jeudi 29 octobre 2015

Yves Ravey, l'air de rien





Paru sur Causeur.fr


Avez-vous lu Yves Ravey ? Si ce n’est pas le cas, il est possible de commencer avec le tout dernier sorti, Sans état d’âme.  Vous aurez une idée assez précise du talent envoûtant, voire franchement addictif de cet écrivain qui écrit toujours le même livre. Oui, aussi bizarre que cela puisse paraître, les grands écrivains écrivent toujours le même livre. Au hasard et dans des genres très différents : Céline, Proust, Gracq, Simenon, Modiano, Echenoz.  Ce n’est pas une question de manque d’imagination, c’est une question d’obsession. L’imagination, c’est bon pour les enfants et dans les contes de fée. Précisons que je n'ai rien contre les contes de fées. On peut avoir envie évidemment, adulte, de lire des contes de fées. C’est même très fréquent. À ce moment-là, allez voir du côté de Musso et de Lévy. C’est relativement bien fait, en plus. Mais ce n’est pas de la littérature, pas plus que Fast and Furious n’est du cinéma.

Cela veut-il pour autant dire que les livres d’Yves Ravey sont dépourvus de ce qui fait aussi le bonheur simple de deux ou trois heures de lecture ? C’est-à-dire de la sensation d’être ailleurs même si chez notre auteur, sociologue précis, on reconnaît bien la France d’aujourd’hui. C’est-à-dire, encore, du plaisir d’être la victime consentante d’une narration piégée qui vous emmène là où elle veut, même si vous êtes un lecteur aguerri. C’est-à-dire enfin, le livre refermé,  de la persistance d’une saveur, d’une longueur en bouche, d’un trouble. Bien sûr que non. C’est sans doute que Ravey, à l’exception d’un court texte déchirant sur la mort d’un père intitulé Le Drap et que l’on conseillera ici, a beaucoup emprunté, comme Echenoz cité plus haut, à l’univers du roman noir ou du roman d’espionnage, bref au mauvais genre.

Les livres de Ravey sont tous de vrais-faux polars où il est question de captation d’héritage, de vengeance, de meurtre déguisé. Rien que de très classique sauf que le style de Ravey vous transforme tout ça de manière radicale en quelque chose d’inédit. Pour aller vite, l’écriture de Ravey est une écriture blanche, comportementaliste. Elle ne fait jamais de psychologie. Au lecteur de déduire ce que pensent les personnages ou le sens de leurs actions uniquement d’après leur comportement. Cette méthode vient de loin : le premier à l’utiliser est Dashiell Hammett en 1929 dans Moisson Rouge  et en France c’est le grand Jean-Patrick Manchette qui la reprendra dans les années 70-80 pour ses romans en Série Noire qui sont aujourd’hui devenu des classiques, objets d’études universitaires et réédités dans la collection Quarto chez Gallimard, cette antichambre de la Pléiade.

Comme chez Manchette, on peut vous résumer l’intrigue d’un livre de Ravey en quelques lignes. Par exemple, le dernier, Sans état d’âme, se passe quelque part dans une petite ville de l’Est de la France. Le narrateur Gu, un routier, est amoureux de Stéphanie, serveuse dans un bar de nuit. Stéphanie est la fille de la propriétaire du terrain sur lequel est construit la maison des parents du Gu qui viennent de mourir. Il semblerait que les projets de la mère supposent la destruction de la maison. En plus, un Américain est arrivé en ville. Il a emballé, vite fait bien fait, Stéphanie. Et puis il disparaît. Complètement. Et Stéphanie demande à Gu, resté son ami, d’enquêter. Voilà, c’est tout. Et pourtant vous avez l’impression que Ravey, tellement neutre, sans effet, cultivant la banalité naturaliste, vous emmène à la fois du côté de Chabrol pour le cinéma ou de Simenon et Modiano, eux aussi déjà cités, pour la littérature.

Bref, laissez-vous tenter : un roman de Ravey a la politesse d’être court et il n’a l’air de rien jusqu’au moment ou vous vous apercevez que déjà, vous avez envie d’en lire un autre et que vous n’êtes pas près d’oublier cette note-là.


