mardi 29 avril 2014

La trahison des clercs

C’était un dimanche sur la route, en voiture, quelque part entre l’Aveyron et les Charentes. Je précise, sinon il y aurait eu assez peu de chances que j’écoute sur l’autoradio L’esprit public de Philippe Meyer qui occupe, depuis au moins la fin du siècle dernier, sur France Culture, la case horaire qui suit immédiatement la messe. J’ai autre chose à faire d’habitude que de me livrer au masochisme à cette heure-là. Face à des adorateurs de l’économie de marché, je préfère faire le mien et acheter de la luberka et des vieux livres de poche au marché de Wazemmes.
Mais là, alors que j’approchais Montauban sous la pluie (on ne devrait jamais quitter Montauban, même sous la pluie) je laissai machinalement France Culture quand j’entendis le générique de Dvorak qui est désormais hélas associé à cette émission comme le générique du Professionnel par Ennio Morricone est associé à Royal Canin. On devrait interdire cette annexion de l’imaginaire musical, que ce soit pour vendre de la pâtée pour chien ou des idées toutes faites, mais c’est une autre histoire.
Le contraste entre la messe et l’Esprit public est d’ailleurs violent et très défavorable à l’Esprit public. On se demande si les quatre débatteurs réunis par Philippe Meyer depuis une éternité pour faire couler le robinet d’eau tiède de la pensée unique néolibérale en sont bien conscients. L’homélie d’un prêtre de campagne, même le plus cacochyme et le plus chouan, a quelque chose de profondément révolutionnaire en comparaison des ânonnements européistes, monétaristes et antikeynésiens de nos joyeux chiens de garde. Oui, il va parfois arriver, par exemple, au vieux prêtre de demander à ses fidèles d’avoir pitié des pauvres ou de réfléchir à ce qu’a voulu nous dire le Christ en chassant les marchands du temple. Assez étonnamment, un des inamovibles participants de l’Esprit public, Jean-Louis Bourlanges, (pourtant d’un bout goût admirable quand il lui arrive de parler de la littérature d’aujourd’hui puisqu’il apprécie Lapaque et le regretté Frédéric Berthet), qui est pourtant issu de la mouvance démocrate-chrétienne et révère les pères fondateurs de l’Europe au point de  prendre Jean Monnet pour un saint, semble assez étranger à cet aspect affreusement populiste de l’Evangile.
Ce dimanche-là, en l’occurrence, alors que la voiture croisait au large de Lafrançaise, (tout un symbole...), qui comme chacun sait se trouve juste avant Montauban, il y avait à l’Esprit Public les habituels participants qui représentent le pluralisme façon Philippe Meyer, c’est-à-dire couvrant un large prisme idéologique qui va du centre droit au centre ou, si vous préférez d’Yves Jego à François Bayrou en passant par Jean-Pierre Raffarin et Michel Rocard mais en ce qui concerne Michel Rocard seulement le jour où notre Muppet Show de la pensée raisonnable et experte a décidé de s’encanailler sur sa gauche. A une époque, il y avait bien Max Gallo qui représentait un souverainisme un peu conséquent, un chevènementisme viril et rocailleux, bref un truc qui bousculait  la douceur giralducienne de ce salon dominical. Max Gallo est toujours là mais il n’est plus le même. Je ne sais pas ce qui s’est passé, hâtive reprogrammation dans les laboratoires souterrains de la Commission Européenne ou contagion mimétique avec ses co-débatteurs, mais désormais Max Gallo est toujours d’accord avec Jean-Louis Bourlanges.
Ce dimanche-là, donc, il était question du plan de Manuel Valls. Ils étaient tous contents. Vraiment. Je ne voudrais pas faire dans  l’ouvriérisme mais la perspective de faire subir un effort partagé même aux plus fragiles semblaient les emplir d’un mâle lyrisme churchillien sauf que je trouve toujours gênant de proposer du sang et des larmes à des gens qui gagnent 1000 ou 1500 euros quand on en gagne dix ou quinze fois plus. Après tout, même si Valls allait au bout d’une logique grecque et commençait à diminuer les salaires de 10%, 10% pour nos débatteurs ne seraient pas tout à fait la même chose que 10% pour un cadre moyen de zone pavillonnaire ou un ouvrier délocalisable qui eux auraient soudain à choisir entre la sortie au cinéma, la réparation de la voiture ou les vacances. Mais que sont ces broutilles face à l’exaltation heureuse de participer au redressement des finances de la France qui vit au-dessus de ses moyens avec son Etat Providence à réformer, son mille-feuilles territorial et autres clichés inventés pour culpabiliser toute une nation qui n’y est pour rien dans les dérèglements du capitalisme mondial et les ravages créés par les khmers libre-échangistes de Bruxelles qui font peur désormais même à Christine Lagarde, c’est dire…
Je crois que le sommet de cette émission a été atteint par cette espèce d’ironie matoise et calmement arrogante de Philippe Meyer quand il a moqué la tentative de Valls d’aller négocier un report de la réduction du déficit auprès de Bruxelles et Berlin et s’est s’est vu répondre non. Gourmand, Philippe Meyer, commentant les propos d’un obscur commissaire néerlandais, a laissé tomber : « La France a découvert qu’elle n’avait plus d’amis. »
Et c’est alors que j’ai compris, alors que je quittais Montauban, ce qu’était vraiment l’esprit de soumission. C’est penser que la France n’a plus d’amis dans l’UE sans jamais se demander si par hasard, c’est l’UE qui ne devrait pas paniquer à l’idée, un jour, parce que des dirigeants de la vraie gauche arriveraient au pouvoir, de ne plus avoir la France pour amie.
paru sur Causeur.fr

Si tu veux apprendre à prier, va sur la mer.


