dimanche 29 mai 2016

Le meilleur résumé de la situation

Je pense que le meilleur résumé de la situation de chacun que j'ai entendu, en ces temps de lutte contre le talon de fer, c'est en regardant Tonnerre Apache,-A thunder of drums-, (1961), un ouesterne de série B mais de bonne facture. 
A un moment, le capitaine du fort isolé en plein territoire hostile (Richard Boone) dit à son jeune lieutenant qui a ses vapeurs (Georges Hamilton): 
"You can break but you can't quit ".

Libérez Blondin!


Il ne faut laisser dire à personne que 25 ans est le plus bel âge de la mort. La preuve par Antoine, disparu le 7 juin 1991 à son domicile de la rue Mazarine. Il est aujourd’hui réduit à une légende et c’est toujours ennuyeux pour un écrivain. Une légende dispense de vous lire. Quelques clichés d’une panoplie littéraire pour néo-néo-néo-hussards continuent à circuler comme des mots de passe bien sympathiques mais, à la longue, ils feraient oublier que Blondin était d’abord un grand écrivain et, de surcroît, un grand écrivain détruit par l’alcool. Il n’a d’ailleurs jamais voulu faire l’apologie de l’ivresse comme il le déclarait lui-même à propos d’Un singe en hiver : « Il ne s’agit pas ici d’un plaidoyer pour la boisson ni même de lui fournir une justification. À la rigueur, j’admets que j’ai peut-être voulu expliquer certains mécanismes qui induisent des êtres à boire. »

Faire de lui le Socrate vieillissant des bars du 6e arrondissement, le saint buveur qui recherchait les « verres de contact », selon sa jolie expression, c’est refuser de voir d’abord une déchéance dont les témoins furent nombreux et, pour les plus honnêtes d’entre eux, nous laissent une vision beaucoup moins lyrique. Le 21 mai 1993, Michel Déon, qui formait avec Blondin, Nimier et Laurent le noyau historique de ceux que Bernard Frank avait appelés "les hussards" pour mieux les assassiner, déclarait : « L’homme avili que j’ai croisé ce jour-là rue Mazarine, le presque clochard à demi édenté, au visage déformé par l’alcool, à la démarche titubante et au vin mauvais, ce n’était pas Blondin. » Même son de cloche, sur ces dernières années, de la part de Christian Millau qui se souvient dans son Galop des Hussards : « Je ne m’en sens pas autrement fier mais j’avoue que plusieurs fois, l’apercevant près de la Seine ou à Saint-Germain-des-Prés, pressé de regagner l’un de ses abreuvoirs, j’avais lâchement traversé la rue pour l’éviter. »

Autre exemple de cette fausse postérité qui est celle de Blondin, c’est le succès que rencontra au cinéma l’adaptation par Henri Verneuil en 1961 d’Un singe en hiver, son roman de 1959 qui reçut le prix Interallié. Deux monstres sacrés, Jean-Paul Belmondo et Jean Gabin y jouaient les rôles principaux sur des dialogues de Michel Audiard, propulsant le film dans le panthéon populaire du cinéma français où il siège encore en bonne place aujourd’hui. En soi, la chose est plutôt plaisante, sauf quand on en oublie le livre qui en est à l’origine.

Qu’on me permette une anecdote personnelle à ce sujet. Alors que je feuilletais le roman à une terrasse de bistrot dans la perspective de cet article, mon voisin me demanda très gentiment ce que je lisais. Je lui montrai la couverture du livre, il fronça un instant les sourcils dans un effort de mémoire puis son regard s’illumina et il dit : « Mais c’est pas le film avec Bebel et Gabin, ça ? », avant de fredonner « Nuit de Chine, nuit câline ! », la chanson entonnée par les deux héros en pleine dérive nocturne. Et je m’aperçus alors que moi-même, j’étais inconsciemment obligé, depuis le début de cette relecture, de faire un effort pour ne pas me laisser imposer le visage des acteurs sur celui des personnages afin de redonner au roman sa fraîcheur originelle.

