dimanche 31 janvier 2016

Tu n'as rien vu à Jura


 Paru sur Causeur.fr
L’incendie de la maison de George Orwell (Editions Joëlle Losfeld) de Andrew Ervin, c’est d’abord l’histoire d’un homme qui a compris. En général,  quand un homme a compris,  il se sent soudain très fatigué et il s’en va. Mieux, il disparait. Dans L’incendie de la maison de George Orwell, l’homme en question s’appelle Ray Welter et il vit à Chicago. Il a la trentaine yuppie comme on disait dans les années 80 du siècle dernier et bobo comme on dit dans les années 10 de celui-ci. Le bobo serait moins cynique que le yuppie. C’est à voir.  Ray Welter est un grand lecteur d’Orwell en général et de 1984 en particulier. Il est marié avec une prof de littérature qui lui a même offert l’édition originale. Ray est persuadé de vivre dans un monde orwellien, il a évidemment raison puisqu’il va boire avec ses collègues de l’agence de pub dans des endroits comme celui-ci: « Il devait retrouver Bud chez Mc Crocherty’s, le vaisseau amiral de ce qui deviendrait bientôt une chaine nationale de bars thématiques et sans tabac. Le lieu était censé ressembler aux bouges de fin de journée du vieux Chicago, sauf que manquait à l’appel la puanteur d’urine et de cacahuète grillée, tout comme manquaient les vieux et authentiques poivrots forcés de se réfugier dans les bouges qui avaient survécu. Mc Crocherty’s rappelait une époque détruite par l’arrivée de bars tels que Mc Crocherty’s. »
Si Ray disparait, c’est parce qu’il s’en veut. Avant, il a bien essayé de noyer sa culpabilité dans le single malt en regardant les Grands Lacs depuis son appartement vintage et rénové, mais il a surtout réussi à esquinter son couple et sa santé. Il s’en veut parce qu’il a appliqué avec un grand talent au marketing les méthodes totalitaires décrites par Orwell: créer un faux ennemi, appauvrir le langage pour appauvrir la pensée, inverser le sens des mots.  Tout cela a marché au-delà de ses espérances et lui, l’écolo démocrate, a ainsi réussi à réhabiliter spectaculairement l’image de marque d’un 4X4 genre Hummer: « Orwell avait tout prévu. C’était très étrange.  Son invention de Big Brother s’était concrétisée sous la forme d’un vaste réseau de consommateurs unifiés, et Ray, à présent, comprenait qu’il était l’un d’eux.”
Alors Ray s’en va, il divorce, laisse ses amis et part se réfugier sur l’île de Jura, au large de l’Écosse. Il est seul, il a jeté son portable dans le Michigan et surtout il a décidé de relire tout Orwell à Barnhill, la maison isolée où ce dernier a écrit 1984 à la fin de sa vie. Évidemment, ça se passe mal. Il pleut tout le temps, les habitants sont hostiles et violents et le whisky de Jura a beau être le meilleur du monde, Ray ne tient pas la grande forme. Le seul qui lui montre une vague sympathie, c’est Farkas, un employé de la distillerie et puis une vieille dame, sa voisine la plus proche c’est à dire à cinq ou six kilomètres, qui fait de très bon scones. Il connait quelques instants de grâce avec Molly, une fille de 17 ans, peintre surdouée, qui vient se réfugier chez lui parce que son père la cogne un peu trop. Il ne couchera même pas avec elle et il a bien du mérite: « Molly leva les bras, s’étira avec un gémissement sonore dans le vent, laissant le climat la pénétrer complètement. Son slip blanc était tout ce qui séparait cette fille de la complète nudité frontale peinte à l’étage: une sheela na gig bien vivante, en chair et en os. Sa nudité n’avait rien à faire de lui.
Molly montrera quand même à Ray les beautés secrètes de l’île de Jura  mais pour le reste, des cadavres d’animaux déposés sur le seuil de sa porte au cassage de gueule et même à des tentatives de meurtre parfois très mythologiques puisqu’on le lance dans un tourbillon pendant une promenade en mer,  sans compter toute une série de légende celtes comme ce loup-garou qui pourrait très bien se révéler autre chose qu’une hallucination d’ivrogne, on ne peut pas dire que cet exil que Ray voulait définitif en compagnie du fantôme d’Orwell soit de tout repos.
L’incendie de la maison de George Orwell est un roman drôle et amer, assez désespéré dans son genre même si on ne cesse de sourire à sa lecture. Ce qu’il nous dit, l’air de rien, c’est que vouloir fuir un monde orwellien et pollué pour retrouver la pureté rousseauiste d’espaces préservés n’est pas forcément l’idée du siècle. D’abord, c’est très compliqué et ensuite les gens qui ne sont pas sous la coupe de Big Brother n’ont pas forcément envie de vous voir débarquer, ce qui pourrait attirer l’attention sur eux.
Et que de toute manière, à un moment où à un autre Big Brother arrivera aussi par ici comme en témoigne déjà, tristement, la qualité du whisky: « Quand je dis que le whisky est l’élément vital de cette petite île, je tiens à ce que vous compreniez cela littéralement, dit Farkas. Le nouveau plan de vol de la RAF change le niveau de kérosène dans notre atmosphère, et notre atmosphère n’est pas seulement ce que nous respirons, mais ce que le whisky respire. »


L’incendie de la maison de George Orwell  de Andrew Ervin (Editions Joëlle Losfeld.)

vendredi 29 janvier 2016

Jacques Rivette

Rivette n'était pas le cinéaste préféré de Ludovine de la Rochère. En revanche pour ceux qui comme moi aiment surtout les films SM de bonnes soeurs lesbiennes mais veulent passer pour des cinéphiles avisés, La Religieuse de Rivette -interdite en son temps par la censure pompidolienne aiguillée par les ancêtres de la manif pour tous-, c'est de la balle,  grave.
Avec Anna Karina. En plus.
Sinon, Godard doit se sentir seul.

Il y a encore des philosophes, apparemment.

On ne pourra pas dire que personne n'avait compris, et que l'on n'avait pas été prévenus. Sur la déchéance de la nationalité et ce qu'elle révèle, cette tribune de Jean-Luc Nancy qui existe,  bien qu'il soit assez peu vu à la télé.

Un extrait:
 Les hommes ne voient jamais l’histoire dans laquelle ils sont emportés. Mais il est temps d’ouvrir un peu les yeux, de se rendre compte qu’il s’agit d’une mutation très profonde. Il faut repenser de fond en comble le commun, l’être ensemble, qui sont devenus des mots doucereux. Repenser comment nous sommes au monde. Penser aussi que certaines positions au monde s’usent. La royauté, ce qui a rendu possible la Révolution française, a chuté car elle était usée. Ce que la Révolution française a engendré, la République – et plus largement une civilisation – est aujourd’hui usée à son tour. Les hommes ont du mal à accepter de vieillir, les peuples et les civilisations encore plus. La déchéance est l’arme désespérée de ceux qui ne peuvent le concevoir. »
Jean-Luc Nancy

jeudi 28 janvier 2016

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 53

"Je suis l'homme que vous cherchez,
Coupable du noir et du blanc, 
Du doux comme du violent,
Du fou, du sage, du caché, 
Du mort, des tripes, de la rose
Du lis, de la tuberculose.
Je suis coupable, oui, c'est moi,
Poète du chaud et du froid.
Et pas d'erreur, vous condamnez
Un coupable, un coupable-né.

