mercredi 31 décembre 2014

Finir l'année avec Henri Thomas, entre autres...

Dans mon souvenir je vois
une rue assez tranquille,
le soleil sur un pavois
de nuages immobiles.

C'est Paris chaud sous l'ardoise
et frais sous les marronniers,
le tabac, l'ennui la phrase,
et rôder pour  oublier.

C'est Paris comme avant-guerre,
diverse y fut ma jeunesse,
ô fatigue, ô nuit de pierre
et la soudaine allégresse.

Quelle chambre abandonnée
se souviendra des instants?
Il fait noir dans les années, 
le Temps mange ses enfants.

Henri Thomas, Le monde absent (1947)

mardi 30 décembre 2014

Demain, la Grèce...

paru sur causeur.fr



Finalement, l’année se termine bien. Avec une nouvelle aussi bonne qu’une bouteille de muscadet Amphibolite de Landron sur une douzaine de Prat-Ar-Coum : il va y avoir des élections législatives en Grèce, probablement le 25 janvier. Quoi de plus normal me direz-vous car, comme moi, vous êtes démocrate, n’est-ce pas ? C’est bien mal connaître l’atmosphère idéologique qui règne en Europe, ou plutôt dans les cercles dirigeants de l’Union Européenne ou de l’Allemagne, ce qui revient sensiblement au même par les temps qui courent. Des élections, on en veut bien en Europe à condition que ce soit les libéraux qui les gagnent ou les sociaux-libéraux, voire des grandes coalitions des deux, ce qui provoque en général des soupirs orgasmiques chez les commentateurs autorisés qui sont convaincus de l’excellence des politiques austéritaires comme un Concile médiéval était convaincu de l’excellence de la Sainte-Trinité.
La Sainte Trinité de l’Union européenne, on le sait, s’appelle la Troïka et la Troïka est constituée non pas du Père, du Fils et du Saint-Esprit mais du FMI, de la Commission et de la BCE qui ont finalement, eux aussi, une existence qui devrait être l’objet de disputes purement théologiques mais hélas suscite très concrètement des ravages économiques, politiques et sociaux sans précédent dans les pays sur lesquels elle exerce son magistère. C’est que la Troïka tient aussi du médecin de Molière. Elle ne connaît que la saignée, même pour les malades anémiques. Ainsi, lorsque la Troïka a provoqué l’hystérie sur la dette souveraine grecque dès 2008, celle-ci venait de dépasser le seuil des 200 milliards d’euros. La Commission Européenne et le FMI ont alors imposé au pays des cures d’austérité sur cure d’austérité, ce qui, plutôt que de réduire la dette, l’a fait exploser. On connaît le cercle vicieux : baisse  des recettes, baise de l’activité,  chômage de masse,  hausse effrayante des dépenses sociales. En fait, au lieu d’en terminer avec les créances grecques, l’austérité a multiplié par 2 la dette en 3 ans. Même en adoptant la logique cannibale de la Troïka, sa politique est doublement absurde: le FMI a accepté de prêter  en tout 240 milliards d’euros à la Grèce, ce qui aurait pourtant largement suffi à éponger ce qui était réclamé en… 2008. Bref, ne cherchez plus le prochain Kafka, il est en train d’écrire un grand roman quelque part dans la nouvelle tour de la BCE, celle à 1, 2 milliards d’euros.
Sur un plan démocratique, il a été très clair, très vite que du point de vue de la Troïka, la démocratie n’était pas faite pour les peuples déficitaires. Les peuples déficitaires n’avaient plus qu’un droit, celui de se taire et d’obéir à des gouvernements collabos comme celui du Premier ministre Samaras qui est en échec aujourd’hui puisqu’il n’a pas réussi, après trois tentatives, à faire élire par le parlement son candidat au poste pourtant purement théorique de Président de la République. Résultat, dissolution et élection dans la foulée. Et ça, ça ne plait pas du tout à la Troïka. La Troïka n’a pas vraiment de temps à perdre avec des élections. Elle l’avait montré déjà en Italie en forçant le parlement à investir un gouvernement technique, celui de Mario Monti qui devait d’ailleurs connaître une défaite cuisante lors des élections suivantes.
En plus cette fois-ci, qui risque de gagner les élections ? Je vous le donne en mille : Syriza, c’est à dire l’équivalent du Front de gauche en France, avec 30% des voix d’après les premiers sondages. Je vous passe les pressions dont a été victime le parlement grec  de la part de la Commission Européenne, les déplacements de Moscovici sur place, les petites phrases de Junker ou le chantage au « chaos » de Samaras : les parlementaires grecs n’ont rien voulu entendre. Et ils risquent donc de faire gagner ce que les journaux français toute tendance confondue ne savent plus trop comment appeler : extrême gauche,  gauche extrême, gauche radicale, gauche anti-austéritaire… bref quelque chose qui sera « pire que le communisme » d’après monsieur John Sporter, président de Capital Group, un fonds de pension .
Bon, évidemment, on ne va pas demander à monsieur Sporter d’aller se faire soigner dans des hôpitaux grecs, de regarder la consommation d’anxiolytiques dans le pays, le taux de chômage, celui des suicides et des overdoses, les retraités qui fouillent dans les poubelles du Pirée ou les gamins qui s’évanouissent à cause de la faim dans les écoles qui fonctionnent encore. Non, monsieur Sporter, comme tous nos amis de la Troïka, lui, il juge la bonne santé d’un pays à sa capacité à emprunter sur les marchés. Le reste, ce n’est pas son affaire.
C’est pourtant celle du peuple grec et puis aussi la nôtre, à nous, Français. La bourse d’Athènes a dévissé, le FMI a suspendu sa prochaine tranche d’aide jusqu’à la formation du nouveau gouvernement, ce qui prouve bien que pour n’importe quel pays voulant prendre une autre direction, il va falloir un sacré courage. On ne va pas lui envoyer des tanks comme au Chili en 73, ou pas encore, mais il s’agira de serrer les dents et de résister aux « amicales » pressions. D’autant plus que Syriza, pour peu qu’on regarde les choses froidement, ne va pas transformer la Grèce en république conseilliste (hélas…) mais tout simplement prôner une renégociation de sa dette et un néokeynésianisme somme toute plus proche du New-Deal que de l’appropriation collective des moyens de production, comme disait l’autre.
En fait, fondamentalement, ce qui gêne l’UE dans cette histoire, c’est que les Grecs ne sont pas tombés entre les deux mâchoires du même piège à cons, comme le disait Manchette dans Nada : soit la pensée unique austéritaire, soit les néo-nazis d’Aube dorée. Non, ils ont décidé de ne pas se tromper de colère et ont refusé la paranoïa identitaire en redessinant au passage les contours de la gauche : un parti socialiste devenu groupusculaire remplacé par une gauche…de gauche.
Inutile de dire, alors qu’un scénario similaire se dessine en Espagne avec Podemos, qu’on aimerait bien qu’en France, on en prenne de la graine et que l’on se souvienne que tout Européen a deux patries : la sienne et la Grèce.