Retrouver Blondin écrivain, et seulement écrivain, n’est donc pas chose aisée. C’est pour cela qu’on est reconnaissant à Alain Cresciucci, déjà auteur d’une biographie de référence de Blondin en 2004 où lui aussi nuançait fortement cette héroïsation factice de l’ivrognerie, de nous donner, pour fêter le quart de siècle dans l’au-delà de celui qui disait comme Hugo, « Je suis un homme qui pense à autre chose », Le Monde (imaginaire) d’Antoine Blondin, un essai vif, documenté, précis sur une œuvre finalement méconnue. Cette parution est opportunément accompagnée d’une réédition de quatre livres de Blondin à la Table Ronde, l’éditeur historique de l’auteur, dans la collection de poche de la Petite Vermillon qui fait peau neuve pour l’occasion : L’Europe buissonnière, le premier roman de Blondin paru en 1949 et devenu difficilement trouvable ; Les Enfants du bon dieu (1952), plaisante uchronie où un professeur d’histoire décide de changer le programme et apprend à ses élèves que le traité de Westphalie n’a pas été signé ; L’Humeur vagabonde (1955), sans doute le roman le plus blondinien de l’auteur et Certificats d’études (1977), un recueil de préfaces et d’essais sur de grands écrivains, qui rappelle que Blondin fut aussi un merveilleux lecteur, donc un merveilleux passeur.
Il serait bon, en l’occurrence, de commencer par le commencement, c’est-à-dire le premier roman, L’Europe buissonnière. Il fut ressenti comme une véritable provocation dans ces années d’après-guerre où les plaies étaient encore à vif entre résistants et collabos, y compris dans le monde des lettres. Cresciucci nous rappelle que ce roman, qui reçut le prix des Deux-Magots et valut entre autres à son auteur l’amitié de Marcel Aymé, raconte les aventures picaresques de deux jeunes hommes, Muguet et Superniel, de l’effondrement de 1940 aux derniers jours du Reich, et traite avec une radieuse désinvolture les tragédies de la débâcle, du STO et de la Libération. Cela classa d’emblée Blondin très à droite, ce que confirmaient ses articles dans des journaux pour le moins réacs comme La Nation française de Pierre Boutang. Le tout est de savoir, là encore, s’il y a une « politique » de Blondin ou si, au contraire, se dessine dès ce livre une esthétique et une morale très particulières, une manière d’être au monde assez unique dans notre littérature que l’on pourrait appeler le blondinisme, et que Jacques Laurent avait défini en parlant des Enfants du bon dieu comme « l’invention d’une tristesse nouvelle ».

C’est sans doute cette tristesse qui donne à tous les personnages de Blondin cet air de famille. Ils sont des enfants inachevés que les complications familiales ou l’Histoire ont poussé dans une vie adulte dont ils ont du mal à saisir les contours. Ce sont des hommes qui s’en vont pour continuer à rêver. Ils quittent leurs femmes pourtant séduisantes et aimables pour ces maîtresses invincibles que sont un certain goût pour la promenade qui tourne vite à l’errance et pour les rencontres de hasard. Benoît Laborie dans L’Humeur vagabonde, Gabriel Fouquet dans Un singe en hiver, Sébastien Perrin dans Les Enfants du bon dieu ont la tête en fuite. À peine sont-ils tracassés d’avoir oublié leur petite fille dans une pension au bord de la mer que déjà, ils boivent un verre, histoire de continuer à flotter.

Ils sont, sur un mode poli et dégagé, sans hausser le ton ni aller jusqu’au meurtre ou au suicide, les cousins de tous ces hommes seuls qui sont la véritable figure romanesque propre au xxe siècle comme les héros de Simenon ou même le Meursault de Camus, le Roquentin de Sartre, le feu follet de Drieu…