"Si tu veux apprendre à prier, va sur la mer"
Cervantès.

lundi 28 avril 2014

Les âges héroïques

Quelques jours à l'ile de Ré, avec Emmanuel Errer alias Jean Mazarin alias Necrorian, écrivain de la grande période du Fleuve Noir et de la Série Noire période Soulat, aussi à l'aise dans le gore, l'anticipation, le polar que
l'espionnage. Un as de l'underwood, un cador des âges héroïques que j'ai commencé à lire à l'adolescence, qui m'a appris à son insu à raconter une histoire et les possibilités subversives du mauvais genre; et qui est devenu, depuis, un ami très cher.


samedi 26 avril 2014

Michel Lang est mort. Ma jeunesse aussi.



Paru sur Causeur.fr

Il faut bien que vous compreniez, jeunes gens, que nous avons vu disparaître un monde ancien, nous qui avons connu les affres de la puberté entre les deux chocs pétroliers, dans une France qui se vivait encore comme la jolie fille des Trente glorieuses, cherchant dans l’optimisme un second souffle historique par le modernisme pompidolien puis le libéralisme avancé de Giscard.

Nous avions deux cinéastes pour représenter cette société des seventies où nos cousines avaient des robes à smoke, nos mères des mini-shorts et des lunettes de soleil remontées dans les cheveux et nos pères d’incroyables cravates à motif avec des costumes rouille à pattes d’eph et des bottines à talonnettes. Tout ça leur donnait une allure folle quand ils sortaient des R12 TS à siège baquet. Les deux cinéastes s’appelaient Sautet et Lang. Claude Sautet, c’était Vincent, François, Paul et les autres, des histoires d’adultes qui avaient des problèmes d’adultes derrière la vitre des cafés parisiens où ils buvaient des demis au comptoir en fumant des Gitanes maïs avant de décider s’ils allaient quitter Léa Massari pour Romy Schneider ou pas.

Et puis il y avait Michel Lang. Michel, pas Fritz. Pardonnez-nous nos offenses mais notre cinéphilie est d’abord née avec les films du dimanche soir sur la première chaine de l’ORTF. Et c’est comme ça que l’on finit par trouver, même quarante ans plus tard, À nous les petites anglaises plus important que Le tigre du Bengale.

Michel Lang vient de mourir et c’est notre jeunesse qui s’en va. On trouve que la faucheuse aurait pu mieux choisir son Lang. Il y avait aussi Jack ou même Carl. Michel Lang, né en 1939, a au moins donné deux films, Hôtel de la plage et À nous les petites anglaises que l’on qualifiera de « culte » par manque d’imagination alors qu’ils sont d’abord de formidables reportages sur le bonheur qu’il y avait d’être français dans les années 70, cette Atlantide temporelle où ont sombré nos dernières illusions historiques et sentimentales. Sautet faisait dans la chronique, Lang dans la comédie. Sautet s’occupait de la crise de la quarantaine chez des mâles hétérosexuels blancs à fort pouvoir d’achat (mais dans les seventies, tous les mâles étaient hétérosexuels, blancs et à fort pouvoir d’achat, même les ouvriers portugais) tandis que Michel Lang, lui, s’occupait de la crise d’adolescence chez des filles et des garçons qui étaient trop petits pour avoir connu mai 68 et qui croyaient vivre pour l’éternité (« ça aurait pu durer un million d’années » comme chantait Nino Ferrer à la même époque) dans un monde où les seuls soucis que l’on connaissait à 17 ans n’étaient ni la drogue, ni la précarité, ni le chômage de masse mais les émois du cœur. Et ce désir fou de ne pas oublier le corps de Sophie Barjac à seize ans que l’on serre contre soi comme si la vie en dépendait pendant que Mort Shuman chante “Un été de porcelaine” dont la mélodie nous poursuivra jusqu’à notre dernier souffle, comme la petite phrase de Vinteuil accompagne Swann jusque dans son agonie.

