jeudi 31 mars 2016

Rosie, 1961




Après la manifestation et avant le départ pour Quais du Polar à Lyon, un instant de grâce.
Rosalie Méndez Hamlin appelée aussi "Rosie",  l'éternelle adolescente. Elle a écrit les paroles d'Angel Baby à 14 ans, "as a poem for my very first boyfriend".
Ne confondez surtout pas la douceur impitoyable de cette romance avec de la mièvrerie: c'est la fraîcheur de ces commencements-là qui sauvera le monde. 
Enjoy your doo wop, good night and good luck.

mercredi 30 mars 2016

En attendant Quais du Polar 2016...

....à Lyon, où nous serons pour remettre le prix des Lecteurs/20 minutes au lauréat qui nous succède, on pourra lire le numéro spécial Polar de Marianne qui parle gentiment de nous en nous vieillissant d'un an ou encore nous écouter sur France Culture demain entre 15 et 16h (après la manif) à propos de  Dashiell Hammett et sa belle actualité: sortie d'un recueil de nouvelles inédites chez Gallimard "non criminelles", Le Chasseur et autres nouvelles, ressortie de la Correspondance en Points Seuil sous le titre Un type bien et d'une anthologie de nouvelles d'épouvantes réalisée par Dash, Terreur dans la nuit (Fleuve).


mardi 29 mars 2016

Rare Doo Wop Ballad



C'est doux. C'est Doo Wop.
Viens danser avant la nuit, viens...

Baudoin de Bodinat au fond de la couche gazeuse.

On ne sait rien, ou presque, de Baudouin de Bodinat. La chose est suffisamment rare pour être signalée en ces temps où tout un chacun laisse plus ou moins volontairement, souvent plus que moins d’ailleurs, des traces de son existence vacillante sur le Net et les réseaux sociaux, réalisant ainsi le rêve le plus fou de tout policier politique depuis la nuit des temps : une population qui se fiche elle-même. Certains disent que Baudouin de Bodinat n’existe pas, qu’il s’agirait d’un collectif d’auteurs, un peu comme le Comité invisible à l’origine de L’Insurrection qui vient, cet opuscule encore dans toutes les mémoires qui provoqua vers 2008 un grand émoi dans la toute nouvelle DCRI qui vit là la preuve de l’existence d’un nouvel ennemi intérieur, comme on dit. D’autres prétendent que Baudouin de Bodinat est photographe ou encore reclus dans une forêt, à la manière d’un Thoreau refusant de participer à la vie des hommes et à la catastrophe en cours.
Baudouin de Bodinat s’était fait un peu connaître dans les milieux de la pensée radicale, postsituationniste, en publiant deux volumes en 1996 et 1999 intitulés La Vie sur Terre, réflexions sur le peu d’avenir que contient le temps où nous sommes. Le volume de 1999 indiquait tome second sur la couverture. Ce qui en bon français, et Baudouin de Bodinat en écrit un magnifique, indiquait qu’il n’y en aurait pas de troisième. Et de fait, à part une réédition en 2008 en un seul volume augmenté de deux notes additionnelles et d’un essai paru il y a deux ans sur Eugène Atget, poète matérialiste, un photographe du Paris au tournant des deux siècles derniers, notre mystérieux auteur s’était tu. On ne s’étonnera pas du choix d’Atget pour Baudouin de Bodinat dont l’œuvre est tout entière une recension mélancolique, hautaine, désespérée des ravages de la modernité, particulièrement sensible dans les villes qui changent hélas, comme on le sait depuis Baudelaire, plus vite que le cœur d’un mortel.