« Immaturité, asocialité, identité incertaine, trois arêtes du rapport au monde », résume à leur propos Alain Cresciucci. L’amitié, qu’on a là aussi voulu voir comme un élément constitutif de la mythologie blondinienne, n’est pas la porte de sortie espérée. Ce n’est pas qu’elle déçoit, c’est qu’elle ne résiste pas plus aux circonstances de la vie que l’amour. Et Monsieur Jadis, le seul livre largement autobiographique que Blondin consacre à l’amitié, celle qu’il éprouva pour Roger Nimier mais aussi pour Albert Vidalie, est avant tout une méditation désespérée sur le temps, la solitude et la mort. L’amitié renvoie in fine à la solitude comme Blondin l’écrit lui-même dans Ma vie entre les lignes à propos de la disparition de Nimier : « Roger Nimier me manque comme au premier jour de sa disparition. Un canton en moi, raisonnable ou futile selon qu’on l’envisage, a essayé de s’insurger contre cette carrière de frère siamois déchiré à laquelle je m’abandonnais. En vain. Si je me retourne vers l’année qui vient de s’écouler, je la traverse sans que rien n’arrête mon attention, mon souvenir. C’est une année qui n’a pas existé. »

Seulement, comme Blondin aime les jeux de mots, la dérision et nous fait toujours sourire à la fin, même si nous avons le cœur serré, on le prend pour un écrivain mineur. C’est la malédiction de ceux qui donnent l’impression que tout est facile : on pardonne cela difficilement, depuis quelque temps déjà, dans la littérature française contemporaine comme dans l’art du même nom où il faut montrer le support, la matière, la pâte, les chevilles, où l’on doit sentir l’effort, la sueur et la souffrance.

Blondin n’est pas de cette école-là. Le blondinisme est aussi, surtout, cette musique sans fausse note qui s’appelle le style. Et il est temps, vingt-cinq ans après la mort d’Antoine Blondin, d’admettre ce qu’on a admis depuis belle lurette pour Nabokov, à savoir que la virtuosité n’a jamais exclu la profondeur, ni le génie.


Le Monde (imaginaire) d’Antoine Blondin, d’Alain Cresciucci (Ed. Pierre-Guillaume de Roux)
L’Europe buissonnière, Les Enfants du bon dieu, L’Humeur vagabonde, Certificats d’études (Ed. La Table Ronde, collection Petite Vermillon, 2016)

Paru dans Causeur Magazine de mai 2016

Bref retour à Lille

Bref retour à Lille depuis Lombez-Samatan avant de partir à Aubusson pour cette utopie concrète que sont les Nuits Noires. On aura décidément aimé le vieux jardin, comme disent les poètes chinois pour parler de la terre natale, d'un amour déraisonnable, joyeux, inquiet. Mais on aura un peu serré son grand corps frais contre le nôtre avant qu'il n'achève d'être violé, au choix, par le libéralisme sans partage, les catastrophes écologiques ou le national-pétainisme le plus étriqué qui sent la sacristie, le charnier et en ce cent quarante-cinquième anniversaire du Mur des Fédérés, l'humeur massacreuse des nouveaux Versaillais.

lundi 23 mai 2016

Votez et faites voter pour l'Ange gardien!

L'Ange gardien est  en lice pour le " prix du Polar Sud Ouest Lire en Poche 2016" qui sera remis au salon Lire en Poche de Gradignan, le deuxième week-end d'octobre 2016. Le vote se fait par internet. 
Pensez à ma maman qui pleure parce que j'ai quitté une situation stable pour devenir baladin. Votez-pour moi. Votez pour elle. Et faites voter.
ET POUR VOTER, ON VA PAR ICI(clic)




dimanche 22 mai 2016

La seule bonne nouvelle



Et il lui vint à l'esprit,  alors qu'il marchait entre Lombez et Samatan,  le long de la Save,  et que la tour de la cathédrale vibrait dans la chaleur,  que la seule bonne nouvelle pour l'humanité depuis dix, quinze ans, était la réapparition des coquelicots.

vendredi 20 mai 2016

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 60

"Attention à la gaieté. Je me méfie de cette douce euphorie qui, après un dur départ, saisit un écrivain au bout de deux ou trois chapitres et qui lui fait marmonner des choses comme: "Tiens, tiens, la mécanique s'est remise en marche!" -"Tiens, tiens, ça repart.". Phrases modestes de mécanicien, certes, mais parfois suivies de: "Tiens, tiens, je ne serai pas obligé de me tuer." (Phrase plus lyrique mais parfois vraie.) C'est ainsi que déraille le créateur, se distinguant, par cette dissonance de ton, de ses camarades de classe, les autres humains."