Norge

mercredi 27 janvier 2016

Goffette

Lisez les poètes tant qu'ils sont vivants et celui-ci serre assez le coeur passé cinquante piges quand on commence à être exclu de la fête:


"Avec l'âge nous viennent toutes sortes de choses
des maîtresses des varices ou la furonculose

qu'on prend sans rechigner et sans dire merci
n'ayant rien demandé quand notre seul souci

est de pouvoir encore gravir un escalier
derrière une inconnue aux jambes déliées

et frémir doucement tout en serrant la rampe
de ce reste d'été qui nous chauffe les tempes

comme à l'heure des amours qui n'en finissaient pas
de rallonger la route en dispersant nos pas


Guy Goffette, "Blues du mur roumain" in Le pêcheur d'eau (Poésie/Gallimard)

Tu viens, camarade Taubira?

Taubira s'en va.
C'est le meilleur des scénarios possibles. Les pires droitards vont se réjouir car ce sont des chiens de pavlov à courte vue. Ils ont tort. Elle va leur manquer. Puisse leur haine irrationnelle devenue sans objet ronger leurs entrailles pétainistes pourries. 
Les socialistes, eux, vont apparaitre pour ce qu'ils sont sans leur alibi préféré: des larbins libéraux-sécuritaires, qui démantèlent le code du travail à l'abri de l'état d'urgence tout en prônant la déchéance de la nationalité.
Maintenant, la bonne nouvelle, la vraie bonne nouvelle, c'est pour nous, à gauche de la gauche. Je ne vois guère qu'elle pour fédérer l'ensemble du mouvement de gauche radicale, façon syriza, et aller combattre en 2017, des Verts antilibéraux au FDG, loin des egos et des querelles de chapelle, sur nos valeurs. 
Cette réaffirmation fondée sur un "programme commun" pourrait inverser le rapport de force à gauche. Et qui sait, un second tour de rêve contre Marine Le Pen pour arriver à l'élection d'une femme noire à la présidence de la République. Dans cette France qu'on dit communautarisée, identitarisée, ce serait un joli renversement qui nous rappelle cette phrase de Guy Debord dans In girum: Alors que l'on voyait notre défense submergée, et déjà quelques courages faiblir, nous fûmes quelques uns à penser qu'il faudrait sans doute continuer en nous plaçant dans la perspective de l'offensive."
On t'attend, camarade.

Réaménagement de la place des héros

C’était à Arras
une nuit de mai deux mille dix
je crois bien
douce comme un premier baiser
en mille neuf cent soixante-seize
à Arras donc
que j’ai vu ce panneau
Réaménagement de la Place des Héros
et que je me suis dit
Voilà il va falloir vivre cette époque
que ça te plaise ou non.


© jeromeleroy 1/16


mardi 26 janvier 2016

D’une supérette lilloise et de ses rapports avec la misère en milieu étudiant

Félix Fénéon a donné leurs lettres de noblesse littéraire aux faits divers dans ses célèbres Nouvelles en trois lignes où il condensait à l’extrême les dépêches pour en extraire le suc fait d’absurdité, de « nonsense », tout en renvoyant l’image précise de la société de son temps. Cela donnait, par exemple, « Dans un café, rue Fontaine, Vautour, Lenoir et Atanis ont, à propos de leurs femmes absentes, échangé quelques balles. » Effectivement, les faits divers, ça n’existe pas. Ils ne sont jamais neutres, ces « chiens écrasés ». Cela fait belle lurette qu’ils sont instrumentalisés, récupérés, déformés parfois par ceux qui ont intérêt d’une part à vendre leur camelote médiatique, d’autre part à donner l’impression permanente que le pays est au bord de la guerre civile et qu’on ne sort pas dans les rues de peur de se faire massacrer.
Il me vient soudain un souvenir personnel. C’est en URSS, en 80 ou 81, une conversation avec des lycéens de Kichinev lors d’un séjour linguistique. Ils me demandaient, très sincèrement, si je n’avais pas peur en France parce que c’était l’horreur, chez nous. Que les balles sifflaient dans les rues et que les truands tenaient le haut du pavé.  Je disais que non, que l’on pouvait reprocher beaucoup de choses au giscardisme finissant mais que tout de même, la France, ce n’était pas le Liban. Et d’ailleurs quelles étaient leurs sources pour dresser un tel tableau ? Ils me répondirent sans plaisanter les films d’Alain Delon, ceux de l’époque Trois hommes à abattre. Ces films ne pouvaient être pour eux, influence du réalisme socialiste oblige, que des œuvres presque documentaires et les autorités soviétiques étaient trop heureuses de leur renvoyer cette image d’un Occident à feu et à sang.
Le fait divers joue ce rôle de propagande aujourd’hui. On n’en parle que s’il va dans le sens de ce que les médias estiment être le réel qu’ils ont pourtant perdu de vue depuis bien longtemps. On se souviendra de l’agression de Papy Voise montée en épingle à la veille du premier tour de 2002 pour dire l’incurie du gouvernement Jospin. Peu importe que l’enquête, par la suite, n’ait jamais pu démontrer la réalité de l’agression. Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose.
Cette instrumentalisation, bien sûr, est à sens unique. Si vous vous permettez de parler de la mort de froid d’un SDF ou d’un chômeur en fin de droits qui s’immole devant Pôle emploi, là vous faites de la récupération. Évidemment…
Alors comment interpréter le silence assez  étonnant, sauf dans la presse régionale, sur ce braquage et cette prise d’otage dans une supérette de l’hypercentre de Lille, à quelques encablures de la gare ?  Il est 20h, on est jeudi soir. Un jeune homme basané entre. Il a une arme. Il y a une quinzaine de clients. Il veut la caisse, puis fait monter les clients à l’étage et ne garde avec lui qu’une jeune fille.
La police arrive très vite. Il faut dire qu’attaquer une supérette à cet endroit-là en plein état d’urgence, relève de la pulsion suicidaire ou de la bêtise ou du fanatisme intégriste (les trois ne sont pas incompatibles). La police lui demande de se coucher à terre. Il n’obtempère pas, au contraire il braque son flingue. La police tire. Six fois. Trois balles atteignent le jeune homme dans des zones non vitales. Il est transporté à l’hôpital. Fin de l’histoire.
Alors pourquoi ce silence ? On a pourtant des ingrédients vendeurs : un agresseur à première vue non-souchien, peut-être bien islamiste, dans une action à mi-chemin entre le terrorisme et le banditisme, une prise d’otage, une fusillade en pleine ville et une police qui peut se féliciter de sa promptitude et de son discernement.
Mais voilà, ce réel si chéri aujourd’hui n’entrait sans doute pas dans les cadres de l’idéologie patriotico-sécuritaire du moment : le jeune homme n’était pas étranger, ni arabe ni islamiste, mais guyanais. Le jeune homme n’était pas terroriste ni braqueur professionnel, il était étudiant et son arme était factice. Étudiant pauvre de surcroit avec un casier judiciaire vierge et n’apparaissant dans aucun fichier de police (ce qui va devenir un exploit par les temps qui courent). Et parler de cette histoire aurait obligé  de parler de la condition indigne qui est faite aux étudiants aujourd’hui, du désespoir qui les pousse aussi bien à la prostitution qu’à ce genre d’action complètement folle comme l’enquête l’a révélé à propos de ce jeune homme. Deux simples chiffres suffiront à dire ce qu’il en est de cette précarité : le montant maximal des bourses est de 550 € mensuels alors que le seuil de pauvreté en France est à 800 et le Secours Populaire estime à 100 000 le nombres d’étudiants qui vivent avec moins de 650 euros par moi pour se loger, se nourrir, se déplacer et… étudier.
Félix Fénéon, s’il était encore parmi nous, aurait pu écrire : « Lille. Un étudiant guyanais miséreux hospitalisé : il n’avait même pas les moyens de s’offrir une arme pour braquer une supérette. »
paru sur Causeur.fr

