevenson, Nerval et autres aimables francs-tireurs qui évoluent comme lui sur la frontière ténue qui sépare la réalité de l’illusion et les vivants des fantômes pour qui sait regarder la Tour Saint-Jacques se découper sur un ciel d’orage.
Il vient de sortir, aux éditions Les Venterniers, un autre opus inclassable, très élégamment présenté, intitulé L’étrange questionnaire.  Cet étrange questionnaire s’adresse bien sûr à vous. Qu’on se rassure, ce livre n’est pas un interrogatoire, tout au plus une sollicitation polie, amusée, émouvante parfois. Dans l’idéal, il devrait en fait vous inciter vous-même à écrire.
Eric Poindron se place sous le patronage d’Oscar Wilde, « Les questions ne sont jamais indiscrètes. Les réponses le sont parfois. » et de Jules Renard, «  Je me pose des questions. Qu’est-ce que j’aime ? Qu’est-ce que je suis ? Qu’est-ce que je veux ? J’y répondrai avec sincérité ; car je veux avant tout m’éclairer moi-même. Réellement, je veux me regarder à la loupe » pour vous poser soixante questions qui sont autant d’invitations à y répondre une ligne ou en cent pages, libre à vous.
Quelques exemples : « Quel est le personnage le plus étrange que vous ayez rencontré, que  vous aimeriez rencontrer ou que vous aimeriez être ? » (Question n°11),  « Quelles sont les trois, ou les cent choses que vous aimeriez faire avant de mourir ? » (Question n°34) ou encore « Que pensez vous des animaux empaillés et quel animal empaillé souhaiteriez vous posséder ? » (Question n°54). On est loin du questionnaire de Proust, lui-même inspiré des keepsakes des jeunes filles de la bonne société anglaise qui l’avaient élaboré pour se trouver un mari idéal. Eric Poindron a l’imaginaire plus baroque mais si vous jouez le jeu, seul ou avec des amis, vous n’en découvrirez pas moins vos propres peurs, espoirs, bonheurs et à l’occasion de manière très poétique comme dans cette question n°31 où il vous est demandé d’inventer une nouvelle pièce aux échecs en précisant son rôle et sa manière de se déplacer.
Tout cela est entrelardé d’anecdotes littéraires et de citations (Daumal, Wells, Roussel, Pouchkine) et offrira un de ces divertissements civilisés qui sont encore ce que l’on peut opposer à une certaine goujaterie contemporaine qui confine paisiblement à la barbarie. Laissons pour finir la parole à Eric Poindron lui-même qui résume ainsi le projet de L’étrange questionnaire : « L’étrange questionnaire est un cabinet de curiosités –dont vous serez à la fois le conservateur et le gardien-qui peut à chacun donner un peu d’imagination ; et l’envie de prendre le crayon afin d’aller presque au bout de cette imagination. »
Bref, un divertissement civilisé, certes, mais aussi un bel exercice de subversion. L’un n’empêche pas l’autre, au contraire.

Jérôme Leroy

L’étrange questionnaire d’Eric Poindron (Editions des Venterniers)

dimanche 25 décembre 2016

Joyeux Noël avec Beatriz/Paul Preciado

Joyeux Noël à tous. 
Et commençons par le plus beau texte lu dans un journal depuis longtemps qui est aussi un programme éminemment christique.  C'est dans Libé daté du 24/25/12/2016.
Beatriz/Paul Preciado peut apparaître un peu dingue ou radicale, comme on voudra (déconstruction totale du genre, changement de sexe,  corps comme lieu de la protestation politique, etc...) mais qu'est-ce que ce texte-là est juste pour le coup, surtout par les temps qui courent où l'on ne peut que préférer cette folie-là à la folie collective qui règne aujourd'hui et que nos maîtres nous font appeler  raison.  
Le même genre de conseils en à peine moins sauvages était donné en son temps par André Breton dans "Lâchez tout" (1922)
À ce point de beauté et de force, elle/il ne peut avoir tort car on sait que le beau, le bien et le bon se confondent au Ciel des Idées et ce texte, répétons-le, est beau.
Ne vous étonnez donc pas  si je subis quelques métamorphoses dans les temps qui viennent. 
Et que d'autres me suivent sur les chemins de cette émancipation évangélique radicale.
Amen et vive la révolution!

samedi 24 décembre 2016

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 75: islomanie.