Des bleus à l'âme de Françoise Sagan

mercredi 18 mai 2016

Nasse

La "nasse policière" n'est pas seulement une tactique honteuse de maintien du désordre, c'est l'exacte métaphore de la vie qu'on nous fait mener partout, tout le temps, quand "le spectacle soumet les hommes vivants dans la mesure où l'économie les a totalement soumis." (GD)

mardi 17 mai 2016

Chuck Palhaniuk a osé le clito.



Si vous voulez devenir maître du monde, ou le détruire, ce qui revient sensiblement au même, vous avez plusieurs solutions : vous pouvez déclencher le feu nucléaire, répandre un virus mortel, provoquer un krach boursier ou contrôler l’orgasme féminin dont la puissance ravageuse vaut bien les trois catastrophes précitées. C’est le cœur d’Orgasme, le dernier roman de Chuck Palahniuk qui est un écrivain aussi doué que déviant, maîtrisant parfaitement les codes du thriller, de la SF, de l’épouvante, du gore, de la satire sociologique pour évidemment les détourner, les subvertir et laisser le lecteur ou la lectrice avec  un sentiment double, celui d’avoir ri à des choses très malsaines et de s’être laissé prendre au réalisme d’une fiction pourtant éminemment délirante. Pour ceux à qui le nom de Palahniuk ne dirait rien, rappelons qu’il est l’auteur de Fight Club qui donna un excellent film, un des premiers qui ait conjugué schizophrénie, complot, revendication virile et volonté de détruire totalement le capitalisme.

Dans Orgasme, la scène inaugurale est à elle seule un résumé de la « manière Palahniuk » : une jeune femme  se fait agresser par un témoin dans un tribunal où il n’y a plus que des hommes sans que personne ne réagisse.  On n’est pas loin  de Kafka, pour tout dire, avec cette impression angoissante d’être dans notre monde mais de ne plus comprendre soudain les lois qui le font fonctionner. La jeune femme en question s’appelle Penny Harrigan et Orgasme est son histoire.
Quelques mois avant la scène du tribunal, cette fille « quelconque » (comme elle se définit elle-même)  venue du Nebraska pour réussir à New-York, se retrouve stagiaire à tout faire (pléonasme) dans un grand cabinet d’avocats. C’est là qu’elle rencontre le client le plus prestigieux de sa boîte, un homme plus puissant que le plus puissant des chefs d’Etat, Linus Mawxell, trentenaire lisse comme un milliardaire new age, qui a fait fortune dans les médias et les hautes technologies. Lui qui est surnommé dans la jet-set Orgasmus Maxwell puisqu’il a su mettre dans son lit l’actuelle présidente des Etats-Unis, la (nouvelle) reine d’Angleterre et même une actrice française (ce qui est encore plus difficile), le voilà qui invite une Penny Harrigan merveilleusement  timide, voire un peu gourde pour un dîner dans un restaurant où il faut réserver dix ans à l’avance.

Le conte de fées ne durera pas quand Penny comprendra ce qui se passe vraiment. Parce que faire l’amour avec Linus Maxwell, c’est avant tout devenir un rat de laboratoire. Il teste sur vous des sex-toys et autres aphrodisiaques d’une puissance hallucinante et il note tout, minutieusement, sur un petit carnet tout en vous gardant sous surveillance médicale constante. En fait, Maxwell veut lancer une gamme de produits, Beautiful you, qui vont réduire les femmes à de pures machines désirantes, pouvant très bien se passer des hommes, mais pas de consommer tout et n’importe quoi, surtout les produits Linus Maxwell évidemment. Et Penny, comme nous le montre Palahniuk avec son ironie inimitable, a assez vite une vision très claire de l’avenir : « Soudain elle imagina un milliard de femmes négligées ou célibataires en train se masturber, résignées, seules. Dans des appartements minables, au fond des fermes délabrées. Ne faisant plus l’effort de rencontrer des hommes. Vivant et mourant sans autres âmes sœurs que leurs gadgets Beautiful You. Ces femmes, au lieu de devenir soit des putains, soit des madones, deviendraient des célibataires passant leur temps à se tripoter. Cela ne correspondait pas à l’idée que Penny se faisait du progrès social. »
Et d’entamer, alors, une lutte à mort contre Linus qui passera par quelques péripéties aussi diverses que le suicide en direct de la présidente des USA à New-York, une masturbation mortelle aux Oscars sous les caméras du monde entier ou la grotte himalayenne d’une ermite pluricentenaire à qui  Linus a volé ses secrets. Bref, on n’a pas vraiment le temps de s’ennuyer, surtout que chez les hommes devenus inutiles et obsolètes, la colère monte…

