jeudi 28 février 2013

Dans son genre


Il avait passé une bonne partie de sa jeunesse, dans les années 70, au milieu de brillants esprits collégiens qui, dès qu'ils le voyaient arriver dans la cour, lui disaient: "Tiens, c'est Jérôme." Trente cinq ou quarante ans plus tard, il se demandait s'il n'aurait pas mieux fait d'être C.Jérôme, finalement. Un chanteur pour minettes, un peu rondouillard, sans illusion sur son talent et sur le monde, ce qui était le meilleur moyen de bien faire son métier et, dans son genre, C.Jérôme l'avait bien fait.
Quand on y pensait, C.Jérôme avait eu une vie décente, honnête, en tout cas infiniment plus, au hasard, qu'un député copéiste, un critique littéraire, un trader ou un assassin d'enfants. Les petits bals sans importance où C.Jérôme avait dû se produire pour assurer ses fins de mois, il les avait  sûrement faits sans dépit et qui sait, peut-être même avec un amour vrai  pour les gens qui dansaient devant l'estrade de la salle des fêtes, un 12 juillet 1975. 
C.Jérôme avait apporté une forme de poésie émouvante et simple dans les chefs lieux de canton, il était le souvenir vivant du premier slow pour des milliers d'amants qui étaient devenus des couples et, aujourd'hui, alors que l'usine du coin venait de délocaliser, écoutaient encore, sur un mange-disques orange, ses quarante-cinq tours qui leur rappelaient le moment où tout leur avait paru possible dans l'existence et où, sans doute, cela avait été le cas.
Sérieusement, qui pouvait en dire autant? Et puis, il se serait bien vu, lui aussi, monter sur scène,  du côté de Brive ou de Denain, et commencer à chanter Les larmes aux yeux. D'ailleurs, quand il écoutait les paroles, il se disait qu'il avait dit du bien de textes infiniment plus nuls par complaisance, paresse intellectuelle, fatigue.
Alors que pour le public de Brive ou de Denain, il n'aurait pas pu tricher.
Comme C.Jérôme.


"En fait, la catastrophe est lente, Agnès..."

« - Mais vois-tu, il y a trente ans, quand j’étais petit garçon, si l’on m’avait dit que j’allais vivre dans un monde où l’on risque sa peau en mangeant, en se baignant, en faisant l’amour, un monde où il faut accepter de porter des masques certains jours, où la fête est devenue une obligation, un monde où l’on bombarde ses propres banlieues, où l’eau manque, où l’on ne peut plus jamais être seul sans avoir l’air suspect de maladie mentale, où vouloir faire un enfant à une femme en entrant en elle est devenu obscène, alors, tu vois, j’aurais dit à ce type que j’aimais bien la science-fiction, mais que, là, il y allait tout de même un peu fort. Qu’il n’était pas crédible… On supporte tout ça parce que ce n’est pas arrivé d’un seul coup, mais à doses homéopathiques, mois après mois, année après année. En fait, la catastrophe est lente, Agnès, terriblement lente. C’est une fin du monde au ralenti. Tu comprends ? – Je crois que oui. Hélas, je crois que oui. »

Comme un fauteuil voltaire dans une bibliothèque en ruine, (Mille et une nuits, 2007)

lundi 25 février 2013

Exactement celui qu'il lui fallait.