La découverte de La Vie sur Terre avait été pour nous et quelques autres une révélation à la fois littéraire et intellectuelle. Il faut dire que nous portions le deuil de Guy Debord qui s’était suicidé en 1994, dans sa maison de Champot, au cœur d’une campagne perdue de la Haute-Loire. Nous étions veufs, ténébreux, inconsolés ; notre étoile subversive était morte et notre luth constellé portait le soleil noir d’une mélancolie historique que rien ne pouvait dissiper. Nous ne croyions plus vraiment à nos engagements de jeunesse, nous étions des trentenaires qui sortaient épuisés des années 1980 et pleuraient la fin des grands récits. Désormais, il nous fallait accepter, et si possible le sourire aux lèvres, les grandes mutations mortifères en cours sous nos yeux. Et Debord, le consolateur paradoxal, était parti… Il y avait, certes, Philippe Muray dont nous lisions dans la Revue des Deux Mondes ce feuilleton qui deviendrait Après l’Histoire et qui nous vengeait un peu en pratiquant le beau travail du négatif dans une société de l’approbation généralisée. Mais Baudouin de Bodinat avait l’avantage de venir de L’Encyclopédie des nuisances, cet ultime repaire d’une subversion non subventionnée, ce tapis-franc de mauvais garçons qui sortaient des livres aux couvertures jansénistes et à la typographie soignée tant il était important d’annoncer avec l’élégance des temps endormis le chaos des temps présents et à venir.
Dirigée par Jaime Semprun aujourd’hui disparu, L’Encyclopédie des nuisances, qui fut à l’origine une revue postsituationniste, publiait ainsi, dans une belle langue incorruptible, des libelles qui dénonçaient sous des angles inédits, les principaux aspects de l’entropie galopante de ces années-là. Elle s’appuyait, en plus, sur des références qui n’appartenaient plus exclusivement à un corpus marxiste, libertaire ou situationniste mais n’hésitait pas à convoquer Malebranche ou Joseph de Maistre aux côtés de Blanqui et Souvarine. Quelques grandes têtes molles auraient pu crier au confusionnisme idéologique alors qu’il s’agissait d’une simple question de méthode. Jaime Semprun lui-même en avait donné la clef dans ses Dialogues sur l’achèvement des temps modernes : « Avez-vous remarqué combien d’excellentes vérités sur la société moderne ont tout d’abord été dites par des réactionnaires ? Et c’est bien normal : comme ils n’avaient rien attendu de l’avenir, ils étaient plus libres de le voir venir lucidement, sans préjugés, et donc de le considérer une fois qu’il a été là. » 