On repassera sans doute Hôtel de la plage, ces jours-ci, à la télévision. Il faudra bien regarder ce film. Il ne vaut pas seulement parce qu’un jeune homme y est initié par une jolie bourgeoise dans un lit-clos breton par une après-midi pluvieuse d’août où l’on ne trouve plus rien d’autre à faire que de chiner chez un antiquaire du côté de Morlaix. Non, Hôtel de la plage nous parle d’une époque où l’on ne reprochait pas au Français moyen d’être un assisté insuffisamment préparé à la compétition mondiale. On ne lui reprochait pas non plus d’avoir le temps de partir un mois en vacances à la mer. Et dans un hôtel deux étoiles à pension complète, s’il vous plait, en emmenant avec lui ses deux enfants, sa belle mère, voire sa maîtresse alors qu’il n’était jamais que garagiste à Montargis ou clerc de notaire à Pontoise. C’est vous dire si le pouvoir d’achat de Daniel Ceccaldi, qui était à Michel Lang ce que Piccoli fut à Claude Sautet, c’est-à-dire l’archétype masculin de ce temps-là, ferait pâlir les salariés d’aujourd’hui dans la France de l’éternelle rigueur.

On pourra peut-être revoir aussi, si les programmateurs ont un peu d’imagination, Une fille cousue de fil blanc (1977). C’est l’équivalent des Choses de la vie chez Sautet, un film construit comme un flash back sur une jeune fille qui meurt écrasée à vélo la veille de son mariage. Bref, c’est une tragédie intime où l’on voit un Reggiani au mieux de sa forme et des actrices féminines jolies comme des cœurs qui ont disparu des écrans radar : France Dougnac et Aude Landry. Michel Lang se faisait grave, poignant et tant pis si on trouve le compliment exagéré mais il y avait dans La fille cousue de fil blanc quelque chose de L’incompris de Comencini.

Comme quoi, Michel Lang, comme tout artiste, se caractérise par l’intuition et celle qui préside à sa Fille cousue de fil blanc, c’est que tout ça, les étés heureux, la France des R16, les seins de Martine Sarcey et le sourire de Myriam Boyer (à moins que ce ne soit le contraire), ça n’allait pas pouvoir continuer encore bien longtemps.
        

Un peu de Mort Schuman, donc, grâce à l'ami Roland Jaccard qui nous fait de la pub:


Norlande, et de cinq.

Cela a beau faire le cinquième, on s'y habitue pas, pourtant. Norlande a reçu ce matin le Prix spécial du jury des collégiens et lycéens venus de tout l'Aveyron à Villefranche de Rouergue. 
On songe sérieusement à ouvrir un consulat norlandais à Villefranche, du coup, avec les deux Aline et Monique. Et puis à Millau aussi, avec Manon, Sylvie et Marie. Et pourquoi pas à Rodez ou à Pont de Salars, avec la charmante lectrice de Calet (et de ce blogue). 
Il n'y a pas de raison, après tout.



vendredi 25 avril 2014

Millau, Villefranche, Grandola

L'oubli est une science exacte.

Celui qui rencontre, au coeur de l'Aveyron, des collégiennes qui lisent et pour qui la littérature est d'emblée un enjeu capital n'a plus le droit au désespoir.

Millau, hier matin: le sud, soudain. Des ruelles entrevues qui ne nous connaîtront pas promeneurs. Il faudrait le temps. Il faudrait une vie à vivre là des jours calmes comme le bonheur. Etre un personnage de roman des années trente, à Millau, qui accroit sa gloire en secret et dont les poèmes ne seront connus que de quelques uns, bien après sa mort. Le notaire, l'instituteur, le conseiller municipal, le marchand de bois et l'ingénieur de la peausserie, c'est eux qui seront bien surpris d'apprendre que l'homme pâle et discret qui jouait avec eux au billard à la Brasserie du Centre, en face de la fontaine, c'était Arthur Rimbaud.

Villefranche est bleue comme un orage.

Aujourd'hui, la plus charmante révolution de l'Histoire a quarante ans. Je me souviens du Portugal, à l'été 76, pour ma première rencontre avec cette patrie d'élection. Des fresques murales maoïstes, même dans la ville un peu endormie de Santarem.




mercredi 23 avril 2014

Vers le Sud

Ce soir et demain matin à Millau, puis à Pont de Salars demain après-midi et après demain à Villefranche de Rouergue
Pour Norlande, one more time. Clara me fait voir toute la France. Et elle a raison, Clara, j'avais presque oublié à quel point elle est belle, malgré tout, la France.
Compagnons de voyage, Calet, Michaël Mention, Jacques Réda, Georges Arnaud et Madame de La Fayette en Pléiade. 
Clara me dit que je devrais apprendre à me déplacer sans bibliothèque. De quoi je me mêle. 

Le ciel à Vierzon, vers 14H30, après une halte pour goûter aux Petits plats de Célestin avec une fricassée d'encornets et de gésiers, un navarin d'agneau et ses petits légumes du jour, le tout accompagné d'un saint-nicolas de bourgueil de chez Gerald Vallée.

mardi 22 avril 2014

Grâce de Raymond Carver


Pluie

Réveillé ce matin avec
une terrible envie de rester couché toute la journée
et de lire. Lutté pendant une minute contre cette idée.

Puis regardé la pluie par la fenêtre.
Et capitulé. Me suis livré 
pieds et poings liés à cette matinée pluvieuse.

Est-ce que je revivrai ma vie à nouveau?
Commettant les mêmes fautes impardonnables?
Oui, pas l'ombre d'un doute. Oui.