Comme Palahniuk se situe quelque part entre le Villiers de l’Isle Adam se moquant des savants positivistes qui voulaient procéder à l’analyse chimique du dernier soupir et le Manara du Déclic, Orgasme devient un roman ambigu, peut-être très moral au fond puisqu’il montre que le meilleur moyen d’en finir avec l’humanité, c’est de mêler le sexe et la consommation, c’est de faire du sexe la condition de la consommation et vice versa. Derrière Linus Maxwell, qui a quelque chose de ces grands génies du mal que l’on trouvait dans les romans populaires de Gustave Le Rouge ou Ponson du Terrail, c’est toute une volonté de chosifier le vivant, de le réduire en équations rentables qui est  exposée ici, à nu évidemment. Et ce, par un Palahniuk sûrement plus inquiet qu’il ne veut bien le montrer derrière sa narration joyeusement cynique et maîtrisée de bout en bout.

Orgasme, Chuck Palahniuk, traduction de Clément Baude, Ed. Sonatine, 2016.
Paru chez Causeur.fr

lundi 16 mai 2016

Pentecôte

Pentecôte

C'est un lundi de Pentecôte
Tellement gris
Que même mes nièces ont vieilli

C'est un lundi de Pentecôte
Qui donne envie
De rester à lire au lit

C'est un lundi de Pentecôte
Où mai sous la pluie
Abolit la vie sans la vie

C'est un lundi de Pentecôte
Où déprimé même le Saint-Esprit
Est remonté dans le gris

C'est un lundi de Pentecôte
La lettre tue l'esprit vivifie
Mais Paul de Tarse repart en Cilicie

Fatigué du lundi de Pentecôte
Tellement gris
Que même mes nièces ont vieilli.


Sauf dans les chansons (Table ronde, 2015)

merci à la Table ronde pour ce rappel

 

Grandes vacances?

"Tu te rappelles quand tu étais enfant et que tu souhaitais, le dimanche soir,  qu'un événement imprévu comme une chute de neige exceptionnelle ou une tempête catastrophique t'empêche d'aller à l'école parce qu'il y avait un contrôle de maths? Eh bien,  je suis à cinquante piges et des poussières dans cet état d'esprit exactement: je voudrais que les grèves à venir cette semaine aient des proportions telles que toutes mes préoccupations et autres obligations soient suspendues, que cette société qui ressemble à un contrôle de maths s'effondre et laisse place à ces grandes vacances inespérées qu'on appelle les révolutions. "
(wip)

dimanche 15 mai 2016

Verdun: la vie est compliquée. La mort, moins.