Sans état d’âme d’Yves Ravey (Les Editions de Minuit).

mercredi 28 octobre 2015

Ne pas redémarrer



Il pleut sur la Gascogne
ce matin
entre Sarrant et  Samatan
il pleut sur la Gascogne
et va savoir pourquoi
alors que l’Océan est  loin
ces simple mots
il pleut sur la Gascogne
me renvoient à la voix oubliée
de la fille qui disait
dans les années soixante-dix
la météo marine
comme on dit je t’aime
Mon père écoutait les infos
en me conduisant à l’école
année de CM2
dans sa R16 bleue
Il était toujours à la bourre
la météo marine
indiquait ce moment
où mon retard en classe
serait inévitable
mais c’était aussi un poème
la météo marine
souviens-t-en maintenant
entre Sarrant et Samatan
viking forties utsire
cromarty iroise shannon
La perturbation associée
située sur le golfe de Gascogne 
se décale vers le nord-est et est
prévue en Manche demain après-midi.
La R16 au feu rouge
le jour pas encore levé
et mon père toujours vivant
il aurait fallu ne pas
redémarrer
des années 70
Viking forties utsire
cromarty et à un moment
le golfe de Gascogne
Il pleut sur la Gascogne
ce matin
entre Sarrant et Samatan
Il pleut sur la Gascogne
entre Sarrant et Samatan
cromarty iroise shannon 

© jérôme leroy, octobre 2015

mardi 27 octobre 2015

Propos comme ça, 31


Le système capitaliste a quand même quelque chose de fabuleux: il arrive à faire croire que le danger réside dans une honnête saucisse de Morteau ou un migrant exténué qui vient mourir sur nos plages. Et non, bien entendu, dans la façon dont il transforme jour après jour la planète en un cloaque ponctué par des charniers.
De toute manière comme disait Orwell dans Un peu d'air frais: "Je sais seulement que si vous avez quelque chose qui vous tient tant soit peu à cœur, autant en faire votre deuil dès maintenant parce que tout ce que vous avez connu se disloque, s’effondre et finira en gadoue dans le crépitement ininterrompu des mitrailleuses."

Le CIRC reconnait toutefois qu’on «ne sait pas encore bien comment la viande rouge et la viande transformée accroissent le risque de cancer». Donc, ta gueule, le CIRC, juste ta gueule.

En revanche, le CIRC est formel, et ça va rassurer tous les nordistes, le potjevleesch ne donne pas le cancer, il donne seulement du mal à l'écrire.

Et si on met une capote sur son entrecôte, on limite les risques?


Après les végétariens font ce qu'ils veulent mais je n'aime pas leur manière de ricaner sur le mode "On vous l'avait bien dit" alors que selon les convenances du marché, n'importe quel capitaliste pourra se payer une étude prouvant que le poireau est responsable de l'impuissance sexuelle.

Ce soir doo wop sur la Gascogne avec le toujours impeccable David Ruffin. Il voudrait que le chauffeur aille plus vite. On ne lui donnera pas forcément raison.




jeudi 22 octobre 2015

Toi qui pâlis au nom de Daimler

"Tel nom lu dans un livre autrefois, contient entre ses syllabes le vent rapide et le soleil brillant qu’il faisait quand nous le lisions." 
Proust, Le Temps retrouvé.

mardi 20 octobre 2015

Elégance des temps endormis

"Lombez, tombé d'évêché en sous-préfecture, et de là déclassé encore en chef-lieu de canton, du haut de son roide clocher octogonal à quatre étages contemple son cœur mort, où les halles vides aux poutrages de bois font écho de l'autre côté de la rue à la façade clôturée de la sous-préfecture en déshérence. Un chat traverse la rue, deux ou trois vieilles femmes, dans la bénigne chaleur aquitaine, tricotent sur le seuil de leur porte et semblent posées là pour attester le silence. Quelque chose de rebuté et d'aride flotte autour des moellons jaunes de la cathédrale, qui s'effritent au soleil comme le tuffeau de Saumur, mais, le long de la Save que traverse un petit pont, il y a une jolie lumière mouillée sur les feuillages (...) En visitant ces bourgades dont aucune, en dehors d'Auch, n'approche même de loin les cinq mille habitants – et cela dans un département qui a compté quatre évêchés et quatre sous-préfectures – on mesure l'ampleur des drames du déclassement administratif, la capitis deminutio brutalement infligée à des cités naines et sans ressources, et qui, dans la mesquinerie sournoise et camouflée du désastre, atteint à un pathétique balzacien. Avec le greffe et l'officialité, le palais épiscopal et la sous-préfecture, le peu de sang, ou plutôt de lymphe, qui les animait encore a disparu : le silence hargneux, agressif des ruelles pavées de Lombez ou de Lectoure est celui des veuves qui se cloîtrent, inconsolables moins encore du mari perdu que du douaire dissipé." 
Julien Gracq, Carnets du grand chemin
On sera, au bout de deux jours, un peu moins sévère.Les choses m'ont semblé  plus douces, tout de même: des rues patriciennes, roses ou jaune pâle, où les maisons sont autant de palais abandonnés avec des loggias qui s'effondrent, des briques qui s'effritent, des colombages délavés, le tout autour d'une magnifique cathédrale dans le genre de Saint-Sernin à Toulouse mais sans clocher pointu ce qui accentue sa ressemblance avec ces tours que l'on voit en Ombrie ou en Toscane. 
La Save a achevé le travail en accélérant l'histoire en 1977 avec une inondation meurtrière. Le maire de l'époque de manière très post-pompidolienne a déplacé sa ville sur une colline, créant des lotissements et un centre commercial. On ne voit  ni les uns ni l'autre, dieu merci.
La vieille ville  est devenue ainsi une belle endormie, il n'y a pratiquement plus de commerces mais une école de musique et la maison des écritures, donc. Tout est dans la commune voisine de Samatan, à un kilomètre, avec son marché du lundi, une foire grasse ahurissante et ce qui ressemblerait à un centre ville.
Pour le reste c'est décidément toscan.