Raymond Carver, Là où les eaux se mêlent...

lundi 21 avril 2014

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 6

"Je sors invariablement de mes visites au zoo avec la conviction que l'homme est la plus laide de toutes les créatures vivantes, à l'exception peut-être de la hyène et du phacochère."
Georges Sanders, Mémoires d'une fripouille (PUF)

La seule aventure qui reste

"Dans une société qui a détruit toute aventure, la seule aventure qui reste est celle de détruire cette société.", donc. 
Ma copine Marion Brunet, grande libertaire devant l'Eternel, qui a écrit l'excellent Frangine me fait remarquer "que je m'anarchise." quand je lui envoie cette photo. Elle ne rajoute pas "en vieillissant" parce qu'elle est polie.  Je pourrais lui faire remarquer que le chiasme, ici, reste assez dans le genre de Marx. Mais bien sûr, elle a raison. Une manière d'impatience m'envahit au fur et à mesure que je vieillis, que je sens bien que le corps et la tête répondent moins, commencent à avoir leurs petites et leurs grandes trahisons que vous annoncent les médecins. Je ne comprends pas cette idée (reçue) qui veut qu'un certain tropisme nous fasse évoluer vers la droite quand on vieillit, dilue les colères, arrondisse les angles de la révolte. C'est tout le contraire, en ce qui me concerne. L'âge qui vient a des allures d'urgence politique. 
Et je voudrais pas crever sans voir au moins les prodromes d'un renversement de ce monde-là. Il n'est donc pas impossible, dans cette perspective, qu'à l'âge où d'autres entrent à l'Académie Française, si je suis encore vivant,  je me retrouve dans une rue, un soufflant en pogne, à couvrir la fuite de coeurs purs venus faire de la reprise individuelle dans une banque ou une bijouterie. 
Ou sur un mode plus pacifique, que je m'occupe de la bibliothèque (je ne serais pas bon à grand chose d'autre) dans une communauté affinitaire qui réinventera le communisme pendant que la classe moyenne et les experts économiques se battront autour des derniers points d'eau.
                                                                    

dimanche 20 avril 2014

Pâques, la résurrection, la révolution...

"Seigneur, la foule des pauvres pour qui vous fîtes le Sacrifice
Est ici, parquée, tassée, comme du bétail, dans les hospices
D’immenses bateaux noirs viennent des horizons
Et les débarquent, pêle-mêle, sur les pontons.

Il y a des Italiens, des Grecs, des Espagnols,
Des Russes, des Bulgares, des Persans, des Mongols.
Ce sont des bêtes de cirque qui sautent les méridiens.
On leur jette un morceau de viande noire, comme à des chiens.

C’est leur bonheur à eux que cette sale pitance.
Seigneur, ayez pitié des peuples en souffrance."


Blaise Cendrars,  Les Pâques à New-York.

samedi 19 avril 2014

Le métro, Henri Calet, les salauds de pauvres et moi



paru sur Causeur.fr
Il faut absolument réserver les places assises dans les transports en commun à ceux qui lisent des livres. C’est la réflexion qui m’est venue avec la force d’une évidence alors que je me débattais dans le métro entre mon cartable coincé à mes pieds, un inédit d’Henri Calet, De ma lucarne (Gallimard L’imaginaire) dans une main, tandis que de l’autre, je tentais de maintenir un équilibre précaire en m’accrochant à une poignée. Si je prends le métro en particulier et les transports en commun en général (train, bus, tram), c’est pour lire pendant les temps de trajet. Vous aurez en effet remarqué qu’il est très compliqué de lire en voiture, surtout si on conduit. Et si on ne conduit pas aussi, la nausée venant assez vite.
On pourrait certes lire un peu tout de même sur le siège arrière d’un taxi confortable, mais le taxi, qui partage ce point commun avec le coiffeur, se croit obligé de vous faire la conversation. Et je n’ai pas envie de faire la conversation quand je lis Henri Calet, surtout pour entendre dire que les politiques, c’est tous des pourris ; que les jeunes c’est plus comme avant et que les chômeurs sont des fainéants.
Donc, dans cette rame, alors que je tentais de lire et que cela se révélait impossible puisqu’à chaque virage, chaque freinage et chaque redémarrage, je menaçais de perdre l’équilibre, j’ai eu l’occasion de voir qui était assis autour de moi, qui se permettaient de m’empêcher de lire ce cher Calet qui lui n’avait rien contre le métro et sa foule : « Bien au contraire, rien ne m’est plus doux que de me mêler à la multitude et, tout particulièrement dans le métro, le matin ou le midi, à ce que l’on nomme « les heures de pointe ». C’est une des rares occasions qui nous reste de fraterniser un peu. » Mais il sortait de la guerre, à une époque où on avait a nouveau envie de s’aimer un peu après le carnage.
Parmi mes empêcheurs de lire assis,  il y avait d’abord un jeune. Manifestement pauvre. Je précise encore mais en ces temps de vallsisme austéritaire, le jeune pauvre, ça va être de l’ordre du pléonasme. Il était  vêtu d’un anorak qui devait être transmis de père en fils depuis le tournant de la rigueur en 1983. Je ne comprends pas d’ailleurs: il y a des tournants de la rigueur à chaque nouveau gouvernement. À force, on aurait dû revenir au point de départ, non? C’est-à-dire à une politique de relance, avec investissements publics et hausses des salaires, histoire de relancer la machine. Ou alors quand on nous dit tournant de la rigueur, on nous ment. Pas sur rigueur, mais sur tournant. On serait plutôt dans le forage de la rigueur. Toujours un peu plus profond. Pour que Laurence Parisot dise de Gattaz qui veut en finir avec le  SMIC qu’il est dans une “logique esclavagiste”, c’est vous dire où on en est. Je ne sais pas si mon jeune assis allait au travail mais là aussi ça m’étonnerait, étant donné le taux de chômage chez les moins de 25 ans. Alors je me demande bien ce qu’il faisait dans le métro à cette heure-là sinon nous voler une place assise à Henri Calet et à moi.
Si au moins, il avait lu quelque chose, j’aurais pu faire preuve d’indulgence, me dire qu’il se cultivait. Mais non, là, il avait le regard bovin de l’abstentionniste résigné qui regarde la téléréalité. À côté de lui, assise, il y avait une jeune. Elle était jolie quoique d’une joliesse de mutante. En effet, deux écouteurs dans les oreilles, elle balançait légèrement la tête d’avant en arrière dans un autisme voulu, aidée par une musique qui lui arrivait directement dans le cortex. Elle aussi, évidemment ne lisait pas, même pas ses cours que l’on voyait dépasser d’un sac. Cette jeune fille était manifestement intégrée mais comme son voisin lumpen, on ne l’imaginait pas prendre à son compte une critique radicale du système. À la limite, ce n’est pas ce que je lui demandais, je lui demandais juste de me céder sa place, d’abord parce qu’il est plus facile d’écouter de la musique debout que de lire debout et qu’ensuite, j’étais plus vieux qu’elle.