Fétichisme

Brocanteuse ouverte entre deux bourrasques à Veules-les-Roses. 2 euros le blot. Ce fétichisme du vieux poche. En même temps, Diane Lanster c'est un sacré roman. Souvenir très lointain d'un film ou d'un téléfilm avec Jacques Spiesser. Vérification faite, c'est un téléfilm réalisé par le même metteur en scène qu'Un homme qui dort de Perec, Bernard Queysanne. En voilà un qui a une filmographie cohérente. Si un de nos aimables abonnés, par miracle, avait ça (Diane Lanster) en stock, genre enregistrement sur DVD, ça nous ferait nos étrennes.
Après on lira Ramuz dans la chambre de nos 17 ans. Ca, plus les nouvelles qui viennent de Grèce, on a vu pire comme fin d'année.

"Des sourires et des oeillades, des battements, des frous-frous de jupe rêche, des gestes amples et précis, une hauteur du corps et de l'âme, on regarde ma bibliothèque, on commente, on veut bien un livre, on accepte un verre de whisky, on donne des nouvelles de l'atelier, on se regarde dans la glace, on abaisse sa jupe sur des genoux sages, on répand un parfum féminin inodore mais non sans saveur. On ne parle de rien, on se tait, on est bleue et blonde, on est dans la lumière immense et sèche, on est dans l'ombre, et on parle de tout, de vie, des potins de l'atelier, on visite un malade et on s'admire de le visiter, on s'émerveille de sa propre bonté."

 Jean-Didier Wolfromm, Diane Lanster, (Grasset, 1978)

dimanche 28 décembre 2014

This land is your land





 Dans une région où il y eut pas mal de francs-tireurs contre les Prussiens (cf les contes de Maupassant)


Oui, la famille sans familialisme (Barthes) et les racines sans souchisme, c'est possible.