"Il y a des gens sur qui les îles exercent un attrait irrésistible. Le seul fait de se savoir dans une île, dans un petit univers entouré par la mer, les remplit d'une ivresse indescriptible. Ces islomanes sont les descendants directs des Atlantes, et c'est vers l'Atlantide disparue que leur existence insulaire tend tous leurs désirs secrets."

Lawrence Durrell, cité par Michel Déon dans Mes arches de Noé.

Hélas, Déon confie en note ne pas se souvenir du livre de Durrell où il a relevé cette citation. C'est d'autant plus dommage qu'elle nous semble identifier parfaitement la maladie dont nous souffrons depuis un bon bout de temps comme le prouvent certains de nos titres. L'article Islomanie de Ouiki n'est guère plus précis. Si un de nos aimables abonnés ou lecteurs trouvait la référence exacte, la reconnaissance du tenancier en serait éternelle.
Joyeux Noël, sinon.


Le temps de lire

 à Jean-Yves Griette


Cette année-là
il ne sortit pas de sa bibliothèque
L'année suivante
non plus
Il avait de quoi voir venir
un peu 
et puis de toute manière
ce ne fut pas un problème
puisque la troisième année
ce fut l'année
de la fin du monde.

©jleroy 12/2016

jeudi 22 décembre 2016

Atlantide's memories

Je suis allé acheter des pavés de rumsteack, de la vraie viande normande, chez Thierry, le boucher. J'allais à l école Clémenceau avec lui. Cela fait donc quarante-cinq ans qu'on se connait même si on se voit seulement  trois ou quatre fois dans l'année quand je reviens à Darnétal, chez ma mère. 
Il a repris la boucherie de son père il y a bien un quart de siècle, maintenant. On a juste le temps de se sourire et de se voir vieillir. Mais je sais que, comme moi,  il a en face de lui le petit garçon avec lequel il se pouillait pendant des heures à la sortie du catéchisme sur le boulodrome devant l'église de Carville. Elle est maintenant en ruine, avec un arbre qui crève la nef. 
Thierry était plus lourd, j'étais plus teigneux. Après, essouflés, on mangeait des carambars sur le banc, au soleil. Le curé n'était pas content parce qu'on avait des bleus partout et des fringues déchirées. Il avait un genre de regard désolé qui signifiait: "C'est bien la peine que je vous cause amour de Dieu..."  et il disait:  "Je vous attends pour servir la messe dimanche. Celle de 9h."
On continuait à discuter avec Thierry, en regardant nos vélos couchés
-Mon père dit que ton père est communiste et que c'est pour ça que c'est pas son médecin.
-Mon père dit que la bidoche du tien est trop chère et que c'est un escroc.
-Pourquoi vous la prenez alors?
-Parce qu'on est moins cons.
Nouvelle peignée, nouveau gnons. En même temps, c'est Thierry qui m'a dit, et c'était la.première fois de ma vie, que je serai écrivain quand je lui ai lu un poème que j'avais écrit pour Thérésa Varelas, la Portugaise arrivée à la rentrée 74.
Je ne sais pas ce qu est devenue Thérésa Varelas ni le curé. 

Mais je suis toujours content de savoir Thierry dans sa boucherie. Il est la preuve que tout cela n'était pas un rêve, cette lumière du soir sur Darnétal à l'automne 72, devant l'église de Carville, avec mon copain. 
J'ai encore le goût du carambar et la sensation de la pommette gonflée, j'entends encore le bruit d une mobylette qui remonte la rue de Longpaon... 
(Excusez les fautes du copiste, il a écrit sur un écran de  téléphone et il a les yeux qui le piquent un peu.)

mercredi 21 décembre 2016

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 74

Varengeville sur mer, Cimetière Marin, vitrail de Braque
"Mon Dieu, faites qu'avec ces ânes je Vous vienne.
Faites que, dans la paix, des anges nous conduisent
vers des ruisseaux touffus où tremblent des cerises
lisses comme la chair qui rit des jeunes filles,
et faites que, penché dans ce séjour des âmes,
sur vos divines eaux, je sois pareil aux ânes
qui mireront leur humble et douce pauvreté
à la limpidité de l'amour éternel. "
Francis Jammes, Prière pour aller au paradis avec les ânes.

Si on aurait su...