Les vieux, parlons-en. Les vieux, tout leur est dû parce qu’ils sont vieux alors que les vieux de nos jours devraient se couvrir la tête de cendres puisqu’ils ont laissé un monde où la génération suivante vit moins bien que la leur. Il y avait des vieux dans ma rame. Pas un ne lisait. Enfin si, un, mais c’était un journal gratuit. Et un journal gratuit, comme son nom l’indique, ça ne vaut rien. Je soupçonne les vieux de prendre les transports en commun aux heures de pointe uniquement pour ajouter à la cohue et forcer les jeunes à se lever pour leur laisser la place, en faisant des mines excédées. Alors que les vieux, qui seront les derniers bénéficiaires du système par répartition pour les retraites, pourraient au moins avoir la décence de faire leurs courses ou d’aller voir leur médecin remboursé aux heures creuses. Oui, il faudra penser, dans les modifications du règlement, non seulement à réserver les places assises aux lecteurs mais aussi à obliger les plus de 70 ans à prendre les transports en commun entre 9h et midi, 15h et 16h30, et après 21h. Vous aurez compris pourquoi je fixe la barre à 70 ans. J’anticipe, puisque ce sera bientôt l’âge légal de la retraite.
Outre les vieux, il existe d’autres catégories de voyageurs auxquels les places assises sont réservées en priorité mais leurs cas va être vite réglé. Ne parlons plus des anciens combattants qui, s’ils ont encore un secrétariat d’état, deviennent une espèce en voie de disparition dans une France qui ne fait plus la guerre qu’avec des professionnels et sur des fronts lointains.
Quand aux femmes enceintes, pour finir, je ne vois pas pourquoi on devrait éprouver pour elle la moindre compassion. Ce sont en effet d’abjectes criminelles puisqu’elles vont expulser dans notre monde épouvantable, où l’on ne peut même plus lire assis dans le métro, quelqu’un qui n’avait rien demandé.
« Ne me secouez pas, je suis plein de larmes » comme écrivait Henri Calet.

mardi 15 avril 2014

Cinq ans, au maximum.

Dans cinq ans, au maximum, les gens dans la rue porteront tous ou presque des Google Glass. Vous comprendrez, devant une telle situation, que je travaille avec ardeur à la mise au point d'une machine à remonter le temps.


Sylvia Plath est morte l'année dernière




Vous retrouverez ce poème dans Sauf dans les chansons (Table Ronde, mars 2015)

dimanche 13 avril 2014

On ne se lassera jamais, en fait.

12 avril 2014: avant le Dimanche des Rameaux, le Samedi des Drapeaux Rouges. Marche de la gauche contre l'austérité. N'oublions jamais que l'Austérité, c'est comme le Carême;  après, il y aura la Passion, c'est à dire la Révolution et puis la Résurrection, c'est à dire le Communisme enfin réalisé. Si possible dans sa version poétique, sexy et balnéaire.