lundi 25 janvier 2016

From the beyond with love


Ca sort aujourd'hui, c'est pas franchement un roman noir. Quoique. Jonquet, Westlake, Fajardie, Vautrin ont le droit à leur oraison. Hammett disait avec raison: "La mort, c'est pour les poires." 
Le problème, c'est que nous sommes tous des poires. From the beyond with love.

vendredi 22 janvier 2016

Cadeau charmant et post-situ de Gabriella Manzoni

...que l'on remercie car ça nous rend fier comme un bar-tabac.


Baigneuse


Je suis l’absent
Au moment de l’appel
Je suis le parfum de sel
Sur la peau de la baigneuse
La trace blanche sur sa cuisse
Je suis le nom qu’elle a sur le bout de la langue
Quand elle voit un film américain doublé
En portugais
Dans un bar de la Costa de Prata
Je suis le vers obstinément répété
Je suis le vers obstinément oublié.

Le déclenchement muet des opérations cannibales (Equateurs, 2006, épuisé)

mercredi 20 janvier 2016

Scola


Il savait filmer le Temps. 
Rien n'est plus difficile et pourtant rien ne semblait plus naturel, plus poignant que lorsque c'était lui qui était derrière la caméra. Nous nous sommes tant aimés, bien sûr, mais aussi La Famille et ce couloir d'un bel appartement romain qui rendait à la durée sa dimension spatiale, intime, irréversible.

mardi 19 janvier 2016

Lonely teardrops



Il y a effectivement de quoi pleurer, et de plus en plus. Le tout est de le faire avec élégance, désinvolture, distance. 
Un peu comme Johnny Flamingo.
Doo Wop.

dimanche 17 janvier 2016

Prostituée zombie russe

-Tu sais pourquoi j'aime le "mauvais genre"?
-Non.
-Parce que tu peux lire des phrases où tu vois que le type a eu autant de plaisir à les écrire que tu as à les lire, des phrases qui, hors contexte, sont des morceaux de poésie pure. Les Surréalistes avaient bien vu ça avec Fantômas. Ou Cendrars avec Gustave Lerouge.
-Un exemple?
- "Je me suis souvent demandé comment je mourrais, mais jamais je ne m'étais imaginé que ce serait une prostituée zombie russe qui aurait ma peau."

The Leftovers

Il y a les séries que vous aimez, les séries qui vous passionnent et puis les séries qui vous hantent, pour toujours. Parce qu'elles touchent, de manière surprenante, involontaire parfois, à ce qui joue sur le plus intime et le plus universel à la fois.
C'est à ce titre qu'il s'agit, sans doute, d'un art majeur de ce début de siècle.
Donc, The Leftovers
La dernière expérience de ce genre, je l'avais connue avec Life on Mars. Ces séries correspondent pour moi à ce que Barthes disait du palmier comme image de l'écriture. Je cite de mémoire: "Il en possède l'effet majeur, la retombée."
Voilà, ce qui fait la force de The Leftovers, c'est la "retombée."

*** 

Ceux qui ont disparu dans The Leftovers laissent ceux qui restent dans une "regio dissimilitudinis" (saint Augustin), un pays où rien ne nous ressemble plus, une contrée qui est ici et nulle part, un "lieu commun"devenu  soudain étranger. 
Un lieu où rien, en fait, ne nous a jamais ressemblé. 
Il fallait les autres, leur présence,  pour se mentir à soi-même et croire que ce monde était nôtre. Si les autres disparaissent, arbitrairement de surcroît, dans un arbitraire au carré en quelque sorte, qui est pire que l'arbitraire de la mort ou qui est la figure même de la mort qu'on n'a jamais voulu voir en tant que telle, alors nous comprenons que nous nous ne sommes plus chez nous. 
Que nous n'avons jamais été chez nous.
The Leftovers ne raconte rien d'autre et c'est pour cela que nous en avons le coeur brisé.

Génération flashball

Génération flashball: les nouvelles "gueules cassées" de la guerre à bas bruit menée surtout contre la jeunesse des quartiers mais aussi des squats et des zad qui est le sel de la terre. Une guerre menée par ce qu'il est convenu d'appeler des unités de police "proactives", comme les BAC, c'est-à-dire chargée de provoquer,  histoire de mieux réprimer.
La pétition ci-dessous est à l'initiative de l'Association des Chrétiens pour l'Abolition de la Torture. Quand j'étais plus jeune, ma mère m'emmenait voir des conférences de l'ACAT. Ma mère était "catho de gauche" comme on disait (l'ACAT dans mon souvenir, c'est plutôt parpaillot, d'ailleurs). 
Mais je ne doute pas que les cathos "veilleurs" et autre "anarchristes" partisans de l'écologie intégrale  y compris en interdisant l'avortement qui n'est pas "naturel" donc pas écologique, que ces cathos durs, tout bouillants de leur nouvelle foi anticapitaliste, signeront en masse cette pétition...
 