Bref retour à la maison mère et plongée dans les cartons alors qu'on s'était promis que non. Et voilà qu'on tombe sur ça. Et on se souvient parfaitement. On n'a pas quatorze ans. On liquide notre argent de poche sous l'œil suspicieux du marchand de journaux qui a la tête d'un second rôle dans un film d'Yves Boisset. On aurait acheté Lui, ça n'aurait pas été pire. D'ailleurs ce n'est pas faux. Le goût du mauvais genre, il nous est venu comme ça, en 78, avec ces hors séries de Pilote. 
On aurait mieux fait de s'abstenir. Le laxisme des parents, en plus, à ne pas surveiller nos lectures. 
Le résultat, c'est qu'on a fini troubadour et miteux, sans foi ni loi, mal considéré, à préférer ADG à Adamov.
 Adieu les salons, les rallyes, les filles de bonne famille, le linge propre. 
Si on aurait su, on aurait resté chez nous...

lundi 19 décembre 2016

Miss France

Miss France est guyanaise. 
Il semblerait que cela soit interprété politiquement avec une bêtise symétrique: à droite, et avec un nuancier plus ou moins abject, je schématise à peine, "Il n'y en a plus que pour les nègres". Et à gauche (enfin pas la mienne): "Quel merveilleux signe donné à la diversité et au vivre ensemble, tralalala, bisounours!". Alors que le seul message politique qu'il conviendrait de porter sur Miss France, c'est jusqu'à quand ce spectacle kitsch, aliénant et qui sent l'onanisme honteux de notables chabroliens devant des majorettes à peine nubiles, trouvera un public?

vendredi 16 décembre 2016

Et soudain, Robin Cook

C'était un temps héroïque que les moins de vingt ans, etc.... 
Le train mettait près de quatre heures pour relier Valenciennes à Paris. Je pigeais pour Le Quotidien en plus du boulot dans ma Zep.  On devait être quatre ou cinq pour les pages livres, pas plus. Il y avait Alfred Eibel, notamment. On pouvait très bien une semaine faire un papier sur Sénèque et la semaine suivante un entretien avec Robin Cook. 
C'est à l'issue d'un entretien comme ça (pas avec Sénèque, avec Robin Cook, quoique...) que j'ai obtenu cette dédicace pour ce qui m'apparait de plus en plus, avec les années comme l'archétype du roman noir, un peu plus bouleversant à chaque lecture. Il est doté, de surcroît, pour moi, d'un des plus beaux titres que je connaisse et dont, pour l'anecdote, j'ai fait la première phrase de La grande môme, un roman ado.
C'était bien, le polar était moins à la mode, on lisait moins de conneries et de choses sans intérêt, du coup. Tout le monde ne se croyait pas obligé d'en écrire ou d'en éditer en espérant faire un peu plus de pognon qu'en littérature "blanche".
Ou alors c'est parce que je deviens un vieux con. 
C'est possible aussi. Mais bon, Robin Cook, quand même...

jeudi 15 décembre 2016

Pour les études de genre

Par solidarité avec les esprits curieux et contre ceux qui se livrent à des attaques réitérées contre les études de genre (et qui sont aussi abrutis que les climatosceptiques, d'ailleurs, c'est souvent les mêmes,  il n'y a pas de hasard), je tiens à préciser auprès de nos aimables lecteurs que si j'ai le plus souvent rêvé d'être Dean Martin, incarnation de la mélancolie virile, avec ouisquie, cigarettes, petites pépées, costards impeccablement taillés et voix à tomber comme ici:





j'ai aussi à l'occasion rêvé d'être Barbara Streisand,  de porter de belles robes et de chanter ça:







mercredi 14 décembre 2016

Donald Trump vs Marvin Gaye




Alors que Trump nomme des pro-life à la santé, des créationnistes à l'éducation, des pétroliers aux affaires étrangères et des débiles "climatosceptiques" à l'environnement, il faut se souvenir que l'Amérique, ce n'est pas ça. 
L'Amérique, c'est aussi un pays où l'immense Marvin Gaye vous transforme un hymne national en formidable invitation au sexe (le but avoué de la soul), ce qui est tout de même une vision assez aimable du patriotisme. 
Enjoy your soul. Enjoy your USA.

Mais à qui va-t-on faire croire qu'il est mort?