République, contre-jour
 
Communistes français


                                            
Autres communistes français mais morts assassinés
                
Drapeau du parti bien-aimé
Pauline à la page, ou le visage hideux du communisme.
A demain, la gauche.



vendredi 11 avril 2014

Piqûre de rappel, demain

Piqûre de rappel, et prière à la gauche de la gauche de s'unir, vite et bien. Je veux voir une révolution réellement socialiste avant de sucrer les fraises car je sais que ce jour-là, toutes les filles seront belles, le vin sans sulfites, le travail un mauvais souvenir et qu'il y aura du pain et des roses.

jeudi 10 avril 2014

Une expérience que je ne souhaite à personne


Ce n'est pas de la nostalgie, juré. Je ne sais pas ce qui s'est passé, une déchirure du continuum spatiotemporel, sans doute, et je me suis retrouvé à onze ans sur le siège arrière d'une R5 orange. Sur l'autoradio Blaupunkt, c'était le hit parade de RTL avec André Torrent et il y avait ça qui passait. 
Pendant un instant de pure terreur,  j'ai cru que j'allais rester prisonnier de l'été 76.
Et puis heureusement, j'ai compris que j'étais revenu dans le présent quand j'ai vu Manuel Valls à la télé. 
C'est tellement bon, le présent, quand on sait qu'on est dans un monde de gauche avec des smartphones et des baisses de charges.

mercredi 9 avril 2014

Kamo

"Tout méprisé et haï qu’il est, le capitalisme démocratique n’est pas sérieusement attaqué. On parle de le corriger, de le rendre plus juste, plus viable, plus moral, ce qui est contraire à son principe de fonctionnement – surtout depuis la « crise » dont le « traitement » repose sur les bas salaires et la précarité organisée. Nulle part il n’est question de lui faire subir le même sort qu’ont connu par le passé les régimes d’oppression, de lui donner une bonne fois congé, et pour toujours." 
Premières mesures révolutionnaires, Eric Hazan et Kamo (La Fabrique)

 