Neuf mois ferme.


goodyear justice air france
Paru sur Causeur.fr
Goodyear ne veut pas forcément dire bonne année. Huit salariés de l’usine d’Amiens-Nord ont été condamnés hier à vingt-quatre mois de prison dont neuf mois ferme. Ceux qui qualifient de laxiste la justice au temps de Christiane Taubira devront trouver d’autres  exemples pour étayer leurs thèses. On ne peut pas dire que la criminalisation du mouvement social et de l’action syndicale largement entamée sous la présidence Sarkozy se soit calmée sous Hollande. Faut-il, par exemple, rappeler l’arrestation en octobre, à l’aube, de six salariés d’Air France par la police de l’air et des frontières, à leur domicile, devant femmes et enfants? Le tout suivi d’une garde à vue de quatre-vingt-seize heures. Contrairement au célèbre déchemisage des hauts responsables de la compagnie aérienne dont les images tournaient en boucles sur les chaînes infos, histoire de souffler sur les braises de l’indignation devant tant de violence, on a eu assez peu de témoignages visuels de cette brillante opération de police qui consiste à traiter des syndicalistes comme des terroristes. On sait que cela ne s’est pas amélioré avec l’état d’urgence, mais c’est une autre histoire. Quoique. Ces mêmes salariés d’Air France ont été licenciés pour faute lourde le 12 novembre et lors du procès de Bobigny, le 2 décembre, soit pendant l’état d’urgence, la manif de soutien, qui a réussi malgré tout à réunir du monde, n’avait été autorisée que la veille par la préfecture à… 18h30.
Aux salariés de Goodyear, la justice reprochait la séquestration pendant trente heures du directeur des ressources humaines et du directeur de la production. Trente heures de retenue contre neuf mois de prison. Les chiffres disent assez l’état du rapport de force sur le terrain social. Quand on pense qu’on nous rebat les oreilles avec la nécessité du dialogue du même nom, il y a une certaine ironie à constater que le dialogue se résume à : « Je te parle, tu m’écoutes et si t’es pas content, c’est direction Pôle Emploi ou pourquoi pas, la zonzon. » C’est que l’équivalence « classes laborieuses, classes dangereuses » mise en avant, il y a longtemps déjà, par le vieil historien de Paris Louis Chevalier, est manifestement toujours dans les têtes dirigeantes.  Comme devrait être présente dans les « têtes dirigées » l’idée qu’en France, historiquement, aucune conquête sociale n’a été obtenue autrement que par la lutte, la grève, voire la révolution. C’est pour cela qu’il est toujours amusant de voir les patrons déplorer l’archaïsme des syndicats quand eux-mêmes continuent à vivre sur la vision d’un « patronat de combat »  qui date du XIXème siècle et a été résumée dans les propos désormais bien connus de Warren Buffet : « La lutte des classes existe et c’est ma classe qui est en train de la gagner. »
Le verdict prononcé à l’encontre des salariés syndicalistes de Goodyear surprend par sa violence et sa sévérité – et pas seulement dans le monde syndical. « Sans précédent » et « inédite », voilà comment est qualifiée cette condamnation dans la presse généraliste. « Scandaleuse » pour la gauche et même « ignoble » pour le député FDG André Chassaigne.
En même temps, la gauche de la gauche n’a qu’à s’en prendre à elle-même. Ses divisions de chapelles, sa panne de leadership la rendent inaudible. On devrait pourtant de ce côté-là se souvenir de ce que disait Yvon Gattaz, le père de Pierre, sur le fait qu’on ne se comporte pas de la même manière envers les salariés dans un pays où le PCF est à 25% et dans un pays où il est à 5%.
Mais maintenant, comme on nous cesse de le seriner, le premier parti ouvrier de France, c’est le FN. On attend donc ses réactions de soutien. Ou alors, c’est que quelque chose nous a échappé.

mardi 12 janvier 2016

Doo wop



Doo wop: celui-là monte comme le plaisir. C'est normal, vu le sujet. Enjoy, good night and good luck/

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 52

"Usé, je le suis un peu, certes. Ou, plutôt, c'est mon coeur qui est usé -jusqu'à la trame- comme si on n'avait pas cesser de me le limer à petits coups répétés. En cet instant, je sens qu'on s'acharne encore sur lui. Mais j'ai fini par m'habituer à cette douleur secrète. D'ailleurs, c'est peut-être un rat que j'ai contre le coeur et qui me mordille toujours, et qui s'en nourrit...Rien de tout cela ne se remarque à première vue, du moins je le souhaite.
En somme, je suis comme tout le monde. Pourtant, les gens que je rencontre dans les hasards de la vie paraissent souvent étonnés de me voir tel que je suis. C'est assez agaçant. Je les déçois, ce me semble. Qui devrais-je être?

Henri Calet, L'Italie à la paresseuse.

lundi 11 janvier 2016

Pas mieux, Alain, pas mieux...

"J’appelle «communisme» la possibilité de proposer à la jeunesse planétaire autre chose que le mauvais choix entre une inclusion résignée dans le dispositif consommateur existant et des échappées nihilistes sauvages. Il ne s’agit pas de ma part d’un entêtement, ni même d’une tradition. J’affirme seulement que tant qu’il n’y aura pas un cadre stratégique quelconque, un dispositif politique permettant notamment à la jeunesse de penser qu’autre chose est possible que le monde tel qu’il est, nous aurons des symptômes pathologiques tels que le 13 Novembre."  
Alain Badiou, Libé, le 9 janvier 2016.

Nous sommes tous des majors Tom...


    
"Ground control to Major Tom
Your circuit's dead, there's something wrong
Can you hear me, Major Tom ?
Can you hear me, Major Tom ?
Can you hear me, Major Tom ?
Can you hear..."

dimanche 10 janvier 2016

Zombies, le grand retour.

Paru dans Causeur magazine, décembre 2015

Zombie nostalgie de Oystein Stene (Actes Sud, 2015)
Zone 1 de Colson Whitehead (Gallimard, 2014)
World War Z de Max Brooks (Livre de Poche, 2010)
On pourra également consulter :
Zombies. Sociologie des morts-vivants de Vincent Paris (XYZ, 2013)
Petite philosophie du zombie de Maxime Coulombe (PUF, 2012)



Un spectre hante notre imaginaire, c’est le zombie. Sauf que le problème, c’est que le zombie n’est pas un spectre, mais un mort-vivant. Autant dire un oxymore, c’est-à-dire toujours un peu une perte de repères. Dans son indispensable Petite philosophie du zombie aux PUF, Maxime Coulombe fait d’ailleurs la différence entre fantôme et zombie. Le fantôme appartient à l’époque moderne, celle de la littérature fantastique et romantique, il assure « une relative étanchéité » entre la vie et la mort. Tandis que le zombie, lui, est la créature d’une mythologie postmoderne ; il est aussi un revenant mais il ne reste pas à sa place et il envahit le monde des vivants. Il est le symptôme de notre temps où, pour des raisons de progrès technologiques illimités, la frontière entre le virtuel et le réel, l’homme et la femme, l’humain et le transhumain, la vie et la mort, a tendance à s’estomper. « Le zombie, conclut Coulombe, ne vient pas pour retisser le lien entre les vivants et les morts. Plus brutalement, il déplace la représentation d’une mort qui, privée de cadre, revient pour manger les vivants. »