De la poésie en général et de Bezons en particulier


Je préfère les poètes qui ont des problèmes avec les idées générales, au moins au moment où ils écrivent leurs poèmes.

La poésie qui parle de la poésie n’est plus de la poésie.

La poème qui ne peut plus se passer d’un discours sur lui pour être compris est aussi ennuyeux qu’une performance d’art contemporain. D’ailleurs, un poème n’a pas à être compris. Ou plutôt compris plus tard.  Sur le coup, il vaut mieux qu’il vise à produire le même effet qu’un verre d’Amphibolite à dix heures du matin, qu’un choc nicotinique quand on allume une cigarette après deux mois d’abstinence ou que ce premier baiser de CL en mai 83 dans un bar de la Croix de Pierre qui te semble aujourd’hui encore ta plus belle victoire.

Je n’ai jamais lu un recueil de poèmes dans l’ordre. Je me méfie de ce qu’on appelle « l’unité » d’un recueil. Une unité qui existerait à priori. Ce qui compte, c’est écrire un poème, pas trop mauvais. Et puis une fois qu’on a réussi la même chose  cinquante ou soixante fois, essayer de mettre tout ça un peu en ordre. Mais « l’unité », arrêtons de frimer avec ça.

La poésie est partout : une des idées reçues les plus nian-nian  de cette époque. Non la poésie n’est nulle part, justement. C’est bien le problème.

D’ailleurs, ce n’est pas un objet qu’on trouve, la poésie, une pierre précieuse ou un bibelot. Ca naît d’un regard sur de jolis seins après une nuit d’insomnie, d’une gueule de bois heureuse à l’aube quand on revient chez soi et que les oiseaux chantent déjà dans les arbres, de la fatigue légèrement désorientée de l’écrivain itinérant qui arrive vers sept heures du soir à  Eymoutiers ou à Bezons.

La poésie, c’est un moment, en fait.


Et maintenant, je vous laisse, je vais à la mer.

samedi 27 décembre 2014

Finir l'année avec Fante (Dan), entre autres...

"...ou
qui sait
on se retrouvera nez à nez par hasard dans une allée
de ce marché de Venice qu'on aime tous les deux
-ou bien un de ces soirs en ouvrant un livre on
tombera sur une photo
ou sur quelques mots
emprisonnés
à l'époque où l'on disait
de cette chose qu'on a tuée
qu'elle n'aurait jamais de fin..."


Dan Fante, "On ferme" in Bons baisers de la grosse barmaid

mercredi 24 décembre 2014

Conte express de Noël

Si ça se trouve, dans la soirée, quelque part sur une ZAD, une jeune Malienne et son mari, sans papiers, poursuivis par la police, auront trouvé un refuge précaire. Alors qu'un urgentiste en grève était venu voir un peu par hasard ce qui se passait chez ces jeunes-là, il va aider la femme à accoucher dans une grange, entre un boeuf et un âne. Et trois envoyés de trois mouvements étrangers qui étaient là, un anarchiste Grec, une fille d'OWS et un responsable de Via Campesina vont laisser des cadeaux (Marx, Debord, Charbonneau) avant d'aller témoigner de par le monde.
Joyeux Noël à tous les lecteurs de FQG! La révolution l'année prochaine!

Noël de France

Il est bien entendu hors de question de laisser ici le monopole de la belle figure émancipatrice du Christ aux intégristes ou aux ménards. Pas question non plus d'ailleurs, de leur laisser la France à laquelle ils ne comprennent rien, en tout cas beaucoup moins que les Chaussettes Noires qui dans le dernier couplet de la chanson passent du particulier à l'universel alors que les têtes de mort et de gondole médiatique ne cessent de faire le contraire. Merci, Eddy. Merci, petit Jésus.

lundi 22 décembre 2014

Tombeau pour Joe Cocker


Il me semble qu'on a pas mal embrassé
sur Night Calls
au début des années quatre-vingt dix
dans un temps où il y avait encore des radios cassettes 
dans nos voitures
où sur des voies rapides nous roulions
la nuit vers la côte belge
à moins que ce ne soit vers la trentaine
Il me semble qu'on a pas mal écrit
sur Night Calls
au début des années quatre-vingt dix
avec une Canon et ses cassettes à ruban thermique
sans trop d'espoir Le cimetière des plaisirs
on avait pourtant le ventre plat
et on tenait l'alcool dans les bars d'Ostende
aussi bien qu'un plombier à Sheffield
Mais personne n'entendait nos appels de nuit
et à côté de nous dans la voiture
une main de fille
dans un geste oublié remettait la cassette
au début 
sur Night Calls
c'était au début des années quatre-vingt dix
c’était au début des années quatre-vingt dix...