Il avait passé un week-end à Rouen, dans la maison de famille. L'hiver n'en finissait plus et quand il s'agissait de gris et de froid, Rouen savait y faire. Un gris qui faisait mal aux yeux, un froid qui mangeait les os. 
Il trainait dans la maison en se demandant quand il allait retrouver le moral, l'envie d'écrire, enfin tout ce qui avait tendance à lui filer entre les doigts, en ce moment. C'est alors qu'il tomba sur ce recueil de Larry Brown, Dur comme l'amour, dans la bibliothèque. Il faisait partie des livres qu'il laissait chez sa mère quand il passait la voir avant de partir en vacances ou d'en revenir. C'était déjà assez encombré comme ça chez lui. Il arrivait que certains de ces livres n'eussent jamais été lus. Il prenait toujours trop de livres quand il partait en vacances, l'idée qu'il se faisait de l'enfer étant précisément de manquer de livres en français dans un pays étranger. D'où les excédents de bagages. On lui avait bien parlé des tablettes ou des liseuses mais il était méfiant. On pouvait lui en vanter tous les avantages, ça restait des machines. Et les machines, ça tombait en panne. Jusqu'à preuve du contraire, on n'avait jamais vu un livre tomber en panne. 
Donc, Dur comme l'amour. Il avait déjà lu des romans de Larry Brown, L'Usine à lapins, Fay, Père et fils. Il en avait gardé un excellent souvenir. Une littérature de la mélancolie virile, quelque chose d'hemingwayien dans le mélange de testostérone et d'hypersensibilité. Avec en plus cet exotisme que représente pour tout Français dans une maison de famille en Normandie cette Amérique des parties de chasse, des pick-up, des packs de bière qui attendent dans la glacière, des routes désertes et des emplettes qu'on rapporte dans des sacs en papier kraft.
Il avait lu, allongé sur un divan avec vue sur le jardin, la nouvelle la plus longue du recueil, 92 jours, presque un roman ou, comme on dit là-bas, une novella. 92 jours était une belle histoire sur un type qui ne croyait plus qu'en l'écriture et qui passait son temps à envoyer des nouvelles à des revues qui les refusaient plus ou moins poliment. Entre deux cuites, deux petits boulots, deux séjours en taule et deux engueulades avec sa femme divorcée, il écrivait, écrivait, écrivait. Le personnage, jusque dans ses initiales, était évidemment un double de Larry Brown. On ne s'était jamais assez intéressé, à son avis, à cette capacité des auteurs américains à parler d'eux-mêmes sans sombrer dans le nombrilisme. Il y avait là des leçons à prendre. 
A la fin de l'après-midi, il avait terminé 92 jours. Il ne s'était levé qu'une seule fois du divan pour trouver un crayon et cocher un passage: "J'ai réussi à continuer à travailler. La journée était longue et je savais que d'autres journées seraient longues, elles aussi, et que parfois les hommes doivent être proches d'autres hommes capables de les aider à traverser des temps difficiles. Parce que c'est ce qu'ils étaient, ces temps-là: difficiles." 
Il pensa que c'était dommage que Larry Brown ne fût plus de ce monde depuis 2004. Il aurait aimé lui écrire un mot. Il lui aurait dit à quel point il avait été touché par 92 jours, par cette foi en l'écriture, par cet amour presque franciscain pour les animaux, les enfants, la nature, par cette distance entretenue vis à vis de lui-même qui n'était pas vraiment de l'ironie mais empêchait tout esprit de sérieux ou, pire encore, toute tristesse larmoyante. En plus, Larry Brown faisait allusion à la mort de Roy Orbison, dans 92 jours.
C'est dire si le hasard avait mis entre ses mains, par cette sale journée de février, le livre qu'il lui fallait pour avoir la force de continuer encore un peu.
Exactement celui qu'il lui fallait.


Dur comme l'amour est disponible en folio, comme la plupart des livres de Larry Brown

samedi 23 février 2013

Ca ira mieux quand la gauche sera au pouvoir

Une loi d'amnistie des syndicalistes condamnés, notamment à l'époque où Sarkozy s'amusait à criminaliser toute forme de résistance sociale, a été déposée à l'inititiative des députés du Front de Gauche. Refusée en commission courant janvier(eh oui, c'est ça aussi le social libéralisme), elle passe au sénat ce 27 février. Un meeting du FDG est prévu lundi soir et un ultime rassemblement devant le Sénat mercredi. Normalement, ça devrait être bon, mais quand même: ne jamais oublier que Valls, le Jules Moch des années 10, a déclaré récemment:"En réprimant une grève, on défend l’outil de travail", on comprend qu'il faut faire gaffe quand même.

jeudi 21 février 2013

Merci, sale con!