Cet effacement des « cadres » explique pourquoi, et sous des formes très différentes, le zombie est partout en nos années 2010. Dans Zombies. Sociologie des morts-vivants (XYZ), Vincent Paris remarque ainsi qu’entre les années 1960 et 2008, le nombre de films mettant en scène des zombies est passé de quelques dizaines à près de quatre cents, dont le quart pour la seule période 2000-2008 et une vingtaine pour la seule année 2012. Mais cette présence n’est pas seulement cinématographique ou télévisuelle : la bande dessinée et les jeux vidéo ne sont pas épargnés et il existe maintenant plus de 400 applications iPhone et iPad sur le sujet.
On a même pu croire que le zombie était devenu réalité lors d’une série de faits divers particulièrement horrifiques qui se sont produits aux États-Unis en 2012 : à Miami, un homme a dévoré le visage d’un SDF en pleine rue, quelques jours plus tard à Baltimore un autre a mangé le cerveau et le cœur d’un ami puis, à nouveau à Miami, un clochard, moins chanceux, a commencé à manger un policier qui l’a abattu. Dans les trois cas, une nouvelle drogue a été mise en cause, rebaptisée aussitôt « drogue du zombie ». Elle a depuis, ici et là, continué à sévir sporadiquement et, ce qui frappe à chaque fois, outre la pulsion cannibale des agresseurs, ce sont la démarche saccadée et l’absence totale de langage articulé. Comme si, selon le mot d’Oscar Wilde, la nature imitait l’art ou, si vous préférez, comme si le fait divers rejoignait le film gore. On pourrait aussi évoquer ce phénomène des « marches zombies » où des jeunes se réunissent costumés, pour reproduire des scènes de films, un peu partout dans le monde. La bonne ville de Lille a cru bon d’interdire cette manifestation en 2014 sous prétexte de la mauvaise image qu’elle aurait pu renvoyer. Mais une mauvaise image de quoi ? De la ville ou d’une jeunesse qui mime de manière hyperbolique ses conditions de vie réelles ? Le zombie, autre signe incontestable de son succès, est même devenu une métaphore pour les universitaires. Souvenons-nous, récemment, d’Emmanuel Todd qui, dans Qui est Charlie, a catégorisé le « catholique zombie » dans la typologie des manifestants du 11 janvier. On peut discuter de la pertinence du concept mais pas de sa cohérence sémantique puisque le catholique zombie est défini dans le livre comme un catholique déchristianisé chez qui, malgré tout, auraient persisté des réflexes chrétiens comme, chez le zombie, persistent des réflexes humains.
Dans les années 1980 et 1990, on avait plutôt assisté, il est vrai, à un retour du vampire avec le Dracula de Coppola (1992) comme sommet cinématographique mais aussi avec le succès planétaire et générationnel de séries comme Buffy contre les vampires (1997) ou encore les best-sellers d’Anne Rice regroupés dans ses Chroniques des vampires qui paraissent en France dans les années 1990. On voit bien la résonance historique du vampire, à ce moment-là, avec les années sida et la crainte de l’adolescence découvrant la sexualité et ses métamorphoses dans un contexte mortifère.
Le fait que le vampire, s’il n’a pas disparu des écrans radars, ait cédé la première place au zombie, en dit tout autant sur notre présent immédiat. L’impression d’être en plein « devenir-zombie » nous envahit de plus en plus fréquemment à travers des aliénations successives que Debord décrivait dans In girum imus nocte et consumimur igni, traçant sans le savoir un portrait des plus précis de l’homme en voie de zombification : « Ils meurent par série sur les routes, à chaque épidémie de grippe, à chaque vague de chaleur, à chaque erreur de ceux qui falsifient leurs aliments, à chaque innovation technique profitable aux multiples entrepreneurs d’un décor dont ils essuient les plâtres. Leurs éprouvantes conditions d’existence entraînent leur dégénérescence physique, intellectuelle, mentale. » Et il est vrai qu’aujourd’hui, celui qui se promène dans une grande ville, empruntant les transports en commun et qui croise des jeunes filles mangeant debout des kebabs avec de la sauce blanche leur coulant sur le visage ou des cadres en cravate recevant directement de la musique dans leur cortex grâce à des écouteurs et oscillant mécaniquement la tête, celui-là peut avoir l’impression que nous n’en sommes plus très loin. Sans compter, si l’on veut aller dans le gore, ces SDF entassés à proximité des gares, qui semblent être simplement réduits à quelques gestes machinaux entre deux éructations.
Votre serviteur manquerait-il d’humanité dans ce tableau ? Mais pas du tout, au contraire ! La preuve, il ferait un très éphémère survivant en cas d’apocalypse zombie. Dans les films et les romans, ce qui crée la victoire des zombies, c’est la pitié. On refuse d’admettre, sauf quelques héros aux nerfs en béton armé, que le zombie a perdu son humanité. On veut aller vers lui, l’aider et… on se fait bouffer. Ou alors on refuse de tirer sur la femme de sa vie (toujours viser la tête, c’est une règle de base pour se débarrasser d’un zombie) parce qu’elle est encore l’image, même atrocement déformée, de l’être aimé. Ce scénario de la pitié dangereuse est parfaitement décrit dans Zombies (1978) de George Romero, le maître en la matière, qui montre dans les premières minutes du film comment c’est le respect dû aux morts, le refus d’admettre qu’il ne s’agit plus d’êtres humains malgré les apparences, qui précipitent le chaos final.
Le zombie est par ailleurs souvent le fruit d’un virus émergent ou d’une bêtise technologique quelconque. À ce titre, il est le nouveau visage de la fin du monde, la preuve rabelaisienne renouvelée que science sans conscience n’est que ruine de l’âme. On pensera ainsi à 28 jours plus tard (2002) de Danny Boyle, où l’épidémie de zombies est déclenchée par un commando écoterroriste qui libère des singes infectés d’un labo militaire travaillant sur des armes bactériologiques. Le zombie devient donc, aussi, une figure éminemment politique et ce depuis Romero, toujours lui, qui recrée le genre en 68 avec La Nuit des morts-vivants, allégorie transparente de la ségrégation raciale. Dans un des grands succès du roman zombie de ces dernières années, World War Z – qui a hélas donné une adaptation pitoyable au cinéma –, Max Brooks se livre par exemple à une vraie lecture géopolitique d’une troisième guerre mondiale contre les morts-vivants. Et l’on sourira en pensant que les trois seuls pays qui s’en tirent sont Israël, qui verrouille ses frontières une fois reçu le renfort des réfugiés palestiniens (comme quoi, quand ça va vraiment mal on oublie tout et on recommence), Cuba dont l’insularité marxiste permet une résistance magnifiquement organisée et l’Afrique du Sud dont le gouvernement réactive un vieux plan datant de l’apartheid.
Cette vision de la fin du monde est également au cœur du roman de Colson Whitehead, Zone 1. On observera qu’il est sorti dans la prestigieuse collection de littérature étrangère « Du monde entier » de Gallimard et non dans une maison de SF, ce qui est la preuve d’une légitimité littéraire toute récente. Le narrateur fait partie d’une équipe de nettoyage de la seule zone libérée de New York. C’est un jeune homme qui se vit comme médiocre et qui explique, en toute lucidité, que sa médiocrité a été la condition même de sa survie. Loin du super-héros survivaliste, Mark Spitz – comme le nageur – affronte les zombies tout en se plongeant dans de grands moments de mélancolie introspective.
C’est que le zombie, la contemplation du zombie, pousse assez vite à la métaphysique et la dernière parution en date sur ce sujet, Zombie nostalgie de Oystein Stene, aux éditions Actes Sud, prouve si besoin était, à quel point un motif propre à la littérature populaire peut devenir, comme pour Zone 1, un grand roman qui rappellera, en l’occurrence, L’Invention de Morel par Bioy Casarès, voire le Kafka du Château. Grande nouveauté, dans Zombie nostalgie, c’est le narrateur qui est un zombie ou plus exactement une créature qui, comme plusieurs milliers d’autres, est apparue tout d’un coup sur l’île très septentrionale et très secrète de Labofnia. Le phénomène dure depuis des siècles et il est désormais sous contrôle des services secrets du monde entier. Le narrateur, comme tous les autres arrivants, doit apprendre à marcher, parler, vivre avec sa peau grisâtre, s’adapter à la vie très organisée de Labofnia, découvrir émotions et sentiments tout en acceptant d’ignorer ses origines : « J’aurais pu dire que j’éprouvais une forme de nostalgie. En même temps, ce n’était pas ça car je ne ressentais aucun manque et je ne sais pas de quoi j’aurais pu avoir le regret. J’ignorais même ce qu’était la nostalgie. Je comprenais ce que le mot voulait dire, je pouvais mettre le concept en rapport avec d’autres concepts. Mais cela me laissait indifférent. Comme si le terme ne renvoyait à rien. Il aurait été plus juste de dire que j’avais la nostalgie d’une nostalgie. »
Zombie, ô zombie, créature du présent perpétuel, notre semblable, notre frère et, qui sait, notre avenir, nous te saluons…