La vie est compliquée. L'odieux rappeur, forcément odieux, Black M a symbolisé bien autre chose, sauf chez mon ami Régis de Castelnau sincère comme toujours, qu'une sainte indignation pour offense à la mémoire de la Phrance mais un banal racisme soft pour un nègre (qui par ailleurs me gonfle).
Il se trouve qu'un de ses ancêtres, à monsieur M, a fait partie de ces tirailleurs sénégalais, troupes de choc héroïques, présentes à Verdun comme sur tous les fronts de la boucherie mais sans la citoyenneté française ni avant ni pendant ni après. Pas de pot, hein, les fachos?
Je la trouve quand même bien sourcilleuse, l'extrême droite avec la sainte mémoire des Poilus. Parce que la guerre d'après, la majorité de cette famille indignée préférait Hitler au Front Populaire. Alors l'amour de la patrie, chez eux, faudrait voir à pas me jouer du pipeau non plus.
Le respect des morts aurait voulu qu'on évite la maladresse qui consiste à inviter monsieur M. Mais elle aurait aussi voulu que la récup cryptopétainiste soit renvoyée à ce quelle est: des salopards qui font feu de tout bois pour attiser les haines communautaires mais qui n'aiment pas la patrie puisque la patrie, têtes de morts, c'est une invention de la Révolution Française.
Et pour ceux qui auraient envie de me chercher des poux, j'ai fait mon service militaire, j'ai fait une PMS mais le jour où comme Aragon (belle guerre de 14, Aragon...), j'ai envie de dire que "je conchie l'armée française dans sa totalité", je le dis. Et les pieds plats réformés de Saint-Nicolas du Chardonnet, c'est quand ils veulent
Il n'y a pas d'amour de la patrie, il n'y a que des preuves d'amour. Donc ce poème de mézigue paru dans Un dernier verre en Atlantide (Table Ronde, 2010)
11 novembre
Il faut aller à Ypres
Il faut essayer de nommer les morts tous les morts
Il faut réchauffer les morts de dix-huit ans
Il faut réchauffer mon arrière-grand-père qui n'a jamais eu mon age
Il faut lire les plaques les croix et nommer encore nommer
Il faut croiser les centenaires avec l'accent écossais et le coquelicot en papier à la boutonnière
Il faut se promener à Vimy  sur la crête au dessus du bassin minier dans la brume bleue et dorée
Un arbre pour un mort une forêt un mémorial immense et les noms les noms gravés encore les noms les noms des morts
Il faut que les larmes montent aux yeux pour la dernière relève
Nommer pour réchauffer nommer dans le bleu et l'or du ciel d'Artois du ciel des Flandres
Nommer les morts tous les morts.

jeudi 12 mai 2016

Exergues pour des mémoires désobligeants, 59

Toute première édition française, (L'incertain 1990)


At Last Our Bodies Coincide 
At last our bodies coincide.
I’ll bet you thought this
would never happen. 

Neither did I. 
It’s a pleasant surprise.

 



Voilà une agréable surprise
Enfin nos corps coïncident
Je parie que tu pensais que
ça n’arriverait jamais.
Moi non plus.
Voilà une agréable surprise

Besançon, one more time

Si nul n'est prophète en son pays comme me le montrent assez certains cultureux dans ma région, il y a à l'inverse des villes qui vous aiment et que vous aimez. Du coup, là, j'en suis en moyenne à deux go fast de cancoillotte Lille-B'zac par an. Tant que ça ne sera pas dépénalisé, je risque de prendre cher mais faut ski faut. Et puis il y a toujours une bonne raison de prendre un dernier verre au Marulaz.
En plus ce salon-là a tout du salon de polar des origines. Il y en a encore quelques uns avec des  amateurs qui tiennent le tout à bout de bras pour l'amour de l'art et celui, comme on dit, de l'éducation populaire. Pas de vedettariat, de la pétanque le dimanche matin, le temps de parler avec les lecteurs et les copains. 
Enfin bref, on y sera.

mardi 10 mai 2016

Dédicace respectueuse à Michel Onfray

Après une belle rencontre avec les 3eme du collège George Sand autour de Norlande et de La grande môme, cette plaque sur le mur voisin de l'école primaire, rue de Tolbiac. 
Je dédie ce post à Michel Onfray et à sa "fiction d'un parti communiste résistant."

Badiou du soir, espoir

"Sous le nom de démocratie, et après l'effondrement du communisme d'Etat, la politique est ramenée en général à une sorte de mixture entre économie et gestion, avec pas mal de contrôle par dessus. Quant à l'amour, il est, je l'ai dit, coincé entre une conception contractuelle de la famille et une conception libertine de la sexualité. Disons, pour faire court, que la technique, la culture, la gestion et le sexe viennent occuper la place générique de la science, de l'art, de la politique et de l'amour."
Alain Badiou, Second manifeste pour la philosophie 

lundi 9 mai 2016

La mécanique des femmes

Le ciel est à l'orage
il est six heures
Aux terrasses inquiètes
des bistrots
sur les bancs des parcs
on regarde le ciel
et la fatigue des femmes
Si la pluie tombe
on pourrait bien oublier
à quel point elle est politique
la fatigue des femmes
et aussi sur une table de la terrasse
ou sur un banc
ce livre de Calaferte
que tu avais aimé
et même un peu plus que ça.