Et à l’époque, au mitan des années 1990 du siècle passé, les Encyclopédistes nuisibles, impitoyables chroniqueurs des ténèbres, nous parlaient d’aspects particuliers et saillants du désastre en cours. On pouvait lire par exemple Un relevé provisoire de nos griefs contre le despotisme de la vitesse, alors que le maillage des TGV commençait à recouvrir le territoire ; des Remarques sur la paralysie de décembre 1995 qui démontait la lecture bourdivine d’une grande grève antilibérale pour lui substituer celle d’une ultime ruse du système pour se protéger ; ou bien, alors que la majorité des citoyens informés pensaient encore qu’OGM était un club de foot, des Remarques sur l’agriculture génétiquement modifiée et la dégradation des espèces. C’est dans ce contexte qu’apparut La Vie sur Terre de Baudouin de Bodinat, qui opérait une sorte de synthèse de ce cauchemar pour nous démontrer, tout simplement, que nous vivions la fin du monde. Nul catastrophisme pourtant dans ce texte qui avait la même mélodie anaphorique que L’Ecclésiaste, « Voici ce que j’ai pensé », et qui peignait notre paysage quotidien avec une manière d’objectivité poétique. Un peu comme celle d’Edgar Poe dans La Lettre volée qui nous apprend à regarder ce qui est sous nos yeux mais que plus personne ne pense à voir, comme ce « monde où il faut construire des toilettes publiques sur les pentes de l’Everest à cause de l’affluence des promeneurs. » L’érudition de Baudouin de Bodinat, jamais pesante, mêlait les poètes du Grand Jeu et les auteurs de science-fiction comme le John Brunner de Tous à Zanzibar, la Bible et Feuerbach, Rimbaud et Marx, Bossuet et Sade, Dada et Épicure. Il ne s’agissait pas pour Bodinat de manifester on ne savait quelle supériorité ou argument d’autorité, c’était juste que, comme le remarquait déjà Debord dans son Panégyrique, « les citations sont utiles dans les périodes d’ignorance ou de croyances obscurantistes ».
C’est donc avec un grand bonheur qu’on retrouve aujourd’hui Baudouin de Bodinat dans Au fond de la couche gazeuse, 2011-2015 aux éditions Fario. En exergue, une citation d’Immanuel Velikovsky, extraite de Mondes en collision, explique le titre et nous renvoie de manière très pascalienne à notre misère coincée entre deux infinis : « Dans un immense univers, un petit globe, la Terre, tourne autour d’une étoile. […] Il est constitué par un noyau solide, tandis que la majeure partie de sa surface est recouverte de liquide, et il possède une enveloppe gazeuse. Des créatures vivantes peuplent le liquide. D’autres volent dans le gaz, et d’autres encore rampent ou marchent sur le sol, au fond de la couche gazeuse. » Il ne s’agira pas d’une chronique événementielle des cinq dernières années de l’humanité qui servirait à confirmer les intuitions de l’auteur de La Vie sur Terre. Baudouin de Bodinat précise juste, car les choses se sont manifestement aggravées, une vision de l’humanité sur le point de disparaître ou tout au moins de muter de manière définitive puisque le monde d’avant ne subsiste plus qu’à l’état de trace.
Le phénomène nouveau, accentué jusqu’à la schizophrénie, est avant tout la confusion définitive entre le réel et le virtuel. Elle est devenue une nécessité pour supporter cette phase terminale en même temps qu’elle l’accélère, comme avec les jeux vidéo : « Je me suis souvenu qu’à la fin du xxe siècle, on estimait qu’un Américain moyen de 18 ans avait pu visionner à domicile environ 22 000 meurtres explicites (durant lesquels 150 000 spots publicitaires criards lui auraient traversé le cortex) ; mais aujourd’hui que nous avons quitté cette époque de passivité consommatrice pour celle de l’autonomie participative, c’est tout différemment qu’ici au même âge, il aura pu former sa personnalité individuelle en perpétrant ces 22 000 meurtres ou davantage aux manettes de ses jeux hyperréalistes à l’écran. »
Que les choses soient claires : Baudouin de Bodinat est un réactionnaire magnifique et assumé. Il est persuadé et nous persuade que c’était mieux avant, et il en avance les preuves écologiques, démographiques, sanitaires. Ajoutez à cela le choix d’une langue classique, mais qui s’adapte ironiquement aux innovations technologiques, comme dans cette obstination à appeler un « smartphone » un « optiphone ». Une manière de refuser tout compromis avec ce suicide à grande échelle à coup de voies rapides, d’anxiolytiques, de centrales nucléaires, d’hypermarchés, de villes inhabitées ou inhabitables, de réseaux sociaux qui se substituent à la vie réellement vécue d’autrefois. Des pages superbes se succèdent ainsi, souvent sur le ton de la déploration élégiaque – il faut lire celles consacrées à la différence entre le regret, la mélancolie et la nostalgie –, parfois sur celui de l’humour glacé.
Tout cela est autant d’un poète que d’un moraliste. Et cette équation rare dit assez où nous sommes rendus, sans qu’il apparaisse l’ombre d’une solution sans doute parce qu’il n’y en a pas, qu’il n’y en a plus ou qu’il n’y en a jamais eu : « Qui, s’il en avait le choix, ne frissonnerait à l’idée de revenir sur Terre dans un millier d’années ? se demandait Maeterlinck vieux. Qui, si on le lui proposait, souhaiterait son transfert immédiat à vingt ans d’ici dans l’avenir ? Et qui, si c’était possible, ne souscrirait aussitôt à prendre ses vacances dans le monde d’il y a quarante ou cinquante ans ? »