Pour aller plus loin: 


Un guide


Si vraiment, ils arrivent, que faire ? Max Brooks, l’auteur de World War Z, a complété son roman par un véritable manuel de survie. Comment choisir le refuge le plus adéquat : jungles, déserts, forêts voire monuments historiques isolés mais en tout cas jamais les villes. On portera plutôt des vêtements serrés et des cheveux courts et on pensera, si l’on doit soutenir un siège dans une maison à remplir tout de suite la baignoire car on ne sait jamais à quel moment l’eau sera coupée. On appréciera également ce conseil sur le choix des armes qui promet des moments un peu sanglants : « Une machette n’a pas besoin de munitions. » Le tout est complété par un aperçu des différentes attaques de zombies qui ont déjà eu lieu dans le passé comme la fermeture d’un hôpital à Paris en 1807 à cause d’un patient « incohérent, quasi animal et doté d’une insatiable soif de violence. »

Guide de survie en territoire zombie de Max Brooks (Livre de Poche)


Une série

The Walking dead qui entame sa sixième saison est une série de Frank Darabont produite par la chaîne HBO. Cette adaptation d’une BD frappe par son réalisme et surtout son pessimisme. Un groupe de survivants, quelque part en Géorgie, dirigée par un ancien shérif a finalement pour pire ennemi d’autres bandes de survivants souvent plus féroces que les « Rôdeurs » comme ce Major qui s’est emparé d’une petite ville qu’il a transformée en dictature. On retrouve, dans le groupe, un microcosme complet de la société américaine, du biker à l’homme d’église en passant par un échantillon représentatif, diraient les sondeurs, de toute la middle class US. La question lancinante qui court et se précise d’épisode en épisode, se résume de manière assez simple : un monde comme celui-là vaut-il la peine que l’on se donne tant de mal pour survivre ?

The Walking dead (intégrale des quatre premières saisons disponible chez  Wild Side)

Un film

Archétype du film indépendant qui compense le manque de moyens par l’inventivité, The Battery a été tourné en 2012 par Jeremy Gardner qui tient aussi un des deux rôles principaux. Il met en scène deux jeunes joueurs de base-ball à peine sortis de l’adolescence. Leur errance, sauf à la fin, s’apparente davantage à une promenade ironique et mélancolique dans une campagne désertée. Ils fument beaucoup, écoutent de la musique au casque, tentent de contrôler leur libido et ont des conversations minimalistes sur le sport, le sexe, le monde d’avant. Attachants et déboussolés, ils voient finalement assez peu de zombies mais quand il les voient vraiment, il sera trop tard.

The Battery de Jeremy Gardner (disponible en DVD chez Zylo)


 





vendredi 8 janvier 2016

La guerre, mon cul.

C'est paradoxal, tout de même: ce sont à peu près historiquement les mêmes qui ne voulaient pas que l'on appelle "guerre" la guerre d'Algérie (qui en était une contre une nation en devenir réclamant son indépendance) qui s'empressent aujourd'hui d'appeler "guerre", contre le terrorisme, contre Daesh, etc,  ce qui n'en est visiblement pas une. 
Les événements présents, en effet, s'apparentent d'avantage à l'intérieur à un vrai gros problème de sécurité et, à l'extérieur, aux habituels bombardements néoconservateurs pour s'assurer le pillage des dernières ressources fossiles. Quitte à s'allier avec les pires ordures du coin comme les Saoudiens, eux-mêmes financiers de Daesh. Et le lien logique que le complexe politico-médiatique nous présente entre ces deux "fronts", intérieur et extérieur, revient à confondre la cause et la conséquence.
Je ne suis pas pacifiste, ni munichois, ni même antimilitariste (j'ai fait mon service militaire pour ne pas laisser le monopole des armes à la bourgeoisie, comme on disait au Parti) mais j'aime simplement qu'on appelle les choses par leur nom comme par exemple appeler par leur nom la prochaine constitutionnalisation de l'état d'urgence et la déchéance de la nationalité: un basculement dans un état policier qui renonce au droit du sol pour des raisons de convenances électorales.
C'est mon petit côté cartésien français, ce goût pour l'adéquation la plus grande possible entre le mot et la chose, le signifiant et le signifié.
C'est mon identité nationale, si vous voulez.

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 51

"Il n'y a pas si longtemps il me semble on pouvait encore se planquer, il y avait encore des planques, il n'y a pas si longtemps, on pouvait se faire oublier, se reposer, mais là. Plus de recoin, plus de trou où se terrer, se réfugier, c'est inhumain, c'est la transparence, la transparence c'est inhumain, le monde n'est plus un monde familier, c'est un monde transparent..."
Jacques Serena, Lendemain de fête.

 

Reprise de carte.


mardi 5 janvier 2016

Pas là

"Je suppose qu'il me suffit de me retrouver au milieu de beaucoup de monde pour tourner soudain la tête et m'apercevoir que quelqu'un manque, que quelqu'un n'est pas là. Je dis cela car j'ai parfois la même impression dans des cocktails, des réunions, des soirées nombreuses, au milieu des vestes blanches ou noires, et des robes de couleur. Oui, je me retourne brusquement, avec retard, et c'est cette absence que je peux presque arriver à suivre, de groupe en groupe, du regard."
Frédéric Berthet, "Pas là" in Felicidad

C'est peut-être ça, la littérature: quelque chose d'irréductible à toute adaptation,  quelque chose qui ne pouvait passer que par des mots, des phrases, soudain miraculeusement agencés. Et tout le reste, précisément, n'est pas littérature. Evidemment, à la fois enchantement durable et légère sensation de découragement à essayer d'écrire après ça.

lundi 4 janvier 2016

Sur Jugan et les blogueurs de polar.