Ceci n'est pas un pneu.
paru sur Causeur.fr
Cher Monsieur Grizzly1,

Vous avez fait fort, très fort. Je voulais vous remercier pour la lettre que vous avez envoyée à Arnaud Montebourg à propos de l’usine Goodyear d’Amiens Nord, cette usine qui vous a tant traumatisé. Savez-vous qu’Amiens Nord est un coin connu chez nous pour ses émeutes, en plus des ouvriers qui se gobergent dans le chômage technique ou les allocations de notre pays surmutualisé ? On a en beaucoup parlé à un moment, de ces émeutes, pour dire que c’était quand même honteux tous ces voyous qui cassaient et brûlaient. Et malheur à celui qui aurait osé une ébauche d’explication en invoquant la situation de l’emploi à Amiens et dans les environs. Celui-là aurait été lapidé comme un gauchiste irresponsable, adepte de la culture de l’excuse. Puisque c’est bien connu, dans le nouvel évangile conservateur, la violence des banlieues est ethnique, uniquement ethnique, forcément ethnique.
 
Oui, merci, monsieur Grizzly. Vous avez été insultant, cynique, caricatural. Plus proche du pamphlétaire que du patron responsable que vous vous targuez d’être. Mais je voulais tout de même vous remercier. Vous avez réussi un exploit. Parfois, quand on est de gauche comme moi, c’est-à-dire contre votre réel qui n’est jamais qu’une construction idéologique, on se dit à force de lassitude : « Et si je menais un combat perdu d’avance ? Si finalement je me cantonnais à un antilibéralisme incantatoire ? Si finalement j’étais dans la caricature, moi aussi. Si la solution raisonnable, ce ne serait pas d’accepter la loi du marché avec un soupçon de régulation. Si ça se trouve, la lutte des classes, c’est complètement idiot. Même des ministres PS le disent… Le patron et l’ouvrier ne sont pas des ennemis. L’un donne du travail à l’autre et tout le monde produit des richesses pour le plus grand bien de la société. Il suffirait juste de savoir placer le curseur de la redistribution de manière acceptable en sachant que si l’ouvrier vend sa force de travail, c’est le patron qui prend les risques. Mais tout ça pourrait se régler entre gens de bonne compagnie avec des syndicats responsables et des organisations patronales humaines ».
 
Oui, l’air de rien, il est comme ça l’homme de gauche, contrairement à l’idée que vous vous en faites. Il a des doutes, il se pose des questions, il faut dire qu’il est tellement habitué à penser de façon minoritaire dans un monde qui se droitise depuis quarante ans  à cause d’une crise qui a tout fragmenté et  a transformé la société en une guerre de tous contre tous, qu’il a presque honte de continuer à croire que la prévention vaut mieux que la répression, qu’un haut niveau de protection sociale est  la moindre des choses dans des pays riches, que les acquis sociaux ne sont pas des privilèges mais des victoires obtenues de haute lutte. Oui, figurez-vous, monsieur Grizzly, que si on en n’est pas encore à faire travailler les enfants soixante heures par semaine, en France, c’est qu’il a fallu à chaque fois que les « syndicats fous », je vous cite, mettent le couteau sous la gorge à tous les comités des forges de toutes les époques, que rien ne s’est obtenu sans révolutions ou par un rapport de force dans la rue et les usines, le dernier grand bond en avant en la matière étant finalement les accords de Grenelle de 68. Le patronat devrait parfois se dire qu’il a les syndicats qu’il mérite, monsieur Grizzly, la violence du faible ne faisant que répondre à celle du fort.
 
Alors vous comprenez bien que votre lettre est une divine surprise, une piqûre de rappel, un électrochoc qui va remobiliser les adversaires de votre vison du monde, un monde plein d’ouvriers fainéants, de syndicats irresponsables, un monde où des ouvriers français sont une variable de gestion que vous n’hésiterez pas à gommer en allant faire travailler des chinois.
 
Méfiez-vous tout de même, monsieur Grizzly, un jour le stalinocapitalisme chinois lui aussi aura ses mouvements sociaux, ses ouvriers qui estimeront que l’esclavage n’est pas une fatalité pour accroître votre marge bénéficiaire.
 