Au fond de la couche gazeuse, de Baudouin de Bodinat, éd. Fario, 2016.
Pour mémoire, du même auteur : La Vie sur Terre,
éd. de l’Encyclopédie des nuisances, 2008.
(Paru dans Causeur Magazine, Mars 2016)

dimanche 27 mars 2016

Jim Harrison: un bon jour pour mourir...




Et si tu veux savoir pourquoi je pleure vraiment sur la mort de Jim Harrison, tu lis la nécro de Macha Sery dans Le Monde et tu comprendras que ses personnages étaient mes potes depuis bien longtemps, l'adolescence sans doute,  pour le pire et pour le meilleur: 
"Ses personnages sont à son image : fins gourmets, œnologues, et de plus en plus mélancoliques au fil des ans. (...)Ce sont des lettrés solitaires, ours mal léchés portés sur la nourriture, meurtris par un divorce ou la fin d’une histoire d’amour, aimant lever le coude et trousser des femmes. Ils prennent la route pour fuir leurs démons, chasser, pêcher, bivouaquer, réfléchir à l’Histoire, parfois résoudre un crime."

Les Pâques de Blaise Cendrars

Pour les migrants, les Juifs, les putes.

Seigneur, la foule des pauvres pour qui vous fîtes le Sacrifice
Est ici, parquée, tassée, comme du bétail, dans les hospices.
D'immenses bateaux noirs viennent des horizons
Et les débarquent, pêle-mêle, sur les pontons.
Il y a des Italiens, des Grecs, des Espagnols,
Des Russes, des Bulgares, des Persans, des Mongols.
Ce sont des bêtes de cirque qui sautent les méridiens.
On leur jette un morceau de viande noire, comme à des chiens.
C'est leur bonheur à eux que cette sale pitance.
Seigneur, ayez pitié des peuples en souffrance.

Seigneur dans les ghettos grouille la tourbe des Juifs
Ils viennent de Pologne et sont tous fugitifs.
Je le sais bien, ils ont fait ton Procès;
Mais je t'assure, ils ne sont pas tout à fait mauvais.
Ils sont dans des boutiques sous des lampes de cuivre,
Vendent des vieux habits, des armes et des livres.
Rembrandt aimait beaucoup les peindre dans leurs défroques.
Moi, j'ai, ce soir, marchandé un microscope.
Hélas! Seigneur, Vous ne serez plus là, après Pâques!
Seigneur, ayez pitié des Juifs dans les baraques.

Seigneur, les humbles femmes qui vous accompagnèrent à Golgotha,
Se cachent. Au fond des bouges, sur d'immondes sophas,
Elles sont polluées par la misère des hommes.
Des chiens leur ont rongé les os, et dans le rhum
Elles cachent leur vice endurci qui s'écaille.
Seigneur, quand une de ces femmes me parle, je défaille.
Je voudrais être Vous pour aimer les prostituées.
Seigneur, ayez pitié des prostituées.

Blaise Cendrars, Les Pâques à New-York  (extrait, 1912)

vendredi 25 mars 2016

Allo, Bergson, il y a le téléfon qui son.

Mais de quoi, de quoi? Des petits cons de jeunes, avec beaucoup d'Arabes et de Noirs, comme par hasard, qui refusent de baisser les yeux, qui rendent coup pour coup et qui ne veulent pas finir comme papa-maman en variable d'ajustement du Medef? Alors que la France, elle est en guerre? Petits salopiauds! 
En plus, c'est sûrement un complot  puisqu'on aurait retrouvé dans plusieurs cartables une brochure anarcho-communiste, Le Rouge et le Noir, écrite par un étranger, en plus.




Heurts devant un commissariat du 10ème... par ITELE

Comment disait Madame de Sévigné, déjà, à son cousin Bussy-Rabutin? Ah, oui:  "Cette belle jeunesse où nous avons souvent pensé crever de rire ensemble... "

jeudi 24 mars 2016

Belgique: ceci n'est pas une pipe

Je lis un peu partout des articles ou des propos d'hommes politiques assez méprisants voire insultants sur la Belgique qui serait un trou noir sécuritaire, qui serait naïve et communautarisée,  qui serait la matrice du djihadisme européen. 
Moi, je voudrais juste faire remarquer que leur police, au moins, est capable de prendre vivant le salopard en chef et qu'elle ne tabasse pas les lycéens de 15 ans quand ils manifestent contre une loi, à croire que s'opposer au néolibéralisme est aussi grave que promouvoir le djihad dans la France de Hollande et de Valls. On remarquera également que les nerfs démocratiques des Belges sont plus solides que les nôtres puisque l'extrême droite, au moins à Bruxelles et en Wallonie est inexistante alors que chez nous les vautours de l'islamophobie qui est, in fine, le faux-nez d'un vieux racisme antibougnoule, n'ont pas attendu le bilan exact des victimes pour, comme Ménard aimable champion de l'abjection et de la nullité intellectuelle en la matière,  se lancer dans la course à la récupération la plus éhontée, jouant plus ou moins consciemment en bon semi-idiots utiles, le jeu de Daesh qui ne souhaite qu'une chose: une guerre ethnico-religieuse chez nous, et vite.
On remarquera encore que les ministres belges concernés au premier chef dans cette horreur, le ministre de l'Intérieur et celui de la Justice, ont présenté leur démission ce qui n'a pas effleuré un Cazeneuve ou une Taubira au lendemain du 13 novembre. Mais il est vrai que Cazeneuve ayant déjà lâché les chiens sur le barrage de Sivens, ce qui avait provoqué la mort de Rémi Fraisse, 21 ans, ne s'était déjà pas plus senti responsable que ça des consignes de "fermeté" qu'il avait données à la gendarmerie en octobre 2014.
J'en profite pour saluer les camarades du PTB (Parti du Travail Belge) dont les analyses de la situation sont comme d!habitude impeccables de pertinence.
Vive la Belgique et ne croyez pas les bobards, comme le génial Magritte qui sait que ceci n'est pas une pipe.
Ceci est l'interception d'un dangereux djihadiste de 15 ans manifestant ce 24 mars contre la loi El Khomri.