© jeromeleroy 5/16
 

dimanche 8 mai 2016

Bonjour, Philippine


Agathe en mai, vingt ans. 
-Tu sais quoi? 
-Non..
-La Nouvelle Vague ne meurt jamais.

La plaisanterie



Impossible de savoir si Balzac est légèrement agacé ou admiratif quand il écrit dans Une ténébreuse affaire qui est par ailleurs un des plus grands romans noirs de tous les temps: "En France, tout est du domaine de la plaisanterie, elle y est la reine: on plaisante sur l'échafaud, à la Bérésina, aux barricades, et quelque français plaisantera sans doute aux grandes assises du jugement dernier."
En tout cas, pour le coup, je suis français.

jeudi 5 mai 2016

La stratégie de la tension.

Fonctionnaires de police défendant les acquis sociaux
On pourra lire ici cet entretien donné à l' Huma  par Alexandre Langlois, gardien de la paix au renseignement territorial, secrétaire général de la CGT police, qui dénonce une volonté délibérée de « dégoûter les manifestants » et qui affirme "que tout est mis en place pour que ça dégénère."
Et ce n'est pas une feuille gauchiste, quoi qu'on pense de l'Huma, qui le dit ni un manifestant, ni un casseur, ni un "sociologue qui explique donc excuse". 
C'est un flic. 
Mais vous verrez que ça ne suffira pas. Le story telling mis en place par le pouvoir et la quasi totalité des médias, c'est celui de la minorité ultra violente contre un gentil maintien de l'ordre. 
Sauf que. 
Sauf que la police est ce qu'en fait l'Etat. Et l'Etat a décidé tout simplement de mater le mouvement social par la force comme il mate les banlieues avec les unités de la BAC qui comme par hasard apparaissent désormais en marge des cortèges avec des méthodes que connaissent trop bien les jeunes suburbains à peau bronzée ou noire.
Sauf que le degré de violence d'une manifestation est aussi, surtout,  fixé par la police sur le terrain, qui obéit à une hiérarchie, qui elle-même obéit à un pouvoir politique. 
On intervient ou on laisse faire en encadrant de loin et en procédant à des contrôles en amont, bien en amont?  
On coupe en deux un cortège ou pas? Et à quel endroit de l'itinéraire? 
On monte une souricière, comme je l'ai vu sur l'Ile de Nantes ou pas? 
On utilise des lacrymos et des tonfas ou on passe directement aux flashballs et aux grenades de désencerclement? 
On gaze par hélico ou pas? Etc... 
On remarquera aussi que s'il est facile de voir dans les médias mainstream des images des policiers blessés et des interviews de leurs représentants "excédés", il est plus compliqué de trouver par exemple des photos du jeune rennais énucléé la semaine dernière ou des témoignages de parents de victimes, par exemple.
Dans un tel contexte, où le pouvoir joue la stratégie de la tension, un pouvoir déjà responsable de la mort de Rémi Fraisse en 2014 , il est évident qu'on pourra se brosser pour que Feu sur le quartier général "condamne" autre chose que celui qui a le monopole de la violence légale: le pouvoir et son "anarchisme" que Pasolini dénonçait déjà dans les 120 journées



mercredi 4 mai 2016

Paul Lafargue: la joyeuse partouze.