Pendant une heure, ce matin, après avoir pris un vélo, eh oui, je suis allé jusqu'à Sauveterre et là, les Pyrénées sont apparues, clairement, plus grandes que nature à cause de je ne sais quel phénomène optique de réfraction qui a lieu surtout à l'automne.
Et puis le gris bleu doré est revenu et je suis rentré travailler
avec lui.


 Merci à Thomine V.
 

samedi 17 octobre 2015

Et maintenant, le Gers...

Point Presse: Jugan, rafale de trois.

De droite à gauche ou de gauche à droite, comme il vous plaira. 

"Sauvage, violent, politique et mélancolique. Une réussite totale. Vive #Leroy!"
J.C. Buisson- Figaro Magazine

"Maîtrisé et haletant. (...) Épicurien, Leroy, s'invite désormais à la table des grands." J.D. L'Humanité Dimanche

"Que la littérature est, de siècle en siècle, un vaste palimpseste sans cesse renouvelé, Jérôme Leroy en témoigne avec brio."
B de Cessole - VA



vendredi 16 octobre 2015

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 44

"Telle est la tâche qu'au bord du désenchantement propose à notre coeur tour à tour labile et ravivé le secourable automne. Ne raconterait-on que ses manies anciennes, ses souvenirs de lectures, et, pour en retrouver un instant la saveur, ses émerveillements des temps candides, est-ce que cela déjà ne nous absoudrait pas, ou presque?"
Jean-Claude Pirotte, Rue des Remberges, (Le temps qu'il fait)

jeudi 15 octobre 2015

Ballade des poètes du temps présent


J'ai des amis fragiles
poètes au rsa
ou rimailleurs précaires
écrivains noirs et rouges
trouvères en tégévé
en seconde classe faut pas rêver

J'ai des amis rageurs
qui continuent quand même
dans les sous-préfectures
hivernales à écrire
à l'hôtel de la gare
Une seule étoile faut pas rêver

J'ai des amis inquiets
la marmaille pas revue
depuis plusieurs semaines  
le livre à terminer
le poème oublié 
dans l'insomnie faut pas rêver 

J'ai des amis brillants
qu'on ne lit pas assez
poètes encore vivants
et quand ils viennent à la
médiathèque Crépuscule
cinq spectateurs faut pas rêver

(work in progress) 

à Frédérick Houdaer, Thierry Roquet, Heptanes Fraxion, Jean Marc Flahaut, Thomas Vinau et beaucoup d'autres, y compris dans le roman noir où il y a aussi des poètes et des trouvères précaires.




mardi 13 octobre 2015

"Je veux bien aller à leur place..."



Mélenchon sur les violences à Air France: "Je... par BFMTV
On aura beau dire, il a les défauts de ses qualités mais aussi les qualités de ses défauts...

Point presse: Jugan dans l'Obs et dans Causeur

Merci à Jérôme Garcin pour l'Obs et à Roland Jaccard pour Causeur d'avoir si bien lu Jugan

lundi 12 octobre 2015

Disneyland préfasciste, one more time

La police rafle des travailleurs, dont certains sont des élus syndicaux, au petit matin. Et vous avez peur de l'extrême-droite? Le problème, c'est qu'elle est déjà là.