J'avais oublié de signaler cette chronique dans le blog du polar de Velda. 
Je la signale car non seulement elle est extrêmement pertinente mais surtout parce que j'ai été surpris par le silence assourdissant de la part des blogues de polar ou de roman noir autour de Jugan. Heureusement que ça a donné de la voix par ailleurs, dans la presse ou à la radio et notamment dans l'excellent Mauvais Genres de François Angelier qui n'a pas ce genre d'oeillères ou de paresse.
Mais j'ai été à vrai dire plus amusé que surpris: ce roman n'avait pas la casaque officielle d'une collection "spécialisée." Et après  ce sont les mêmes blogueurs qui viendront se plaindre de l'ostracisme dans laquelle la vilaine littérature blanche tiendrait le polar. On leur rappellera donc, gentiment, cette phrase d'un des plus grands écrivains du noir qui est depuis un bout de temps déjà un classique de la littérature américaine: "Il n'y a que deux sortes de livres: les bons et les mauvais."

Pour saluer Michel Delpech


 paru sur  Causeur.fr
Quand avons-nous entendu une chanson de Michel Delpech pour la première fois ? On serait tenté de dire en 1974 ou 1975. Nous avions dix ans, dans ces eaux-là. Nous allions à la piscine de l’Ile Lacroix, à Rouen, le mercredi après-midi, avec un copain. Il s’appelait Jean-Yves. Je ne sais pas ce qu’il est devenu, je me souviens de son prénom parce qu’à l’époque les garçons s’appelaient encore Jean-Yves. Ce que j’aimais surtout chez Jean-Yves, c’était sa mère. C’est elle qui nous ramenait de la piscine. Elle avait une Austin Mini et elle portait des minishorts par dessus des collants et des lunettes de soleil hyperboliques relevées dans ses cheveux bouclés. J’étais un peu amoureux. C’était ma Madame Arnoux à moi. Elle me faisait monter sur le siège passager avant pendant que Jean-Yves devait se contenter de la maigre banquette arrière. Aujourd’hui, la sécurité routière trouverait à y redire mais à cette époque-là, nos pères fumaient comme des pompiers et on jouait dehors jusqu’à des heures pas possibles. On n’avait pas peur du cancer ni des pédophiles.
Dans l’Austin Mini de la mère de Jean-Yves, on sentait son parfum. Cela faisait un contraste agréable avec nos cheveux encore mouillés et notre odeur chlorée. Je n’ai jamais su la marque qu’elle portait. Il m’arrive encore, parfois, de la sentir en croisant une passante dans la rue. Un hasard heureux, comme d’entendre une chanson de Michel Delpech, justement. Parce qu’il ne faut pas se raconter d’histoires, on ne l’entendait plus tellement, Michel Delpech, sauf sur Radio Nostalgie, et encore.
Le seul avantage de mourir, c’est que l’on se souvient de vous le temps que vous mourriez. Les artistes, les poètes, les écrivains avec un peu de chance, ont le droit à un sursis plus ou moins long. Trenet l’a dit mieux que moi :
« Longtemps, longtemps, longtemps
Après que les poètes ont disparu
Leurs chansons courent encore dans les rues
La foule les chante un peu distraite »
C’est en regardant les pieds de la mère de Jean-Yves jouer sur les pédales de l’Austin Mini que j’ai compris que les jambes des femmes seraient la grande affaire de ma vie, comme Bertrand Morane dans le film de Truffaut, et que l’important serait d’arriver à faire un tour, un petit tour, entre leurs draps.
Tout en nous demandant ce qu’on voulait pour le goûter, elle glissait une cassette dans son autoradio. Ce geste me semblait le comble du chic, de la sophistication. La mère de Jean-Yves, c’était le glamour seventies à l’état pur. Et ce jour-là, ce fut une chanson de Michel Delpech, Les divorcés. Je ne comprenais pas tout mais je sentais bien la mélancolie contenue dans les paroles. C’était un couple qui se séparait. Il était question de Stéphanie que le père pourrait passer voir de temps en temps. C’est surtout ça qui m’avait frappé. A cette époque-là, toutes nos copines s’appelaient Stéphanie. Ou Sophie. Ou Valérie. Ou Virginie. Toujours des prénoms en –ie. C’était tout de même mieux que les Jade, les Maelys ou les Térébenthine d’aujourd’hui. On ne cherchait pas à être original à tout prix.
Michel Delpech non plus ne cherchait pas à être original à tout prix. Il faisait honnêtement son métier de chanteur. Il l’a raconté dans ce que je trouve être sa meilleure chanson, Quand j’étais chanteur, un chef d’œuvre d’autodérision douce-amère où il s’imagine à un âge qu’il n’atteindra jamais. Il faisait au passage un clin d’œil aux copains du show-biz, ce qui prouve en plus qu’il était un bon camarade.
En attendant, Les divorcés, ça m’inquiétait un peu. A cette époque-là, Pompidou agonisait, c’était le premier choc pétrolier et le consentement mutuel n’existait pas encore. Les deux premiers événements nous passaient au-dessus de la tête, à mon copain et à moi, mais pas le troisième. Il arrivait parfois qu’on parle entre nous à voix basse à la récré de cette élève de CM2 « dont les parents se séparaient ». On osait à peine la regarder, comme s’il elle était malade.
Pour le reste, Delpech, comme tous les chanteurs de variété de son temps, était plus ou moins consciemment le sismographe de son époque. Par exemple, Le Loir et Cher nous parlait l’air de rien de Paris et du désert français, pour reprendre le titre d’un essai célèbre, tandis que Ce lundi-là était la parfaite illustration du roman de Manchette Le petit bleu de la Côte Ouest, ou des thèses de Guy Debord sur l’aliénation spectaculaire de la vie quotidienne des cadres. C’était diablement bien vu, jusqu’à la présence des tranquillisants au bord de l’assiette. C’est que l’on avait l’impression bien fausse, après 68, que ce coup-ci, c’était bon, on était sorti de l’histoire mais que la vie se déroulait dans un bonheur frelaté qui tournait à vide.
Michel Delpech, en fait, était un chanteur nervalien. Son luth portait le soleil noir de la mélancolie, cet autre nom de la dépression qui le hanta une bonne partie de sa vie. Son attention désespérée et inguérissable à sa jeunesse lui fit écrire Chez Laurette, un de ses premiers grands succès qui continuera à parler pour toujours à ceux dont le bistrot près du lycée est resté, comme le Valois chez Nerval, l’image définitive d’un paradis à tout jamais perdu.