Exemple d'ouvrière française lascive et feignasse
Oui, monsieur Grizzly, avant votre lettre, on aurait presque pu croire que les patrons ou les financiers commençaient à se rendre compte que ça ne pouvait plus durer. On oublie que la célèbre phrase de Warren Buffet sur la guerre de classes que les riches sont en train de gagner est un constat angoissé et on se souvient qu’il y a quelque jours à Davos, le grand spéculateur repenti Georges Soros, devenu philantrope, admettait que les marchés financiers fonctionnaient de manière totalement irrationnelle depuis 2008.
 
Et vous voilà, avec vos gros sabots, vos insultes, votre morgue. Vous êtes énervé, je vous comprends. Il y a cet avocat du « syndicat fou », Fiodor Rilov, qui a aussi défendu les « Conti » et qui a fait casser depuis cinq ans devant la justice tout vos plans sociaux. Et vous oubliez de dire que si les ouvriers de cette usine travaillent aussi peu, c’est que Goodyear a volontairement  fait baisser la production pour justifier la fermeture du site. Eh oui, foutu pour foutu, avec le « syndicat fou » et Fiodor Rilov, Goodyear devra raquer un max pour le plan social. Ca énerve comme s’il s’agissait de vous, hein ?
 
Consolez-vous, si l’usine Goodyear est trop chère à votre goût, à défaut de la reprendre, vous trouverez toujours en France des masochistes qui adorent prendre des coups de pieds au cul de la part des étrangers. Récemment,  Goldman Sachs, des potes à vous sans doute, proposait sans rire une baisse d’un tiers des salaires pour relancer l’économie française. Quand on gagne 10 000 euros par mois, why not ? Mais quand on en gagne 1000, ça sent le mobile-home et la tuberculose, non ?
Mais enfin, monsieur Grizzly, vous avez même réussi à gêner aux entournures madame Parisot, c’est dire votre talent. Voilà la patronne des patronnes elle-même qui juge vos propos « inacceptables ». C’est bien la première fois qu’elle parle comme ça d’un patron. Décidément, monsieur Grizzly, chapeau !


  1. Surnom donné par Maurice M. Taylor aux Etats-Unis. 

mardi 19 février 2013

Bientôt, après le Spectacle...


"C'est vivre et cesser de vivre qui sont des solutions imaginaires. L'existence est ailleurs."
André Breton, Manifeste du Surréalisme.


samedi 16 février 2013

Penser global, s’immoler local


paru sur Causeur.fr

Les sociétés réagissent comme des êtres humains et les êtres humains comme des sociétés selon la vieille théorie du macrocosme et du microcosme qui a séduit aussi bien les présocratiques qu’Aristote et la philosophie humaniste de la Renaissance. Chaque homme est univers en miniature, chaque corps reproduit en lui l’harmonie des sphères et le cas échéant en reproduit aussi les désordres, les catastrophes cosmiques.
C’est pour cela que Djamal Chaar, 43 ans, a fait s’écrouler l’univers en se suicidant mercredi 13 février devant une agence Pôle emploi de Nantes. 
On va s’en rendre compte. Pas tout de suite mais on va s’en rendre compte. Il l’a fait de la manière la plus définitive, la plus atroce et la plus spectaculaire : en s’immolant par le feu. Dans la mémoire collective, cette façon de se suicider renvoie aux images les plus fortes de la mort volontaire au vingtième siècle comme unique moyen de dire au monde qu’il s’écroule et qu’il faut témoigner quitte à en mourir : celle des bonzes s’opposant au gouvernement pro-américain du Sud-Vietnam ou à l’occupation chinoise au Tibet. Ou encore celle de Jan Palach au moment de l’invasion soviétique en 68. Plus proche de nous, on sait que c’est l’immolation par le feu d’’un vendeur ambulant qui a déclenché la révolution tunisienne.
 