mardi 22 mars 2016

Civilisation

" ...et le baroquisme admirable de la Gueuze autour de Bruxelles, quand elle avait son goût distinct dans chaque brasserie artisanale, et ne supportait pas d'être transportée au loin."
Guy Debord, Panégyrique

lundi 21 mars 2016

Entre deux trains

Entre deux trains, un moment avec François Angelier et Marin Ledun, au Salon du Livre, pour parler du roman noir avec des auteurs sud coréens charmants. On déplorera néanmoins l'absence de représentants du grand courant du polar de Corée du Nord qui porte dans ses oeuvres les immortels principes du Juché.

Topor, à la hache.

Topor, grâce aux éditions Wombat. Son génie m'apparait à la fois de plus en plus noir et de plus en plus fraternel. L'occasion, aussi, de saluer le travail excellent d'une "petite" maison d'édition animée par Frédéric Brument
(paru sur Causeur.fr)
 
On ne remerciera jamais assez certains éditeurs, qu’on appelle « petits » par manque d’imagination, d’aller braconner dans les taillis de nos mémoires oublieuses et sur les chemins creux des littératures inconnues. Ainsi en va-t-il de Frédéric Brument et des éditions Wombat. Le choix de ce petit marsupial n’est pas un hasard. Il est recherché pour sa fourrure et, en bon animal dada qui semble sorti d’un bestiaire imaginaire, il a pour caractéristique de produire d’étranges déjections cubiques.
On ne s’étonnera donc pas de voir au catalogue de Wombat trois collections : « Les Insensés » qui regroupent de grands humoristes américains du siècle dernier comme Robert Benchley, Will Cupy, ou encore Jake Douglas dont le Manuel érotico-culinaire judéo-japonais est tout un programme,  « Iwarazu » où le lecteur trouvera des titres issus des mauvais genres nippons — pour qui veut se faire une idée de l’art consommé de la cruauté et de l’angoisse que l’on peut mettre dans le fantastique, on recommandera Hell de Yasutaka Tsutsui — et, pour finir, dans « Les iconoclastes » avec des BD et des strips de Gébé ou de Kamagurka qui rappelle l’esprit de Hara-Kiri et du Charlie historique.
Mais là où nous serons particulièrement reconnaissant envers cette maison, c’est d’entreprendre des rééditions systématiques de l’œuvre de Roland Topor, mort en 1997. Les plus anciens se souviennent sans doute du génie protéiforme au rire sarcastique  de celui qui fut à la fois dessinateur, cinéaste, chansonnier et, à notre humble avis, le créateur de l’émission pour enfants la plus subversive et la plus inventive qui n’ait jamais existé, Téléchat. On se jettera donc, en attendant la parution de son Théâtre complet aux mêmes éditions, sur Joko fête son anniversaire, un roman de 1969 qui avait eu en son temps le prix des Deux-Magots.
Topor romancier est hélas trop peu connu alors que Le Locataire chimérique, qui inspira son meilleur film à Roman Polanski ou encore Mémoires d’un vieux con sont des chefs d’œuvres d’humour kafkaïen, de paranoïa assumée et de noirceur inquiétante. Rire en éprouvant un malaise constant, voilà la situation impossible et donc délectable dans laquelle se retrouve le lecteur de Topor. Et Joko fête son anniversaire n’échappe pas à la règle.
Derrière ce titre qui pourrait être celui d’un livre pour enfant et une écriture qui parodie celle de Oui-Oui ou de Martine dans une fausse naïveté, Topor revisite la dialectique du maître et de l’esclave à la façon d’une bibliothèque rose vue par Sade à qui notre homme, avec son complice Henri Xhonneux,  a par ailleurs consacré un film, Marquis (1989) qui mêlait marionnettes, dessins animés et prises de vue réelle. A elles seules, les têtes de chapitre indiquent l’univers dans lequel évolue Jocko, « On va faire une petite fête », « On étouffe ici », « Il ne serre pas les mains », « Il tranche le sexe. ». Nous sommes comme chez Kafka, dans un monde qui n’est pas tout à fait le nôtre, ni tout à fait un autre. Un monde où des humains comme Jocko sont transformés en taxis vivants par d’autres qui exigent d’êtres portés, un monde où il est accusé « de prendre du plaisir à voir pisser des femmes enceintes », où des congressistes sont menés par une certaine Wanda, directement sortie de La Vénus à la fourrure de Sacher-Masoch, aimant être frappée pendant l’amour et qui « est tellement blanche que les traces de brutalité sur sa peau atténuent l’impression de nudité. »
Dans sa remarquable préface à Jocko fête son anniversaire, Pacôme Thiellement propose par exemple de lire aujourd’hui ce roman comme une fable sur les relations Nord-Sud ou encore sur la lutte inégale entre la Grèce et l’Allemagne après avoir précisé, non sans raison, que Topor est avant tout dans la peinture d’un archétype éternel, celui « de la saloperie humaine. »
Topor, pessimiste radical mais plein d’une verve « hénaurme » est décidément un contemporain indispensable puisqu’il nous apprend à rire, toujours et encore, dans l’horreur universelle de notre temps.
 