Rohmer, la beauté indubitable



Eric Rohmer, de son vrai nom Maurice Schérer, est un classique. Entendons nous bien, pas seulement par la place que lui accorde aujourd’hui l’histoire du cinéma mais aussi et surtout par choix esthétique, moral et même politique. C’est un des grands mérites de la biographie exhaustive que lui consacrent aujourd’hui Antoine de Baecque et Noël Herpe de souligner cette ligne de force d’une œuvre souvent réduite par ceux qui ne l’aiment pas à quelques clichés autour de jeunes filles marivaudant dans des décors de téléfilms et jouant insupportablement faux.
De Baecque et Herpe rappellent ainsi que Rohmer s’était amusé, dans un de ses tout premiers articles critiques à inverser le célèbre axiome rimbaldien, « Il faut être absolument moderne. » par un retentissant « Il faut être absolument classique. ». Et d’analyser ce classicisme rohmérien comme « un classicisme d’après les ruines, aussi consubstantiel au chaos de l’après guerre que la musique de Beethoven ou les romans de Balzac le furent au lendemain de la Révolution. Le cinéma est bel et bien investi d’une mission rédemptrice, celle d’exhumer les soubassements mythiques que ne sait plus voir le vingtième siècle. De retrouver, par-delà la catastrophe, le secret de la beauté indubitable. »
Cette idée n’a rien d’évident tant Rohmer est identifié à une avant garde, la Nouvelle Vague, dont il est convenu de dire sans que l’on cherche trop à aller plus loin, qu’elle a révolutionné le cinéma.
Le classicisme de Rohmer, c’est d’abord estimer que tous les autres arts qu’il connaissait très bien, peinture, littérature, musique, étaient arrivés en bout de course, qu’ils ne pouvaient plus que se caricaturer dans des expérimentations de plus en plus stériles. Sauf, précisément, le cinéma, encore neuf ; le cinéma qui pouvait les sauver tous, et non les remplacer, en leur rendant leur fraicheur originelle ;  le cinéma qui pouvait articuler la tradition et la modernité ou plutôt rendre à la tradition sa modernité car pour Rohmer, en fait, seule la tradition est moderne.
On l’aura compris Rohmer est un classique mais aussi un réac, ce qui va souvent ensemble. On sent d’ailleurs Herpe et de Baecque un peu gênés aux entournures quand ils évoquent les amitiés sulfureuses de Rohmer dans les années d’après-guerre. Comme celle pour Paul Gégauff, provocateur, séducteur, fêtard, cynique, tout l’opposé de Rohmer qui en fera pourtant un de ses scénaristes préférés, quand bien même nos biographes s’efforcent avec une certaine mauvaise foi de minimiser son apport. Rohmer, même s’il n’en fait pas une immense publicité, est aussi dans les années 50 abonné à La Nation Française de Pierre Boutang, se lie avec l’écrivain Jean Parvulesco, émigré roumain, proche de l’OAS, qui  jouera dans plusieurs de ses films, y compris des plus tardifs comme L’arbre, le maire et la médiathèque, fable écologiste sortie à la veille des législatives de 1993.
On touche là à une idée un peu taboue mais incontestable, celle d’une Nouvelle Vague qui serait certes une avant-garde, mais une avant-garde réactionnaire. Rohmer était l’aîné d’une petite bande qui l’a aidé à prendre le contrôle des Cahiers du Cinéma. Ils avaient pour nom, notamment, Godard, Chabrol, Truffaut.  « Ce groupe a toujours été d’extrême droite, sauf Rivette. Bien sûr, rien n’était crié sur les toits, mais dans notre baratin entre nous, c’était clair. Gégauff l’était par pose, Godard par dandysme, Truffaut était fasciné par les collaborateurs, Schérer était un grand mystique, catholique et royaliste. » C’est Parvulesco qui parle ainsi, cité par de Baecque et Herpe. Cette grille de lecture ne suffit pas à expliquer la Nouvelle Vague en général et le cinéma de Rohmer en particulier. Mais, par exemple, la question de la Foi, restera de fait le cœur vivant  de l’œuvre de Rohmer.
Il fut un homme secret, « le grand Momo », qui s’épancha si peu –la morale classique, toujours. Il naît à Tulle en 1920, dans une maison avec vue sur la Corrèze. Son père, fonctionnaire à la préfecture ne jure que par l’éducation de ses enfants, un deuxième fils, le futur philosophe René Schérer, voyant le jour deux ans plus tard. Lectures, mises en scène de pièces de théâtre au lycée mais aussi jeux sous les combles et dans le jardin : Maurice est un enfant sage, peut-être un peu mélancolique, mais sans excès.
Sa première passion sera l’écriture, et elle durera toute sa vie. Les scénarios de ses futurs films sont très souvent tirés de nouvelles écrites alors qu’il n’était encore qu’un jeune homme déçu par son échec à Normale-Sup et à l’agrégation, et se retrouvant, presque par défaut professeur certifié de lettres classiques.  Dans les textes qu’il publie dans les années 40, après avoir été démobilisé et vivant dès 1943 à Paris dans une chambre meublée, on retrouve entre autres, avec plus de vingt cinq ans d’avance, ce qui formera la trame janséniste et sensuelle de Ma nuit chez Maud ou aimablement fétichiste du Genou de Claire (1). Cette passion de l’écriture aboutira à la publication, en 1946, d’un roman chez Gallimard, Elisabeth, qui ne connaîtra aucun succès.
Maurice Schérer prend à cette occasion un premier pseudonyme, Gilbert Cordier.  Cette manie du pseudonyme, on peut lui donner une raison psychologique : Maurice ne voulait surtout pas faire de peine à sa mère pour qui toute carrière autre que professorale relevait d’une bohème inacceptable. On peut aussi y voir encore une preuve de son classicisme : le moi est haïssable et seule compte la finesse de l’analyse appliquée aux comportements de personnages. L’auteur, écrivain puis cinéaste, se doit de s’effacer dans sa création. Il préfèrera aussi, comme un classique, choisir l’économie de moyens. L’utilisation de la caméra de 16mm en fera partie et Rohmer, quand il obtiendra des budgets plus importants, manifestera pourtant encore son désir d’un cinéma fait avec peu de choses, gage d’un art de l’épure, stylisé à l’extrême car on sait que le classicisme est d’abord un réalisme de l’essentiel.
Cette biographie insiste aussi, et c’est heureux, sur ces actrices qu’on appelle les rohmériennes car tout de même, soyons honnêtes, c’est par les rohmériennes que les rohmériens le sont devenus. La première fois que certains d’entre nous ont vu le corps de Jessica Forde dans Quatre aventures de Reinette et Mirabelle ou encore celui d’Haydée Politoff dans La collectionneuse, ils ne s’en sont jamais remis. Sans doute parce que Rohmer les aimait, ce qui est une chose, mais savait les faire bouger, lui qui fut le brillant théoricien du cinéma comme « art de l’espace ». Fasciné par Pascal autant que par la comtesse de Ségur, Rohmer a donné à ses actrices ce mélange de gravité et de candeur, de pertinence et de cruauté qui font d’elles autant de petites amies possibles, éternellement jeunes et que l’on retrouve à chaque fois aussi bien sur les plages bretonnes que dans les décors d’une ville nouvelle, toujours habitées par ce qu’on pourrait appeler, avec un léger abus de terminologie pascalienne, la grâce efficace.
Celle, aussi, que Rohmer aura gardé jusqu’à sa mort le 11 janvier 2010.

Eric Rohmer de Antoine de Baecque et Noël Herpe (Stock, 2014)

(1) Ces nouvelles sont  recueillies pour la première fois dans Friponnes de Porcelaine (Stock), qui accompagne la sortie de la biographie.

On signalera la parution récente de Rohmer, l’intégrale, Editions Potemkine

Causeur magazine, mars 2014 

mardi 8 avril 2014

Merci à Raymond Queneau...

... de m'épargner l'exercice toujours pénible qui consiste à écrire son autobiographie:

 "J'connaîtrai jamais le bonheur sur terre
je suis bien trop con
Tout me fait souffrir et tout est misère
pour moi pauvre con
Tout ce qui commenc’ va trop mal finir
toujours pour les cons
Tout plaisir s’efface — après c’est bien pire
du moins pour les cons
L’angoisse m’étreint m’étrangle et j’empire
de plus en plus con"

lundi 7 avril 2014

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 5

 
"Excusez-moi pour la poussière." 
 Epitaphe de Dorothy Parker lors de son incinération.