On en revient toujours au même constat: j'ai l'impression au bout du compte que l'évolution violente du capitalisme atteint plus mon "identité" que les migrants ou même, horresco referens, une maman avec un foulard qui accompagne une sortie scolaire. Qu'arrêter des syndicalistes à leur domicile me rend moins français que croiser des filles en boubou.
Merveilleux effets conjugués des libéraux socialistes au pouvoir et des néo-réacs à la télé (c'est la même chose): deux pensées en pilotage automatique, opposées mais appartenant à la même totalité structurante et autarcique.  Je me rappelle alors ce que c'est d'être de gauche. Pour aller vite, je suis communiste et je t'emmerde. 

On remarquera qu'on n'a pas d'images en ce qui concerne ces arrestations, contrairement à celles des larbins déchemisés escaladant les grilles entourés par la police et les vigiles.  Ces images qui ont faire rire une immense majorité de français qui pensaient "Bien fait pour leur gueule" parce que tout de même, il est toujours amusant quand on est un salarié ou un chômeur de voir la peur changer de camp de manière aussi comique. Sauf que ces images ont été métabolisées par les médias de façon à justifier une arrestation de ce type comme on n'en a pas vu, même au plus fort des grèves ouvrières, quasi insurrectionnelles, de 68.

C'est évidemment sous un ministre de l'intérieur socialiste que l'on aura vu des policiers arrêter des travailleurs chez eux, devant leur famille. Vieille tradition depuis Noske massacrant les Spartakistes à Jules Moch faisant dégager les carreaux de mines à coups de flingues par sa toute nouvelle création, les CRS.

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 43

"Plus tard, je suis allé habiter ailleurs. Je me suis hissé dans la haute ville, j'ai travaillé dans des journaux, j'ai accumulé des retards d'impôts, j'ai changé de femmes et d'appartements. En somme, j'ai vieilli et il n'y a pas de quoi en faire un roman." Jean-Pierre Enard, L'existence précaire des héros de papier...

"Ils firent quelques pas en silence et Talbot dit:
-On reste sonnés, tu ne trouves pas?
-Oui, dit Léveillé, on n'est pas prêt de de s'en remettre.
-On ne s'en remettra jamais, dit Talbot.
Michel Mohrt,  La campagne d'Italie.

mercredi 7 octobre 2015

Toulouse Polars Sud, cuvée 2015

Programme détaillé ici
Jérôme Leroy participera à la 7ème édition du Festival International des Littératures Policières à Toulouse, Forum Renaissance, les 9, 10 et 11 octobre 2015.De plus, dans le cadre de ce festival, il rencontrera également ses lecteurs:
- le mercredi 7 octobre à 20h30 à la Bibliothèque de Labastide-Saint-Sernin (31)
- le jeudi 8 octobre à 19h à la Médiathèque de Saint-Clar (32)
- le vendredi 9 octobre à 19h à la Médiathèque de Fronton (31).

Sabotons, sabotons, il en restera toujours quelque chose...

Donc, à peu près au même moment où se déclenchait l'hystérie politique et médiatique contre les manifestants d'Air France coupables d'avoir déchemisé et humilié publiquement des superlarbins de la compagnie venus leur expliquer qu'il allait falloir se résigner à 2900 licenciements, on apprenait que l'écrivain Erri de Luca risquait huit mois de prison pour avoir "incité au sabotage" des travaux de la ligne à grande vitesse Lyon-Turin (TAV),  chantier emblématique de la lutte zadiste depuis des années, lors d'un entretien donné au Huffington Post italien en 2013.
Décidément, il ne fait pas bon résister par les temps qui courent à la logique mortifère du capitalisme qui voudrait domestiquer la population à coups de "plans sociaux" ou de chantiers aussi inutiles que ruineux, notamment sur le plan écologique.
Dans La Parole contraire (2015), Erri de Luca, ancien ouvrier de 64 ans, venu de l'autonomie ouvrière des années 70 et des grandes luttes dans l'industrie automobile, définit ainsi le sabotage: "Son emploi ne se réduit pas au sens de dégradation matérielle, comme le prétendent les procureurs de cette affaire.
Par exemple : une grève, en particulier de type sauvage, sans préavis, sabote la production d’un établissement ou d’un service. Un soldat qui exécute mal un ordre le sabote. Un obstructionnisme parlementaire contre un projet de loi le sabote.
Les négligences, volontaires ou non, sabotent. L’accusation portée contre moi sabote mon droit constitutionnel de parole contraire. Le verbe “saboter” a une très large application dans le sens figuré et coïncide avec le sens d’“entraver”. Les procureurs exigent que le verbe “saboter” ait un seul sens. Au nom de la langue italienne et de la raison, je refuse la limitation de sens. »
En cas de condamnation, Erri de Luca ne fera évidemment pas appel.
Il faut que la bête meure, à Air France comme dans le Val de Suse. 
Il faut aussi savoir qu'elle va mordre jusqu'au bout. 