Paul Lafargue, mon marxiste préféré qui n'était pas le préféré de Marx quoique son gendre,  et qui a eu le courage romain de se suicider  pour éviter le naufrage de la vieillesse, n'est pas seulement l'auteur du Droit à la paresse, si mal compris aujourd'hui puisque la paresse dont il parle est en fait du temps libéré pour la vraie vie. 
Il a aussi une oeuvre abondante dans laquelle on trouve cette intéressante adresse aux travailleurs de France, intitulée "Socialisme et patriotisme"  qui date de janvier 1893. Lafargue est alors député de Lille, sous l'étiquette du Parti Ouvrier Français qu'il a fondé avec Jules Guesde.
Extrait:
"On ne cesse pas d'être patriote en entrant dans la voie internationale qui s'impose au complet épanouissement de l'humanité, pas plus qu'on ne cessait à la fin du siècle dernier d'être Provençal, Bourguignon, Flamand ou Breton, en devenant Français.
Les internationalistes peuvent se dire, au contraire, les seuls patriotes parce qu'ils sont les seuls à se rendre compte des conditions agrandies dans lesquelles peuvent et doivent être assurés l'avenir et la grandeur de la patrie, de toutes les patries, d'antagoniques devenus solidaires.
En criant Vive l'Internationale ! ils crient Vive la France du travail ! vive la mission historique du prolétariat français qui ne peut s'affranchir qu'en aidant à l'affranchissement du prolétariat universel !"

Cette articulation, héritée de la Révolution Française, entre le particulier et l'universel, voilà ce qui me différencie fondamentalement de certains copains souverainistes. Et aussi ce qui fait la différence fondamentale entre la mondialisation et l'internationalisme, entre l'effacement uniformisé des nations et la partouze joyeuse que sera leurs rencontres toujours renouvelées dans le matin profond du communisme enfin réalisé. 
 

Vingt heures en mai


Ne pas oublier 
la Sénégalaise 
en boubou 
qui demande 
avec inquiétude 
au relay H 
s'ils ont bien toujours des Harlequin
Et 
en ressortant 
cette toute jeune fille
 à l'air fatigué 
qui dit 
dans son portable
Oui un F2 
à Laval 
48 000 euros
Tu verras on sera bien quand tu sortiras. 
Ne pas oublier 
les femmes
gare du Nord
à vingt heures
en mai
Ne pas oublier 
non plus
les romans qui vont avec.
  
©  jeromeleroy 5/2017

dimanche 1 mai 2016

Frédéric, encore une fois (28 août 1947-1er mai 2008)

Mai 1997
Huit ans. 
Ta mort a l'âge de ce blog, ou presque. 
Tu manques toujours autant. Je pense souvent à toi quand je regarde l'époque avec ses contradictions, une époque qui semble hésiter entre le disneyland préfasciste et l'utopie concrète. Je sais que tu n'aurais pas supporté le social-libéralisme ambiant, tu l'avais vu  arriver dès les années Mitterrand et tu avais payé cher d'avoir dit ce que tu en pensais dans Chronique d'une liquidation politique, en 93. 
Je sais aussi que tu aurais bien rigolé en regardant le polar devenir ce divertissement apolitique à l'époque où tout redevient politique ou pire, mimer la rébellion au travers d'associations devenues le vivier des rentiers moralistes de la contestation bien dans les clous. 
Je sais que tu aurais été, comme toujours, ému jusqu'aux tréfonds par le sort des précaires, des migrants, des destins gâchés par les convenances du marché. 
C'est une certaine fragilité autant que la clope qui t'a tué:  ta violence d'ex-mao de la GP, c'était pour cacher que tu n'avais pas de blindage autour du coeur et que le regard d'un prolo délocalisé, d'un môme des quartiers fouillé les mains au mur ou d'une mère de famille qui cherche comment remplir son caddie à la fin du mois, tout cela te retirait, littéralement, des morceaux de chair.
Et comme tu savais que les cons n'hésiteraient pas à parler de misérabilisme, tu te masquais derrière l'insolence, l'élégance, le style, ce que n'ont pas supporté non plus nombre de hiérarques de la "gôche" culturelle toujours prompts à voir une démarche réactionnaire dès qu'on a les cheveux courts et qu'on préfère l'héroïsme au sordide et le cachemire au nylon.
Huit ans.
Oui, je crois que tu aurais aimé les ZAD, Nuit Debout et que tu aurais fait un doigt d'honneur à ceux qui t'auraient demandé de "condamner fermement" les "casseurs" comme ils disent,  pour désigner les grenadiers voltigeurs de l'émeute légitime.
Non, je ne crois pas, en fait: j'en suis certain.
Je te serre contre moi dans l'invisible, camarade.