vendredi 18 mars 2016

Chez Julien Gracq


 Depuis presque une semaine, à Saint-Florent-le-Vieil, entre Anjou et Bretagne, en résidence d'écriture pour écrire et rêver dans la Chambre des cartes.




Tu regardes le soleil se lever sur la Loire, l'île Batailleuse, les toits de Saint-Florent. Tu penses à ces dernières années, où tu as sillonné la France de part en part, entre résidences, festivals, salons et rencontres. Tu sais désormais l'incroyable et calme beauté de ton pays. Et tu sais aussi qu'il n'y aura pas de réconciliation possible avec ceux qui l'ont rendu tellement malheureux, pour aller vite les tenants presque psychotiques du libéralisme.
Voilà pourquoi tu mourras communiste, le coeur rouge, la rage au ventre, l'espérance au corps.
Pour le reflet profond du matin sur un toit de tuiles, pour le clocher d'une abbatiale dans le bleu, pour un gamin avec un cartable sur le dos dans une ruelle qui va vers le fleuve.

lundi 14 mars 2016

Porteurs sains

"Au fond, ce qu'il aimerait vraiment, c'est une insurrection, une révolution sociale, une explosion collective qui monterait à l'assaut du monde d'en haut. Un truc tellement puissant qu'aucun média ne pourrait faire passer ça pour de l'agitation de casseurs. Un truc tellement puissant que le peuple renverserait aussi les médias, d'ailleurs, pour en faire enfin un outil d'information, et non de propagande. Une révolution, quoi."
Ce qui m'enchante, au fond, dans ce passage de Dans le désordre  de Marion Brunet, outre son aspect programmatique, c'est qu'il est lu, en ce moment même, par des adolescents dans des zones pavillonnaires, un dimanche soir. 
Marion Brunet, en se souvenant de sa propre jeunesse libertaire entre squats et contre-G8, manifs qui "dégénèrent" et gardes à vue,  avec sept mousquetaires qui veulent que vingt ans soit le plus bel âge de la vie, n'a pas seulement fait un très bon roman pour les jeunes, comme on dit, elle va aussi les transformer en porteurs sains du plus beau des virus qui soit: celui de l'émeute. Ou de la poésie, c'est la même chose.
Dans le désordre, donc. Surtout aujourd'hui, surtout en ce moment précis. 

(Editions Sarbacane)

vendredi 11 mars 2016

Propos comme ça, 36

J'aime beaucoup quand les libéraux expliquent qu'ils sont dans le "réel" et que les autres sont des utopistes inconséquents. Un libéral, c'est quand même un mec qui croit, sans rire, à "la main invisible" du marché et aux "harmonies spontanées." Bref, un truc de conte de fées sous acide qui fait espérer aux pauvres qu’ils seront peut-être un peu moins pauvres si les riches sont beaucoup plus riches.