© jérome leroy22-12-2014

L'Archipel du Jetlag

Il est où le Soljenitsyne du vingt-et-unième siècle, là, sérieux?
L'Archipel du Jetlag!
Best-seller mondial! USA discrédités! Capitalisme totalitaire dénoncé! Droits de l'homme bafoués! Effondrement du système! Alors, ça vient où ça marchait seulement contre le communisme? 

dimanche 21 décembre 2014

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 25

"-Figurez-vous qu'il y a en moi une espèce de commis voyageur inassouvi. J'aime ouvrir le guide Michelin et me dire: aujourd'hui, je pourrais être à Montbrison,  8521 habitants.
  -Qu'est-ce que vous vendriez?
  -Absolument rien. Dans mon rêve je suis un commis voyageur du néant. Je ne m'occupe que du gîte et du couvert. Je descends à l'hôtel du Lion d'Or, 20 chambres, chauffage central, baignoire. Après dîner je marche un peu sur le boulevard Duguet, je prends un dernier verre près de la gare avant de rentrer me coucher. Et puis un jour, je me retirerais des affaires. A Pont-à-Mousson ou à Saint-Junien, peut-être à Maubourguet,  je prendrais une chambre dans un hôtel près de la gare et je me ferais retraité, c'est à dire que je deviendrais l'hôte permanent d'un endroit où les gens ne font que passer."

Jean Freustié, La Passerelle (Grasset, 1963)


On rappellera que Freustié, c'est très bien en général, que 2014 était son centenaire, que ça ne coûte rien chez nos amis les bouquinistes parce qu'il avait surement de gros tirages à l'époque et que cet extrait correspond à un fantasme de plus en plus clairement ancré chez votre serviteur.

samedi 20 décembre 2014

Moi aussi, je vais faire comme Zemmour et gagner plein de thunes....

...en assumant tout haut ce qu'on pense trop souvent tout bas à gauche.
En effet, étant donné l'ambiance de "réarmement moral" dans le pays, je me demande si je ne pourrais pas faire un livre scandaleux, genre Le suicide français, mais où  j'expliquerais que je pense que le FN est toujours un parti d'inspiration fasciste, qu'il n'y aurait pas eu de Résistance sans les communistes, que le mariage gay avec adoption et PMA est une bonne chose, que le cannabis devrait être légalisé, qu'il faut accorder très vite le droit de vote aux immigrés dans les élections locales pour mieux les intégrer, que cette même immigration est une chance pour la France (démographie, retraites, etc), que le problème n'est pas l'Islam mais le capitalisme financiarisé, que tout vaut mieux que la prison pour les délinquants, que les zadistes inventent de  nouveaux modèles intéressants, que "bobo" n'est pas toujours une insulte, que déconstruire les stéréotypes à l'école est plutôt une bonne idée in fine , que le bilan de 68 est globalement positif et que la nouvelle bien-pensance et le nouvel empire du Bien, ce sont les néoréacs.
300 à 500 000 exemplaires assurés.
Et avec l'argent, j'achèterai des truffes et je financerai une révolution marxiste
.

vendredi 19 décembre 2014

jeudi 18 décembre 2014

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 24


« Moi, pauvre colporteur de paroles

Ne mourrai-je pas ? Oui, s’il plaît à Dieu !

Mais pourvu que j’aie pris du plaisir,

Une bonne mort ne me déplaît pas »

mardi 16 décembre 2014

Eric-Michel Zemmouellebecq: même pas peur!

Brisant des tabous, Eric-Michel Zemouellebecq ne laissera personne indifférent
Evénement littéraire de la rentrée de janvier. Le premier roman de Eric-Michel Zemouellebecq: La soumission française du suicide dans ta soeur la pute djihadiste.
Ce sera sulfureux mais sans concessions et cela va briser de sacrés tabous. 