lundi 5 octobre 2015

Plutôt le début d'une maladie de coeur

"En somme, malgré les flux et les reflux qui contrariaient dans ces cas particuliers cette loi générale, les sentiments que m'avait laissés Albertine eurent plus de peine à mourir que le souvenir de leur cause première. Non seulement les sentiments, mais les sensations. Différent en cela de Swann qui, lorsqu'il avait commencé à ne plus aimer Odette, n'avait même plus pu recréer en lui la sensation de son amour, je me sentais encore revivant un passé qui n'était plus que l'histoire d'un autre ; mon « moi » en quelque sorte mi-partie, tandis que son extrémité supérieure était déjà dure et refroidie, brûlait encore à sa base chaque fois qu'une étincelle y refaisait passer l'ancien courant, même quand depuis longtemps mon esprit avait cessé de concevoir Albertine. Et aucune image d'elle n'accompagnant les palpitations cruelles, les larmes qu'apportait à mes yeux un vent froid soufflant, comme à Balbec, sur les pommiers déjà roses, j'en arrivais à me demander si la renaissance de ma douleur n'était pas due à des causes toutes pathologiques et si ce que je prenais pour la reviviscence d'un souvenir et la dernière période d'un amour n'était pas plutôt le début d'une maladie de coeur."

Air Transe.

Ces gens-là, entendons les néo-libéraux et leurs larbins étatiques ou médiatiques ne cessent de parler des "réalités" pour justifier que les seules variables d'ajustement pour "la compétitivité" soient l'emploi et les salaires. Et quand ils la rencontrent, la réalité, celle de moutons qui n'ont pas envie de se faire tondre si facilement, ils pleurent, ils s'indignent.




Pourtant, si on y réfléchit un peu, deux chemises et deux fuites foireuses pour l'annonce de 2900 licenciements, ils s'en tirent plutôt bien. Il est vrai qu'on n'est plus dans les années soixante-dix-quatre-vingt où un autre genre d'accident était vite arrivé. 
Mais ça fait plaisir quand même, ces belles images pour l'édification des tout petits.

Ils sont la force et nous sommes le nombre
Vous qui souffrez nous nous reconnaissons
On aura beau rendre la nuit plus sombre
Un prisonnier peut faire une chanson.

Louis Aragon, "Richard Coeur de Lion"

Le Portugal, quand même.

Portugal. 
Victoire palote de la droite aux législatives, à quelques points devant le PS et belle poussée de la gauche de la gauche avec près de 16% si on additionne le Bloc de gauche d'un côté et l'alliance PC-Verts de l'autre. (On attend quoi, ici comme chez nous pour comprendre que la seule chance d'être une alternative, c'est l'union de tout ce qui existe à gauche du PS?).
Bref, le Portugal reste tout de même un pays possible, et un peu plus que ça, pour "désapparaître", comme ils disent là-bas. 
Je suis certain, en plus d'y croiser par  un de ces matins de brume atlantique Daimler ou Pereira ou encore Paul  du côté de Matosihnos à Porto ou du cimetière des Plaisirs à Lisbonne.
Vous pourrez écrire à l'adresse ci-dessus, de toute façon on ne fera pas suivre.

edit 18H41

Rions un peu. 
"Ils ont des yeux pour voir et ils ne voient pas." 
On trouve ce graphique pour illustrer des commentaires journalistiques expliquant que la droite dans le pays a été reconduite parce que les Portugais aiment l'austérité et aussi, sans doute, pour un quart d'entre eux vivre au-dessous du seuil de pauvreté en oubliant de préciser qu'on est est à 43% d'abstentions et des bannettes. Tout ça pour faire passer l'idée subliminale que les Portugais eux, contrairement aux Grecs, sont sérieux. Ils sont surtout  tétanisés, notamment par le souvenir du premier ministre socialiste Socrates, austéritaire discipliné mais corrompu qui vient juste d'être mis en liberté provisoire avant son procès après plusieurs mois de prison à Evora, prison qu'il avait d'ailleurs inaugurée quand il était au pouvoir.
Et puis moi, ce graphique, vous le prenez par le bout que vous voulez, je vois surtout un mec qui a perdu sa majorité et une autre, alternative, de gauche. On remarquera au passage que les Portugais s'offrent le luxe de deux blocs de gauche de gauche, quasi égaux ce qui prouvent qu'ils sont aussi cons que nous, dans le genre.  