Expérience traumatisante due à ma vision de taupe, mais quand même. Dans un relais H en revenant de la manif, je vois la couverture de l'Obs avec un fond bleu pâle et un visage. Je dis chouette, une une sur Boris Vian. C'était Macron.


Confondant la journée de la femme et la fête des mères, il fut abattu à la sortie de chez lui. Là où l'affaire se compliqua pour la police, ce fut le nombre de suspects possibles.



"Entre deux heures du matin
  et le temps
  où le coeur
  bat moins vite..." 
 OJP

mercredi 9 mars 2016

Bernie Sanders, encore une fois


Bernie Sanders, le Maine...et le Michigan! Le moment où jamais d'écouter de la Motown, le vrai son de Detroit, celui des working class heroes. Ne lâche rien, Bernie..
.Et toi, là, oui toi, viens danser avec moi avant la manif.

mardi 8 mars 2016

9 mars: nous étions si jeunes, Elvire.

Et comme en 94 (CIP), 95 (lois Juppé), 2003 (retraites Fillon), 2005 (TCE), 2006 (CPE), 2010 (retraites Sarkozy), les mêmes têtes de mort reviennent parader dans les journaux complaisants et sur les plateaux obséquieux pour expliquer que cékomça, cétaublijé, cémauderne et tenter de désamorcer ou discréditer notre colère. Chiens de garde et larbins dont le dernier à la mode se croit tout permis parce qu'il a un prix Nobel d'économie et un nom mal orthographié de montagne autrichienne.
Les mêmes, avec le même fanatisme de khmer libéral, toujours et encore.
On les reconnait d'ailleurs tout de suite à l'oreille, à une certaine tonalité de voix, sans même avoir besoin d'écouter leur sinistre refrain qui a à peine changé depuis deux grosses décennies: cette tonalité hideuse, arrogante et souriante est celle de la "compétence". Ils en ont d'ailleurs étonnamment fait montre, de cette compétence, comme le prouve chaque jour l'état de la société française alors que ce sont leurs idées qui sont pourtant appliquées servilement depuis si longtemps.
Ils vous expliqueront, ces staliniens de la concurrence libre et non faussée (d'ailleurs ils sont si nombreux à l'avoir été staliniens, ne gardant du communisme que les méthodes de celui qui fut un accident de parcours) que si ça ne fonctionne pas, c'est justement parce que ça ne va pas assez loin.
On pourra relire cet intéressant petit livre qui explique bien les motivations de ces porte-paroles du retour à l'esclavage. Rien n'a changé. Il date pourtant de l'époque où nous étions si jeunes, Elvire, t'en souvient-il?

dimanche 6 mars 2016

En attendant le 9 mars et plus si affinités (exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 56)

"Il est des livres qu'on préfèrerait ne pas écrire. Mais la misère de ce temps est telle que je me sens obligée de ne pas continuer à me taire, surtout quand on cherche trop à nous convaincre de l'absence de toute révolte. Sur ce point comme sur les autres, il me répugnerait de croire sur parole une société qui n'en a aucune, jusqu' à trouver son mode d'expression privilégié dans la dénégation."

Annie Le Brun, Du trop de réalité, (Stock, 2000)