La tiers-mondisation tranquille


Je suis assez vieux, hélas,  pour avoir un peu connu les pays de l'Est.  Qu'on ne vienne pas, du coup, me raconter des histoires à propos  de leur tristesse, de leur grisaille et de leur misère. 
Prenons par exemple un dimanche soir d'avril 2014, en France, à Paris.  Je reviens de Limoges et je passe de la gare d'Austerlitz à la gare du Nord. La gare d’Austerlitz, comme à l’aller, est transformée en décharge à ciel ouvert. Un haut-parleur explique que c’est dû   à une grève du personnel de nettoyage. Pour se mettre en grève en 2014, dans la France post-sarkozyste de Manuel Valls, on peut penser que le personnel en question en avait vraiment gros sur la patate et était probablement exploité au-delà du supportable par les sous-traitants de l’âge de la sainte externalisation. Quant à la gare du Nord, qui est la première d’Europe pour le trafic, elle est toujours aussi sexy avec sa lumière pauvre, sa crasse morne, ses patrouilles conjointes de flics et de militaires, ses TER hors d’âge et ses rames de TGV bondées, exténuées, où le ménage n'a visiblement pas été fait depuis le début du week-end.
Bref, la paupérisation de la France est ici visible à l'œil nu. Et au nez aussi.
Comme ce ne sont pas les communistes qui sont au pouvoir,  j'en déduis donc que c'est bien le capitalisme financiarisé aux commandes depuis près de trente ans qui nous fait entrer joyeusement dans la tiers-mondisation. Parce qu’à Moscou, Leningrad et Berlin Est vers 1980, en vérité je vous le dis, il n'y avait pas plus de flics mais tout de même beaucoup moins d’ordures, de résignation latente dans l’air et de gens qui faisaient la tronche dans des décors de films post-apocalyptiques.
L’économie de marché est la seule qui vaille, la seule qui produit des richesses, qu’ils disent, les économistes bourgeois. Il faudra bien un jour qu’on les envoie se faire voir ailleurs parce que c’est tout de même ces gens-là qui vous expliquent aussi, au passage que la Grèce, qui pourrait à nouveau emprunter sur les marchés, est donc forcément sur le chemin de la « bonne santé » alors que deux personnes sur trois sont au chômage, que les hôpitaux ferment partout, que les retraités crèvent la gueule ouverte, que le taux de suicide grimpe en flèche que l’espérance de vie recule.

dimanche 6 avril 2014

Norlande, prix Jean-Claude Izzo 2014

Eh bien voilà, et de quatre pour Norlande.
Le prix Jean-Claude Izzo, qui est remis à Limoges chaque année par un jury de lycéens, ne couronne pas nécessairement un roman "ado" ou un roman noir. Il n'empêche que nos lecteurs nous connaissant un peu comprendront sans mal à quel point, en tant que vilain polardeux, nous sommes touchés d'avoir eu ce prix placé sous le génie de tutélaire de celui qui fut le poète du roman noir et dont la sensualité inquiète savait si bien rendre compte des contradictions de l'époque.
L'idée que quelque part, dans ce monde plus vrai que la réalité où évoluent les personnages de roman, Fabio Montale ait rencontré Clara Pitiksen et qu'ils soient allés se promener sur la plage nous enchante durablement.
Tout à l'heure, nous quitterons Limoges heureux.

vendredi 4 avril 2014

Régine Deforges et nous

Elle avait tout pour plaire, notamment parce qu'elle a su attirer sur elle les foudres de plusieurs conneries concomitantes et néanmoins mortifères comme la censure gaullopompidolienne ou le puritanisme aigre d'un certain féminisme. Elle a été la première éditrice, en 68, du magnifique Con d'Irène alors qu'Aragon ne reconnaissait pas ce texte, elle eut des sympathies pour la révolution cubaine et notamment le trop tôt disparu Camilo Cienfuegos, elle a écrit dans l'Huma et elle est à l'origine des premiers émois érotiques et littéraires de votre serviteur adolescent qui lisait en cachette, dans la bibliothèque parentale, Le Cahier volé, Contes pervers ou Lola et quelques autres au tournant des années 70 et 80. C'est vous dire si elle va nous manquer, dans son genre.
On se souvient aussi, allez savoir pourquoi, d'une remarque d'une rare sensualité sur l'odeur du pain grillé dans Blanche et Lucie. C'est sans doute cela au bout du compte, un écrivain: quelqu'un qui vous laisse, pour toujours, ne serait-ce qu'un détail reflétant une sensation exacte.
Le hasard a fait que nous nous sommes croisés deux fois, lors d'une signature de service de presse chez Fayard. J'avais pu lui dire toute ma sympathie, et c'est de cette manière que j'ai eu une jolie dédicace sur le dernier volume de La Bicyclette bleue qui s'intitulait prophétiquement Et quand vient la fin du voyage. J'aurais aimé la lui redire à Limoges ce week-end où elle était attendue au salon du livre. 
Ce sera pour une autre fois.