Evidemment, l'auteur sera victime d'une conspiration du silence bienpensant bobopédéraste de soixante-huitards libéraux libertaires suppôts de l'Empire du Bien mais Eric-Michel Zemouellebecq saura la dénoncer lors des 124 émissions télé, des 243 émissions radio auxquelles il sera invité et des 981 entretiens qu'il donnera à la presse.

dimanche 14 décembre 2014

L'ange gardien, point presse

1) Un article dans mon cher Liberté Hebdo (le petit canard rouge du Nord qui a besoin de vous, toujours)
2)Un article dans l'Express du 3 décembre
3)Un entretien avec La Dépêche du midi, à l'occasion de la rencontre toulousaine à Ombres Blanches qu'on pourra lire ici

Sauf dans les chansons, mars 2015

Les épreuves sont arrivées

Dan Fante, poète du roman noir

À quoi reconnaît-on un bon écrivain ? Par exemple à sa manière de jouer avec les codes, les règles, les genres, de les subvertir mais, évidemment, pas de les supprimer, ce que font les avant-gardes paresseuses qui donnent ainsi une factice impression de nouveauté au lecteur éberlué. A ce titre, Dan Fante est incontestablement un bon écrivain et son roman noir Point Dume (Seuil/Policier) est un exemple de  ce qu’affirme la sagesse populaire : c’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes. On retrouve chez Dan Fante, d’emblée, quelques archétypes du roman noir qu’on pourrait croire usés jusqu’à la corde, l’ex-détective privé qui passe sa vie aux Alcooliques Anonymes, la femme fatale, le tueur sadique, le flic ripoux vendeur d’armes. On a presque l’impression de reconnaître de vieux amis dans de vieux décors, ici Los Angeles et Malibu. 
Mais voilà, Dan Fante est le fils du grand John Fante, celui des Rêves de Bunker Hill, et il a hérité de son père non seulement une forte propension à l’ivrognerie mais aussi une manière de style à la fois brutal, évident, efficace qui refuse le chantournement mais qui n’empêche pas une sourde mélancolie et une attention aux mouvements les plus imperceptibles des âmes en détresse. Le narrateur de Point Dume, JD Fiorella est de fait un véritable double de Dan Fante. Comme son créateur, Fiorella est un ivrogne repenti, il a un père écrasant qui fut un grand écrivain méconnu et un scénariste alimentaire pour Hollywood et il a même publié un recueil de poèmes comme l’a fait Dan Fante dont nous recommandons au passage les excellents Bon baisers de la grosse Barmaid et De l’alcool dur et du génie où la poésie ressemble elle aussi à un roman noir, partagé entre violence, désespoir et instants de lyrisme lumineux :
Je suis redevenu ce gamin ivre de printemps
qui fonçait à vélo dans les petites rues de New York
devant les bornes d’incendie ouvertes
-trempé jusqu’aux os
lançant ma vie vers un ciel
où Dieu sautait à la corde.”
Fiorella, lui, est poursuivi par des cauchemars qui lui viennent de son époque new-yorkaise quand il fut impliqué dans une tuerie du temps où il était privé. Sur la côte Ouest, il vit comme un vieux garçon avec sa mère, la veuve du grand écrivain, dans une grande maison qui tombe en ruine progressivement près de la plage de Point Dume. Il essaie de bosser dans les voitures d’occasion entre deux réunions aux AA où il croise pas mal d’ex–vedettes de la télé ou du cinéma et il ne faut pas rater ces scènes qui nous donnent une certaine idée du monde du travail aux USA qui ferait saliver d’envie notre Gattaz national.
Et puis tout déraille, évidemment, assez vite. Fiorella va d’abord s’embrouiller avec la conductrice d’une Porsche jaune qu’il avait d’abord prise pour un homme et son seul pote des AA est retrouvé mort, le pénis tranché. Fiorella, sans qu’il sache pourquoi s’empare de l’appendice avant l’arrivée de la police et va l’inhumer dans son jardin. Il fait aussi ajouter l’incendie de la voiture maternelle, une vieille Honda rouge, qui était son seul moyen de transport dans une ville où les piétons ont une espérance de vie très limitée, et son licenciement de la concession d’occasions suite à une vente où les clients ont donné un chèque en bois.
Dans ce chaos, Fiorella retrouve de vieux réflexes et essaie de comprendre ce qui se passe et si par hasard ce ne serait pas cette engueulade à propos d’une queue de poisson avec la fille en Porsche qui serait à l’origine de tout ça. Evidemment, tout sera beaucoup plus compliqué  car si Dan Fante est non seulement un écrivain qui sait jouer sur tout le clavier, c’est aussi un vrai raconteur d’histoires avec une intrigue aux détours formidablement vicieux et à la cruauté exemplaire.