Quand tu sais qu'on pense à toi depuis un pays lointain, à toi, mais aussi à tous ceux que Jean-Claude accompagne durablement.
D'après ce que j'ai compris, d'autres choses encore sont à venir. Les poètes ne meurent jamais, surtout quand ils vagabondent beaucoup. En fait, on les a juste perdus de vue.
J'ai été surpris, et heureux quand les livres sont arrivés dans la boite aux lettres et que j'ai découvert qui en était l'auteur. Je crois même que mon coeur a battu un peu plus vite et que j'ai souri.
Le 12 janvier, en librairie, donc, un volume de poèmes et un autre de Carnets, les deux couvrant l'année 2010-2011, publiés au Cherche-Midi.

mardi 13 décembre 2016

Pas grand chose, en fait...

Je ne demandais pas grand chose, en fait: le communisme et une cabane de pêcheur sur une île grecque où j'aurais passé mon temps à me baigner et à écrire des poèmes sur "la mer allée avec le soleil." 

Mais puisque c'est comme ça, je vous préviens, je ne lâcherai pas l'affaire, je serai une teigne rouge jusqu'à la fin. Fallait pas me chercher. Pourtant, la mer allée avec le soleil, le communisme, la cabane de pêcheur, c'était quand même pas compliqué...

Hasard objectif

Marcel Béalu
Finalement, il croyait beaucoup plus aux hasards objectifs qu'à l'inconscient.

lundi 12 décembre 2016

Etat présent de mon esprit, 2

Les actrices qu'on aime
ne font jamais jamais
de mauvais films
C'est un axiome valable
pour toutes les femmes
qu'on aime d'ailleurs
A cette différence
près que les actrices
sont plus fidèles
au bout du compte.

©jeromeleroy 12/2016

Dates




A T.M


 Je suis chez moi à Dieppe
seul
jusqu'au 23
Ensuite une femme sera là
j'imagine que tu seras
toi aussi
occupé à d'autres complots
occupé à d'autres nuages
Après je serai à Paris
début janvier le 8 ou 9
et à nouveau chez moi
seul
dès février
à Dieppe
et la femme sera partie
comme les complots
comme les nuages.


©jeromeleroy 12/16

dimanche 11 décembre 2016

Burt Lancaster

Le Guépard repasse ce soir. Je m'en fiche, je le connais par coeur. Moi, maintenant,  je comprends Burt Lancaster car je suis vieux.  Je quitte le bal à l'aube, après avoir fait danser Claudia. J'ai vu que sa beauté était malgré tout la fin de mon monde. Je descends seul dans la ville. Les mâtines sonnent, je m'agenouille dans la rue déserte et je me signe alors qu'on entend fusiller les derniers garibaldiens

Je dormirai peut-être.

samedi 10 décembre 2016

Trente glorieuses

Ce devait être dans ces années là que l'exemplaire des Mots de Sartre que j'ai encore, était distribué comme tous les titres de la toute nouvelle collection Folio, circa 1972, dans les stations services Total.
Je ne dis pas que c'était mieux avant, je dis que c'est pire maintenant.

vendredi 9 décembre 2016

Qu'il y ait un jeu

"Ce n'est pas la "personne" de l'autre qui m'est nécessaire, c'est l'espace : la possibilité d'une dialectique du désir, d'une imprévision de la jouissance : que les jeux ne soient pas faits, qu'il y ait un jeu. " 

Souligné par Jennifer Lopez, dans son exemplaire du Plaisir du texte de Roland Barthes sur le tournage de Out of sight de Soderbergh (1998)

Des coupures, des captures...

"La première évidence est que le désir n'a pas pour objet des personnes ou des choses, mais des milieux tout entiers qu'il parcourt, des vibrations et flux de toute nature qu'il épouse, en y introduisant des coupures, des captures."

Deleuze et Guattari, scénaristes non crédités de Sea of Love d'Harold Becker (1989)

mercredi 7 décembre 2016

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 73


"Je voulais dire au monde un seul mot. Comme je n’y arrivais pas, je suis devenu écrivain."

 Stanislaw Jerzy Lec, Nouvelles pensées échevelées. (Editions noir sur blanc/La librairie polonaise.)

Moi, si je le trouve, le mot, j'arrête tout de suite.  J'ai bien une idée du mot, d'ailleurs, mais ça ne serait pas correct. Parce que sincèrement, il y a quand même des choses beaucoup plus plaisantes à faire de sa vie: barman, chanteur de charme, gardien de musée dans une sous-préfecture, amant de la pharmacienne dans une autre sous-préfecture...
Et qu'on n'en parle plus.