dimanche 3 janvier 2016

Le Brady selon Jacques Thorens

paru sur Causeur.fr

Dans une ville comme Paris chaque jour un peu plus uniformisée par les convenances de la gentrification, il reste encore des lieux. Inutile ici d’ajouter un adjectif comme « pittoresques » ou « oubliés ». Depuis la classification de l’anthropologue Marc Augé, on sait que notre monde se divise en lieux et en non-lieux, la proportion de ces derniers s’accroissant dangereusement. Le non-lieu est, à tous les sens du terme, un lieu sans histoire, sans identité, sans rencontres possibles. Aux non-lieux appartiennent les hall d’aéroports, les guichets de retrait automatique, les nouvelles gares, les résidences sécurisées, les parkings souterrains, les immeubles de bureaux ou même les monuments, les bistrots, les musées, les restaurants aseptisés par le design pour que l’on s’y sente en permanence de passage, pur spectateur nomade jamais mis en danger par la nostalgie, la peur, la beauté. Le non-lieu nous veut à son image, c’est à dire de petites monades néantisées. À l’inverse, le lieu n’est sous le contrôle d’aucune logique marchande, il réchappe miraculeusement, et pour combien de temps, aux réaménagements urbains autoritaires qui chassent les habitants vers les périphéries, loin de toute vie réellement vécue.
Bien entendu, cette entreprise totalitaire a ses ratés. Il reste des îlots et le Brady, à Paris, en fait partie. C’est un cinéma sur le boulevard de Strasbourg, au milieu des salons de coiffures africains et des épiceries pakistanaises. C’est le dernier cinéma de quartier, le dernier cinéma qui a joué longtemps la carte du cinéma permanent, système disparu dans les années 80. Vous rentriez avec un ticket et vous pouviez y passer la journée pour y dormir, y manger et plus si affinités avec la clientèle que l’on pourra qualifier d’interlope, comme dans les romans populaires du temps jadis. Dans Le Brady, le cinéma des damnés, Jacques Thorens se livre à ce qu’il appelle la « biographie d’un lieu ». Il sait de quoi il parle, il a lui-même été caissier-projectionniste-homme de ménage dans ce cinéma au début des années 2000 quand les deux salles appartenaient à Jean-Pierre Mocky depuis 1994 avant qu’il ne les revende en 2011.
Le provincial cinéphage aux goût un peu spéciaux que j’étais aimait bien, lors de ses journées parisiennes, quitter à pied la gare du Nord pour aller jusqu’au Brady et trouver les introuvables DVD de Mocky en vente à la caisse. Peut-être ai-je croisé Jacques Thorens sans le savoir d’ailleurs. Mais quelle importance, même si je connaissais la réputation sulfureuse du Brady, je ne pouvais imaginer l’étrange richesse mélancolique du lieu telle qu’elle apparaît dans ce livre. Qu’on ne se méprenne pas: Le Brady, cinéma des damnés est d’abord un texte littéraire, pas un simple document ou un simple témoignage.
La composition du livre en courtes vignettes amusées, émouvantes, sordides, poignantes, délirantes mais toujours vraies renseigne le lecteur autant qu’il le fait rêver. Il le renseigne sur ces damnés de la terre qui viennent s’échouer sur les banquettes usées avant d’aller se tripoter dans les toilettes, il le renseigne sur la poésie sauvage et déviante de ces films où les robots en carton-pâte fouettent des détenues japonaises lesbiennes. Sans compter ces portraits de Mocky en nabab calamiteux, drôle, cynique mais littéralement possédé par le désir de tourner fut-ce n’importe quoi à n’importe quel prix.
Thorens, osons ce mot un peu démodé, est un humaniste dans sa façon de décrire une clientèle de clodos, de vieux retraités arabes homosexuels, de travailleurs immigrés en rut et aussi de vrais amateurs de cinéma bis capables de vous citer le chef opérateur ou l’ingénieur son (quand il y en avait un) de Vierges pour Santana, La Vampire nue ou Le médecin dément de l’Ile de sang. Entre le petit vieux au RSA qui passe sa retraite au Brady et la journaliste de Canal + lors d’une avant-première d’un film de Mocky qui voit sortir en cohorte freaks tous les pouilleux copulateurs et hésite ensuite à s’asseoir sur les fauteuils tachés, le tout dans une odeur de fauve, on se rappelle la phrase de Saint-François de Sales: « Là où il  y a des hommes, il y a de l’hommerie. » Y compris chez les CRS qui patrouillent à l’occasion du côté de Château d’Eau: « Un CRS en uniforme nous sollicitait régulièrement pour récupérer des affiches de vieux films d’horreur. (…) En examinant une affiche d’un Mocky de 1994, Robin des mers, où l’on voit un CRS le cul à l’air, il s’exclame:
- C’est un collègue, je le reconnais!”




Le Brady, cinéma des damnés de Jacques Thorens (Verticales).

samedi 2 janvier 2016

Quitter Lucques


Il pleut sur Lucques 
l'année qui commence ne te dit rien
On fait les bagages
ne pas oublier les médicaments
Quand tu y penses
cela te fait rire
comme te fait rire à chaque fois
de te surprendre dans une glace
et de voir ce quinqua qui est toi
Il pleut sur Lucques
On ne voit plus les arbres au sommet
de la tour Guinigi
la via del Fosso est un couloir de brume
les statues du palais Pfanner
ont mauvaise mine
On fait les bagages
les filles du feu une biographie de Sternberg
des poèmes de Frénaud
un roman de Daniel Fano
Il pleut sur Lucques 
l'année qui commence ne te dit rien
On fait les bagages
et tu te demandes quand 
enfin
vont se décider à arriver les renforts.

©jeromeleroy1/2016

vendredi 1 janvier 2016

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 50

palazzo guinigi, 31 décembre, 16h
Quand je remettrai mon ardoise au néant
un de ces prochains jours
il ne me ricanera pas à la gueule
mes chiffres ne sont pas faux
ils font un zéro pur.
Viens mon fils dira-t-il de ses dents froides
dans le sein dont tu es digne.
Je m’étendrai dans sa douceur.

André Frénaud, "Epitaphe"

 

Auguri!

 
A nos aimables et fidèles abonnés, une belle année 2016 même si la précédente nous incite à la prudence. Mais pour l'instant, il faut croire au déhanché, encore un peu.

"C’était un temps que je connaissais ; j’eus la sensation et le pressentiment que le jour de l’an n’était pas un jour différent des autres, qu’il n’était pas le premier d’un monde nouveau où j’aurais pu, avec une chance encore intacte, refaire la connaissance de Gilberte comme au temps de la Création, comme s’il n’existait pas encore de passé, comme si eussent été anéanties, avec les indices qu’on aurait pu en tirer pour l’avenir, les déceptions qu’elle m’avait parfois causées : un nouveau monde où rien ne subsistât de l’ancien… rien qu’une chose : mon désir que Gilberte m’aimât. (...)
Je revins à la maison. Je venais de vivre le 1er janvier des hommes vieux qui diffèrent ce jour-là des jeunes, non parce qu’on ne leur donne plus d’étrennes, mais parce qu’ils ne croient plus au nouvel an. " 

Marcel Proust, ALODJEF