Point Dume de Dan Fante (Seuil/Policier).

Paru sur Causeur.fr

mardi 9 décembre 2014

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 23

"Il faudra bientôt, je le soupçonne, que nous nous cachions pour lire, comme le temps est venu de se cacher pour boire. Rendre hommage au vin loyal confine à l'insoumission et invite à la clandestinité. Nous sommes quelques uns à nous préparer à des lendemains furtifs"  
Jean-Claude Pirotte, Expédition nocturne autour de ma cave.

Demain soir, à Toulouse

Rencontre autour de L'Ange gardien, demain à 18heures, à la librairie Ombres Blanches

lundi 8 décembre 2014

L'ange gardien: les mots d'Elsa, en attendant Lyon.

Dans le dernier numéro de la revue Alibi, on demande à des auteurs d'aujourd'hui d'indiquer en quelques lignes le roman noir qui les a marqués ces derniers temps.

Voici ce qu'écrit Elsa Marpeau, à propos de L'ange gardien. J'ai beau savoir que c'est une amie, j'ai beau savoir qu'elle est redoutablement intelligente, j'ai beau savoir que c'est un bel écrivain, je ne m'attendais pas à ce concentré de perspicacité et de sensibilité. Etre mieux compris par l'autre que par soi-même, volupté ultime de celui qui écrit:
Sinon, L'ange gardien a été sélectionné pour le Prix des lecteurs/20minutes-Quais du polar 2015

dimanche 7 décembre 2014

"Que les loups se vivent de vent..."

Valls me fatigue. Sarkozy me fatigue. La politique française me fatigue. Les journalistes et les commentateurs me fatiguent. Si je n'étais pas communiste et si je n'avais pas une furieuse envie de voir de mon vivant le capitalisme crever de ses contradictions, je me barrerais sur une île bretonne, ou grecque, là, tout de suite avec la pléiade de Villon qui vient de sortir. Et je laisserais ce pays de zombies à sa zombification:
                                         "En ce temps que j'ay dit devant
                                           Sur le Noël morte saison,
                                           Que les loups se vivent de vent..."

vendredi 5 décembre 2014

Bienvenue dans l'Europe Nouvelle: pour Nikos Romanos.

On résume? On résume.
Sur la photo, c'est Nikos Romanos. Il a 21 ans.  Il est Grec. Il est en prison depuis 2012 pour vols à main armée dans le but de financer une organisation terroriste. A cause du renforcement des lois carcérales par un gouvernement de collaboration austéritaire aux abois,  les conditions de détention de Nikos Romanos se sont aggravées et il ne peut plus suivre ses études. Il a donc entamé une grève de la faim. Pour le soutenir, des émeutiers qui sont le sel de la terre, ont enflammé Athènes depuis mardi.
Il est intéressant de savoir que Nikos Romanos, en 2008, a vu son copain de 15 ans, Alexis Grigoropoulos, mourir dans ses bras. Alexis avait été abattu par la police à l'issue d'une manif. Il s'en était suivi des jours et des jours d'émeutes qui étaient les prodromes de l'insurrection qui venait. 
Demain, ce sera le sixième anniversaire de la mort d'Alexis. Dans un pays qui résiste avec l'énergie du désespoir à la Troïka, on craint le pire. 
Le pire, c'est à dire le meilleur, donc.
Et quand vous penserez au vrai visage de l'Europe Nouvelle, ne voyez pas la face lisse des zombies Draghi ou Junker. Voyez le beau visage martyrisé d'un héros, voyez le visage de Nikos Romanos qui a plus de souvenirs que s'il avait mille ans...

L'Ange y sera

jeudi 4 décembre 2014

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 22

"Peux-tu encore, un petit moment, te rétablir en poésie? ...faire un petit bond de coeur et de bite au récit d'une épopée, tragique certes, mais noble...étincelante!...Te crois-tu capable?"
Louis-Ferdinand Céline, Mort à Crédit

mercredi 3 décembre 2014

Propos comme ça, 16



Quand le patronat manifeste, il ne craint pas les débordements: son service d'ordre, c'est la police.

Il n'y a pas eu de faute professionnelle dans la mort de Rémi Fraisse. Bienvenue dans la France d'Yves Boisset.