Voici un livre à relire, bien sûr, quinze ans après sa parution, alors qu'un mouvement social d'ampleur se prépare peut-être. Qu'il s'agira peut-être d'une vraie révolte, d'une vraie colère, de celle qui ne sera pas orientée par les dominants, relayés par leurs médias, vers l'immigré, le migrant, le musulman. 
Une colère devant nos vies déjà volées mais qui seront demain entièrement soumises aux convenances d'un capitalisme aux abois. Ce capitalisme financiarisé trouve son ultime sursis devant la baisse tendancielle du taux de profit grâce à la précarisation généralisée voire, à moyen terme, au retour pur et simple à l'esclavage pour le monde du travail dans les pays occidentaux, -sachant par ailleurs que cet esclavage n'a jamais vraiment cessé d'exister ailleurs, des ateliers clandestins bengladeshiens aux chaines de montages chinoises de smartphones, en passant par les mines de cobalt du Congo ou les plantations de café d'Amérique Latine. 
Pour ce faire, ce capitalisme a mis au point une "réalité" -le Spectacle pour Debord- réalité évidemment falsifiée mais qui se présente comme sans réplique - la fameuse Tina (there is no alternative), cette chienne de l'enfer thatchérien.
Déjà, on entend comme en 1995 ou 2005  les experts unanimes expliquer que c'est une bonne loi que la loi sur le travail,  que les gens ne l'ont pas comprise, que les gens ne sont pas assez intelligents pour la comprendre, qu'elle est en fait sociale, que c'est juste un problème de communication et d'ailleurs que la population qui ne le sait pas, est en fait d'accord avec cette loi puisque des sondages le disent. Et que ces sondages savent évidemment mieux ce que pensent les gens que les gens eux-mêmes. Par exemple, les gens ne savent pas qu'ils aiment Macron ni qu'ils sont d'accord pour que des apprentis travaillent dix heures par jour si l'entreprise en a besoin.
C'est la réalité, nous disent-ils.
Il faut donc leur répondre, comme Annie Le Brun:
"En attendant, qu'on ne me demande pas de reconnaître quoi que ce soit à un monde où je ne cherche plus que des traces de vies insoumises. D'autres, j'en suis sûre, ont encore cette passion. Quant à ceux qui ne l'ont pas comme à ceux dont ils se réclament, c'est par tous les moyens que je me propose de leur dire non, non, non, non, non, non, non."

Dimanche

-C'est dimanche. Répare-moi.

vendredi 4 mars 2016

Un doo wop pour le million

Un doo wop pour chaque circonstance de la vie.
Ce soir, pour toi, millionième signataire de la pétition contre la loi sur le Travail. Si en plus tu pouvais être sexy et communiste, ça m'arrangerait.
Enjoy

Propos comme ça, 35

Aucun rapport. Je viens juste de revoir Conan. Et c'est ce que j'ai préféré dans Conan.
Une solution simple et peu onéreuse pour Fessenheim. Sachant, depuis Tchernobyl, que les nuages radioactifs s'arrêtent à la frontière, je propose une simple rectification de quelques kilomètres carrés que nous donnerons à l'Allemagne. Il faut savoir faire quelques sacrifices quand on s'aime comme on s'aime avec nos amis d'Outre-Rhin.

Un écrivain élu à l'Académie Française. Ca n'a pas l'air, mais c'est un scoop.

Voilà qui est étonnant et un peu inquiétant: Caroline de Haas a cessé de s'occuper de problèmes essentiels comme de savoir si j'en mettais partout quand je pissais debout, si j'aidais à débarrasser la table et si je ne confondais pas le clitoris avec une voiture japonaise, et ce pour des sujets affreusement old school comme le retour du travail des enfants et la semaine de 60 heures. Résultat, elle m'envoie des mails avec un coeur parce que j'ai signé la pétition contre la loi Travail. Ckeséklyroniedéchausestoutdemêm.

Le malaise de Myriam El Khomri, c'est sur un mode mineur, heureusement pour elle, le suicide de Pierre Beregovoy. A un moment, ils ont été de gauche. A un moment, le corps se venge. Parce que la politique, comme l'amour, ça se fait aussi avec le corps. On peut faire l'amour sans amour à l'occasion, mais si on ne fait que ça, on sombre. On remarquera que ce genre d' autopunition psychosomatique n'arrive pas aux animaux à sang froid dépourvu de convictions et donc d'amour comme Le Guen ou Sarkozy.

 

jeudi 3 mars 2016

Guillevic: utopie concrète

     
DOUCEUR
      
      Douceur,
      Je dis : douceur.

      Je dis: douceur des mots
      Quand tu rentres le soir du travail harassant
      Et que des mots t'accueillent
      Qui te donnent du temps.

      Car on tue dans le monde
      Et tout massacre nous vieillit.

      Je dis: douceur,
      Pensant aussi
      A des feuilles en voie de sortir du bourgeon,
      A des cieux, à de l'eau dans les journées d'été,
      A des poignées de main.

      Je dis: douceur, pensant aux heures d'amitié,
      A des moments qui disent
      Le temps de la douceur venant pour de bon,

      Cet air tout neuf,
      Qui pour durer s'installera.




      Guillevic, Terre à bonheur (1952)