Maryland


À part écouter une radio doo wop
qui émet
depuis le Maryland
je ne vois pas ce que j'ai de mieux à faire
sinon regarder un beau matin bleu
de décembre
au temps de la circulation alternée
et des particules fines
Je ne sais pas si je verrai un jour le Maryland
je ne sais même pas
si j'ai la bonne plaque d'immatriculation
pour aller dans le Maryland
Il me semble que non
Mais Calypso ronronne
elle aime le bleu d'hiver et le doo wop
elle se moque du Maryland
de la mélancolie
et du temps des particules fines
Elle a sans doute raison
Calypso.


©jérôme leroy décembre16

mardi 6 décembre 2016

Le devenir-Stryge

Relire Sternberg en première édition d'une collection mythique,  grâce à la générosité de JYG, le bienveillant et généreux bibliophile, du côté de chez Gambetta.
S'apercevoir qu'on aspire de plus en plus,  à trois cent kilomètres heure dans la Picardie bleue crépusculaire des temps terminaux de la pollution aux particules fines, à un devenir-Stryge.

lundi 5 décembre 2016

Etat présent de mon esprit


Etat présent de mon esprit


Rappeler des amours perdues
La nuit
Depuis une cabine téléphonique
A carte
Quand on n’a que des pièces
Et que
De toute manière
Les cabines téléphoniques
n’existent plus.


© JLeroy12/16

dimanche 4 décembre 2016

Rhââââ deadly.


Gotlib, rhâââ, deadly. On l'avait rencontré à l'époque où on pigeait au Quotidien de Paris. 93. Tout le monde était jeune. Comme c'était avant internet, il reste moins de traces de tout ça que pour Pompéi.  
On laissera nos souvenirs à ceux qui voudront rire comme dans le monde d'avant. 
Ce n'est pas dit qu'ils soient nombreux à se battre pour l'héritage. 
Y a pas mal de mutants, ces temps-ci.

David Goodis, à la recherche du noir parfait

Pour les lecteurs de David Goodis, tout a commencé par l’amour de la Série noire. Dans la France de l’après-guerre, au jeu des trois familles des amants du mauvais genre, on distinguait les lecteurs du Masque sous casaque jaune. C’étaient d’ailleurs plutôt des lectrices, des dames qui se rêvaient en Miss Marple. On pouvait aussi appartenir à la famille Fleuve noir. Mais si, souvenez-vous, les couvertures de Gourdon, sagement dénudées et déclinées en couleurs ou en noir et blanc, selon que la collection était policière, d’angoisse ou d’espionnage. Le Fleuve noir était la vraie littérature de gare à l’époque où on lisait encore dans les gares, même quand on était un prolo de retour du turbin. Et puis il y avait la Série noire. Sa couverture rigide et janséniste avec jaquette au liseré blanc tranchait, sans compter que l’ombre tutélaire de Gallimard lui valut l’onction des intellectuels qui y virent des contes de fées modernes.
Des noms nouveaux apparaissaient, des noms qui peu à peu allaient devenir des classiques : Hammett et Chandler, les pères fondateurs, mais aussi la génération suivante avec notamment Jim Thompson, Chester Himes et bien entendu David Goodis. Marcel Duhamel, le fondateur de la Série noire, aurait préféré comme ses confrères que le chaland achète une marque de fabrique plutôt que le nom d’un écrivain. Il n’y est pas parvenu et c’est tant mieux. La Série noire s’est caractérisée par une bonne quantité de titres illisibles aujourd’hui mais aussi quelques révélations qu’il faudra bien se résoudre à qualifier de littéraires.