Point Presse: Jugan dans La Marseillaise.

Alors que nous signions et rencontrions des lecteurs dans la magnifique mais, en l'occurrence, glaciale Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon, on nous communiquait ce bel article de la Marseillaise, un des derniers journaux communistes de France, phoenix rouge rené de ses cendres récemment: "Un livre shakespearien, lugubre, poignant, aux frontières du surnaturel, et à la supériorité littéraire évidente. Barbey [d'Aurevilly], la mine haute, et le poing sur la hanche, aurait applaudi." Anne-Marie ‪#‎Mitchell‬, La Marseillaise (journal). Pour moi, pas mieux

Propos comme ça, 30

Mélancolie du TGV le dimanche soir. Comme il y a plus vingt cinq ans, dans le Corail Paris Rennes de retour de permission pour regagner Coët. Mais il y avait en ce temps-là un certain bonheur à être triste car c'étaient les trains de notre jeunesse et nous le savions.

 Etant donné les scores de la droite dure et de l'extrême droite sur la Côte d'Azur, il y a fort à parier que parmi les 17 victimes, il y avait des "climatosceptiques" lecteurs de Zemmour qui étaient encore persuadés que le réchauffement climatique était un complot gauchiste du Giec pour rompre avec le capitalisme ou une lubie d'écolos probablement pédérastes ou arabes, alors même que la coulée de boue les emportait.
Dieu n'existe pas mais il a un certain sens de l'ironie.

Avignon sous la pluie. Le sud n'est décidément pas fait pour le mauvais temps. On dirait que les remparts sont atteints par une vilaine maladie de peau, l'intérieur des cafés dont on ne voit habituellement que les terrasses est laid comme une cuisine des années cinquante, le Rhône coule avec une teinte blême qu'on imagine sans doute radioactive, sous les fenêtres d'un motel glacial.

For ever young mon cul.

jeudi 1 octobre 2015

Jugan et L'Ange Gardien à Villeneuve-lez-Avignon

Mais jamais il ne revoyait ce temps...

"Ces nouvelles façons indifférentes, distraites, irritables, qui étaient maintenant celles d’Odette avec lui, certes Swann en souffrait ; mais il ne connaissait pas sa souffrance ; comme c’était progressivement, jour par jour, qu’Odette s’était refroidie à son égard, ce n’est qu’en mettant en regard de ce qu’elle était aujourd’hui ce qu’elle avait été au début, qu’il aurait pu sonder la profondeur du changement qui s’était accompli. Or ce changement c’était sa profonde, sa secrète blessure qui lui faisait mal jour et nuit, et dès qu’il sentait que ses pensées allaient un peu trop près d’elle, vivement il les dirigeait d’un autre côté de peur de trop souffrir. Il se disait bien d’une façon abstraite : « Il fut un temps où Odette m’aimait davantage », mais jamais il ne revoyait ce temps."

Point Presse: Jugan, "voluptueusement noir", dans Libération.

On remercie bien fort Claire Devarrieux et on pourra lire l'article ici


Presque avec étonnement

"Certes l’étendue de cet amour, Swann n’en avait pas une conscience directe. Quand il cherchait à le mesurer, il lui arrivait parfois qu’il semblât diminué, presque réduit à rien; par exemple, le peu de goût, presque le dégoût que lui avaient inspiré, avant qu’il aimât Odette, ses traits expressifs, son teint sans fraîcheur, lui revenait à certains jours. «Vraiment il y a progrès sensible, se disait-il le lendemain; à voir exactement les choses, je n’avais presque aucun plaisir hier à être dans son lit, c’est curieux je la trouvais même laide.» Et certes, il était sincère, mais son amour s’étendait bien au-delà des régions du désir physique. La personne même d’Odette n’y tenait plus une grande place. Quand du regard il rencontrait sur sa table la photographie d’Odette, ou quand elle venait le voir, il avait peine à identifier la figure de chair ou de bristol avec le trouble douloureux et constant qui habitait en lui. Il se disait presque avec étonnement: «C’est elle» comme si tout d’un coup on nous montrait extériorisée devant nous une de nos maladies et que nous ne la trouvions pas ressemblante à ce que nous souffrons."