Djamal Chaar s’est suicidé parce qu’il était chômeur en fin de droits mais son acte nous renvoie à une société française qui est elle-même tout entière en fin de droits. Les plans sociaux qui se succèdent, les menaces de plus en plus fortes que font peser sur le mode de vie des plus fragiles l’adaptation à marche forcée aux critères inhumains de l’économie mondialisée, la fin programmée d’un pacte social qui pouvait faire espérer une vie digne à tous est un changement de civilisation. Et celle qui vient n’aura pas le visage aimable de l’harmonie relative que le modèle français avait instauré depuis le CNR, quand les dirigeants issus de la Résistance, gaullistes ou communistes, avaient décidé que la France ne pourrait se reconstruire que dans la justice sociale et appelaient leur programme Les jours heureux.

On trouvera sans doute des explications au geste de Djamal Chaar, on en trouve déjà. Cela rassure, les explications, quand bien même Djamal Chaar a bien pris soin d’expliquer son geste. Mais on préférerait ne pas savoir, ne pas avoir à affronter ce qu’il nous a dit. On prétendra que Djamal Chaar avait des problèmes personnels. C’est à peu près aussi indigne de dire que Jan Palach se serait immolé devant les chars russes parce qu’il avait un chagrin d’amour. On accusera Pôle Emploi, en oubliant que Pôle Emploi, pour ses employés soumis comme les autres à la RGPP, est un lieu où le travail est devenu une souffrance aux noms de critères de rentabilité et que par la force des choses, il ne reste plus que quelques minutes à consacrer à des dossiers chaque jour plus nombreux et plus compliqués.

Il est beaucoup question de la violence dans la société française, d’une délinquance endémique, d’un choc de civilisation qui se profile dans nos banlieues, d’effrayants syndicalistes chez PSA qui décident de ne pas se laisser faire et qui se retrouvent traînés devant la justice. Et Manuel Valls dont on rappelle qu’il est ministre de l’Intérieur socialiste retrouve un discours qui n’est pas sans rappeler celui qui identifiait dès le XIXe siècle les classes laborieuses aux classes dangereuses : “Oui, il y a du désespoir depuis des années, souvent dans des bassins d’emploi qui ont déjà été en difficulté. Mais, comme ministre de l’Intérieur, je me dois d’assurer l’ordre. Il ne s’agit pas de criminaliser les syndicalistes. Le droit de manifester, de faire grève, le droit d’expression sont constitutionnels, j’y suis profondément attaché, mais le désordre n’est pas une bonne chose”. Monsieur est trop bon.

Il nous semble pourtant que le désordre n’est pas là. Le désordre est dans le fait que Djamal Chaar, et il y en a eu d’autres avant lui, ne trouve plus comme unique porte de sortie que de brûler vif. On comprend que ce geste nous renvoie à une vision bien gênante de la France de 2013. Il serait tellement plus confortable de penser que tous nos malheurs viennent du « fascisme islamique », toujours selon les mots de Manuel Valls, ou d’une France devenue la proie d’une jeunesse sans repères qui pille et qui viole, faisant régner la terreur. Non, ce qui fait régner la terreur, aujourd’hui, ce sont des politiques économiques qui ont accepté que la compétitivité, par exemple, puisse se faire avec comme unique levier des salaires toujours plus bas, du chantage à l’emploi, une précarité accrue. D’ailleurs, les sondages le disent jour après jour, malgré les gesticulations médiatiques : la première préoccupation des Français n’est pas l’insécurité, ni la panique identitaire, ni le mariage gay, mais la peur de perdre son boulot, et la dignité qui va avec.

Djamal Chaar est mort. Il a retourné cette violence contre lui. D’autres décideront peut-être qu’il vaudra mieux brûler les banques ou les usines. Quoi qu’en pense le ministre de l’Intérieur ou le Medef, il faudra avoir le courage de les regarder dans les yeux pour leur donner tort.
 
Parce qu’avec Djamal Chaar, ce n’est plus possible. 