Le problème, dans la Vème république, c'est que le président incarne la nation. Or les deux derniers se vantent quasiment de ne pas boire de vin et de ne pas lire de romans. Au pays de Blondin et du Chinon de chez Lenoir.
Après, on s'étonne.

 Je ne serais pas contre une petite émeute avant l'apéro.

Il décida, pour commencer, de ne plus adresser la parole aux gens qui n'avaient pas vu Je t'aime Je t'aime de Resnais/Sternberg et lu Lourdes, lentes d'André Hardellet. Ca allait lui reposer la voix.

1er décembre. Le seul patron que je salue aujourd'hui, c'est Saint Eloi, le patron des métallos.

Le bonheur est dans le loin.

Grève générale en Grèce ce jour contre l'austérité. La troisième en trois mois. Allez on prend un pari sur le temps accordé par les médias à cette info. S'il y a un temps accordé.

Gattaz: "Le patron a peur d'embaucher en France." Pauvre petite chose fragile. Si son métier est aussi traumatisant, au patron, il ne faut pas qu'il insiste. Qu'il laisse son entreprise à ceux qui y produisent effectivement la richesse. Et puis, le patron qui n'aura plus de boulot du coup, comme on n'est pas chien, on le fera vivre avec les minima sociaux. Il passera du statut d'assisté riche au statut d'assisté pauvre. Mais il sera plus tranquille. Comme quoi, on n'est pas méchant avec les patrons, au fond.

"Attendons l'hiver, il fera sombre, et qui sait? nous serons loin." Jean-Claude Pirotte, Cavale.

Comme souvent en français, tout tient à une préposition. Non aux patrons DANS la rue. Oui aux patrons A la rue.

"-Entendu. C'est d'accord. Un excellent couteau. Fait sur mesure. Vous êtes chasseur?
-On pourrait dire ça comme ça. Je traque un porc."
Dan Fante, Point Dumme

Petites fugues, jour 4 (jeudi 27 novembre)








Départ de Besançon, avec les bagages, pour Belfort où je passerai la nuit prochaine. On se dirige vers la conurbation Sochaux-Montbéliard, le paysage change comme il change si souvent, très vite, en France. Décor de villes industrielles, plus ou moins en déshérence, même bonnes bouilles multicolores à la sortie des écoles. je me souviens de Roubaix. Ce pays-là fut, est encore mon pays, ces lieux détruits par le capitalisme, où tout est encore possible, le pire comme le meilleur. Une raison de rester communiste, une de plus, pour que ce soit le meilleur qui advienne et pas le cauchemar ethnolibéral. On passe au large des usines PSA.
 Nous arrivons à la MJC de Valentigney pour une rencontre à l'heure du midi. C'est L. qui l'anime. D'emblée, je me sens de plain pied avec elle, et avec son public, des gens avec qui elle organise un atelier d'écriture. C'est entre midi et deux, les gens croûtent avant de retourner bosser mais écoutent et posent des questions. Louisa est une fan de mon cher Frédéric Fajardie. Son nom, je le remarque de plus en plus, opère comme un mot de passe auprès de certains, une petite confrérie en France. La phrase de Chardonne: "Je ne voudrais pour lecteur que des gens que je voudrais pour ami" me revient à l'esprit. C'est peut-être cela la seule vraie postérité qui vaille. Après la rencontre, on parle un peu de politique, du coin. Moscovici étant devenu commissaire européen et Valentigney étant dans sa circonscription, il va y avoir une partielle en mars. Le FN a ses chances. Mais où n'a-t-il pas ses chances, désormais? 
Le soir, rencontre à la médiathèque de Seloncourt. On me présente un gros livre-boite qui reproduit la couverture de La Vie Ordinaire de Peros remplie d'objets qui symbolisent l'Ange Gardien et le Bloc. C'est merveilleusement fait. Une fausse couverture du Point, une reproduction encadrée de l'Origine du Monde, une fausse carte d'identité très bien imitée au nom de Martin Joubert,  etc...
Entre temps, j'ai pu voir Belfort que je ne connaissais pas. On dirait un Chirico hivernal, une architecture monumentale presque déserte. La pierre est rouge, les façades colorées, on est déjà en Alsace, ou presque. Depuis la citadelle, on voit se dessiner le ballon du même nom.
Le soir, dans ma chambre qui donne sur la cathédrale Saint-Christophe, je lis Les Poésies documentaires de Mac Orlan: 
"Le bout de la route était là...
La chanson s'éteignit un peu?
On coucha la bonne aventure
Dans les draps d'un petit lit bleu."