David Goodis en fait partie. Et Retour vers David Goodis, le livre que lui consacre à nouveau Philippe Garnier après une première enquête parue en 1984, Goodis, la vie en noir et blanc, lui donne sa pleine dimension. Il n’est pas certain malgré tout que ce Nerval du roman noir, qui a donné ses lettres de noblesse à une poésie urbaine du sordide et à la femme fatale vue par les yeux d’hommes redevenus des enfants perdus, dise forcément quelque chose aujourd’hui aux lecteurs si ce n’est, indirectement, par le cinéma. Goodis a très vite et très souvent été adapté et, ce qui aurait tendance à prouver son universalité, pas seulement par quelques grands noms d’Hollywood comme Delmer Daves ou Jacques Tourneur. En France, nous rappelle Garnier, c’est dès 1960 que Truffaut adapte avec Charles Aznavour Tirez sur le pianiste, un roman publié aux États-Unis seulement quatre ans plus tôt : « Si son film était si fidèle à Goodis par le ton, c’est justement que rien n’est français dans son “Pianiste” ». Puis il cite Truffaut lui-même : « Aznavour est arménien, et même en France a cet air lunaire venu d’ailleurs. Je crois que c’est important, ça, si on veut garder cette idée de pays imaginaire, ce qu’est au fond la Série noire. »
Goodis, né en 1917 et mort cinquante ans plus tard plutôt usé, plutôt alcoolique, aura été presque malgré lui la silhouette près du réverbère qui attend une blonde au coin de la rue sans savoir, ou bien trop tard, si elle représente sa rédemption ou sa chute. Nous sommes chez lui toujours dans l’archétype ou la névrose d’une scène primitive qui diffracte à l’infini : Cauchemar, Cassidy’s Girl, La nuit tombe, Les Pieds dans les nuages, Goodis aura finalement toujours écrit le même roman, et ce n’est pas pour rien que l’un de ses titres les plus célèbres est Obsession. Écrire toujours le même livre, comme Modiano ou Simenon, est un privilège des grands écrivains : ils ne se répètent pas, ils modulent, ils jouent subtilement de variations sur un même thème. Celles des grands romans de Goodis sont comme les monochromes de Soulages : elles cherchent le noir parfait, celui que l’on atteint, pour reprendre un autre titre célèbre de Goodis, Sans espoir de retour. La trame goodisienne est simple, comme le sont les tragédies : sur des airs de jazz et de be-bop, au milieu de truands minables ou de flics corrompus, un homme seul, déchu, se noie dans l’alcool pour oublier qu’il a été autrefois un type bien.
L’influence de Goodis demeure pourtant importante, au moins sur les écrivains de noir. En témoigne Laurent Guillaume, une des plumes les plus prometteuses du polar français, qui a rédigé la préface d’une réédition récente de Vendredi 13 : « Vendredi 13 est la parfaite incarnation du roman noir non en ce qu’il raconte une histoire de braquage, car il ne s’agit là que du prétexte qui réunit les personnages. Vendredi 13 est un roman noir en ce qu’il montre par le menu les interactions entre des personnages de la rue, des ratés, des petits malfrats. Le roman noir est plus dans le décor que montre Goodis que dans l’intrigue qu’il bâtit. »
Le malentendu sur sa postérité à éclipses est sans doute dû au fait que Goodis est un grand écrivain sans vraiment l’avoir voulu. Dans son livre construit comme un road-movie, Garnier recueille des témoignages dans les trois points névralgiques de la vie de Goodis : Philadelphie, sa ville natale, New York, où il a fait ses débuts dans les pulps (ces magazines bon marché qui publiaient des nouvelles à la chaîne), et Hollywood, où il connaîtra, comme nombre de ses confrères de l’époque, une carrière aléatoire de scénariste. Il démonte la légende d’un homme qui aurait fini par ressembler à ses personnages au point de disparaître de longs moments dans les bas quartiers ou de séjourner dans des cellules de dégrisement de Phily, obsédé sexuellement par les femmes noires ou plus fortes que lui. Goodis, nous dit en substance Garnier, n’est pas un personnage. Ou alors pas du roman qu’on croit, plutôt celui d’un homme qui a lutté désespérément pour être comme les autres, qui a été hanté par l’écriture tout en ayant peur de la folie d’un frère cadet qu’il a protégé jusqu’au bout.
Au début des années 1980, quand Garnier démarrait sa première enquête, Goodis était pratiquement indisponible dans toutes les librairies américaines, et absent des histoires littéraires. Depuis, nous apprend Garnier, il semblerait qu’on le relise et qu’on commence à l’étudier sur le plan universitaire. Il serait même devenu une « cottage industry », une attraction touristique, dans sa ville natale de Philadelphie.
Il faut croire que cet écrivain d’un pessimisme radical très contemporain, conjugué au vieux romantisme de la nuit, est aujourd’hui une voix que l’on peut à nouveau entendre, qu’il faut à nouveau entendre.

Retour vers David Goodis de Philippe Garnier ( La Table Ronde)
Vendredi 13 de David Goodis (Folio Policier)

(article paru dans Causeur Magzine de Novembre 2016)