dimanche 30 novembre 2014

Codicille à L'ange gardien

On avait un peu oublié de vous parler de cette e-nouvelle inédite et disponible depuis quelques semaines au Seuil, ici.
Pour 0, 99 euros, vous saurez tout sur les aventures d'un personnage certes hautement improbable, puisque je l'imagine conseiller à la sécurité sous un président de droite puis auprès d'un ministre de l'Intérieur de gauche, et qui n'aurait de cesse d'inventer des ennemis intérieurs en surinterprétant des livres anarcho-autonomes ou en aidant à la fabrication de pamphlets sécuritaires et anxiogènes écrits par des journalistes à gage venus de l'extrême-droite. Bref, rien que du rocambolesque...`

samedi 29 novembre 2014

Petites fugues, jour 3 (mercredi 26 novembre)



Jour 3: mercredi matin à Pontarlier, lycée Saint-Bénigne. Toujours cette douceur anormale, malgré l'altitude. Intervention devant des secondes professionnelles. Enfin, c'est plutôt eux qui sont intervenus, en fait, sur Norlande et la Grande Môme. On peut voir ça ici. On les en remercie vivement, eux, leurs professeurs et la documentaliste. Toujours un peu frustrant, en fait, de ne faire que passer dans une ville. Fantasme de plus en plus grand, en vieillissant, de vivre dans la petite ville, injoignable enfin. 
Conversation entre mon accompagnateur et la documentaliste, qui illustre cette idée du "présent visionnaire" de JG Ballard. Ils parlent d'une rivière où les pêcheurs professionnels qui vendaient leur pêche ont disparu en quelques années, d'un lac où ils se baignaient enfants mais où, désormais, il faut faire attention, surtout pour "les petits ou les personnes malades". On tient tous, aujourd'hui, ce genre de conversation préapocalytiques sans même vraiment s'en rendre compte.
Bref retour à Besançon, le temps d'apercevoir la plaque de la maison natale de Charles Fourier. Encore un qui aura essayé, et qui aura bien fait d'essayer. Et puis vers 17h, on est récupéré par  l'ami Thierry « Pas Sérial S'Abstenir » Loew, l’organisateur du festival de polar de Besançon, en mai, pour partir rencontrer des lecteurs à la bibliothèque de Salins-les-Bains. On aperçoit le panneau qui nous annonce qu’on passe dans le Jura. Il fait déjà nuit quand on arrive, je ne peux que deviner la beauté de l'endroit, sa mélancolie d'ancienne grande ville devenue une belle endormie et qui sommeille, paradoxalement, dans la vallée de la Furieuse, surplombée par la silhouette massive du Fort Belin. 
La bibliothèque de Salins est proprement magnifique, qui se trouve dans un ancien théâtre du XVIIème siècle où l'on distingue encore la Rotonde, les loges, les balcons, la scène et les peintures murales d'époque. Accueil charmant, on nous laisse voir la salle des incunables avec notamment Le Bréviaire de Franche Comté de 1501, frais et enluminé comme une jeune fille qui se réveille et La cité de Dieu de Saint-Augustin de 1482 ainsi que le Grand Livre des Salines, livre de comptes mais dont le titre fait tout de même rêver, un peu. On apprend au passage le concept de "restauration invasive' pour un livre, concept condamné aujourd'hui, mais depuis peu, et qui consiste à restaurer un livre de manière irréversible; c'est à dire sous prétexte de le sauver d'empêcher les générations suivantes, qui auront peut-être d'autres techniques plus élaborées, de rendre le livre encore plus proche de ce qu'il était. 
Je me demande, si, précisément, on ne peut pas élargir cette idée au champ politique, si le capitalisme n'est pas une manière de restauration invasive qui rend irréversible par les immenses ravages qu'il a commis, le retour à un monde d'avant lui. Après la rencontre, on dîne assez joyeusement près de l'Hôtel de ville. Thierry nous ramène à Besançon où l'on va boire quelques bières au Marulaz, dans le quartier du même nom, en face d'une librairie anarchiste et en écoutant au bar Anna Karina qui chante Gainsbourg. 
Un dernier tramway passe le long du Doubs. 
On est bien, je crois.