Il n’a plus d’yeux.

jeudi 14 février 2013

L'odeur des charniers

Un livre qu'on ne nommera pas ici car ce serait lui faire de la pub et qui rencontre un certain succès dans les milieux droitards extrêmes (un indice: son titre emprunte à un chef d'oeuvre d'Anthony Burgess, en faisant d'ailleurs un beau contresens) veut faire croire de manière assez pute et par une triste compilation merdique de faits divers crapoteux que la France serait, essentiellement pour cause de délinquance allogène, forcément allogène, un pays à feu et à sang où l'on viole, pille, massacre de bons citoyens toutes les cinq minutes. Le triste sire, qui est l'auteur de cette poubelle fascistoïde et menteuse, n'a pas de son propre aveu de solution, mais on sent bien entre les lignes que si l'on pouvait armer les citoyens (blancs), déporter massivement du bougnoule hors de nos frontières, rétablir la guillotine et donner sans conditions des permis de tuer aux flics, ça irait tout de suite mieux.
Cette crapulerie éditoriale fait bandouiller les néo-réacs poujadistes et trouillards et mouiller les mémés islamophobes qui fantasment sur l'Arabe comme la femme blanche de l'Alabama fantasmait sur la taille de la  queue du nègre ségrégué (on peut lire W.Reich et Chester Himes sur la question). Ces hyperdroitards sont d'ailleurs toujours aussi paumés dans leur rivalité mimétique avec l'Islam :une religion de mecs, une religion qu'aime pas les pédés, une religion qui est en phase de conquête,  sans féministes, bref ils le haïssent par ce que ça leur renvoie tout ce que eux sont persuadés d'avoir perdu à cause de mai 68.
                                                        XXX
Alors, il ne sera pas dit ici, dans notre zone chaviste libérée que nous ne conseillerons pas à notre tour un livre choquant, excessif et juste car la colère qui a présidé à son écriture est fondée sur la rigueur sociologique. Cela ne veut pas dire qu'il est vrai sur toute la ligne, mais bon, entendre un autre son de cloche que celui des charognes qui appellent Taubira Taubiwa et trouvent ça drôle, un son rigoureusement antiautoritaire, ça fait vraiment du bien.
Il s'agit de La domination policière de Mathieu Rigouste que l'on trouvera à La Fabrique. Ils nous énervent, parfois, à la Fabrique à vouloir voir par exemple dans la loi interdisant le voile une manifestation d'oppression contre les pauvres. On pense que c'est très con. Con, mais pas de l'ordre de la saloperie comme de foutre sur le dos des mômes des cités la responsabilité du désastre en cours créé par le capitalisme.
La thèse de Rigouste est simple et étayée. La façon dont on demande à la police d'intervenir dans les banlieues est, dans la forme et le fond (BAC), directement héritée des méthodes flicardières, quand il s'agissait, déjà dans les années trente, de mettre en place des brigades spécialisées dans la surveillance des bidonvilles remplis de colonisés venus bosser en métropole. Pour Rigouste, l'utilisation de la police dans les quartiers, en plus d'être héritée du passé colonial de la France, est  "proactive". Ce qui signifie que ses missions ressortissent autant à la surveillance qu'à la provocation intentionnelle de manière à créer l'incident qui permettra la répression. Les révoltes de 2005 sont les conséquences un peu imprévisibles d'une proactivité réussie. Celles de Villiers-le-Bel aussi.
Contrairement au sinistre cloune préfasciste que nous évoquions au début de ce billet, Rigouste a compris que ce ne sont pas les pauvres qui font la guerre à la société mais que ce sont eux à qui ont fait la guerre, une guerre d'apartheid social, économique, culturel. Demandez, par exemple, son avis sur la question, à une torche humaine immolée en fin de droits devant Pôle Emploi.
Rigouste finit en appelant à l'insurrection. Au début on a trouvé ça un peu romantique et dangereux. Et puis on s'est dit qu'il n'était pas forcément de mauvais aloi de foutre les foies aux pétainistes rubiconds et aux épicères couperosées qui s'amusent à Radio Mille Collines derrière leur clavier.
En fait, comme ils diraient, ces têtes de mort, c'est de la légitime défense. 
Sauf que là, le gibier changerait. Pour une fois.
La domination policière, une violence industrielle de Mathieu Rigouste (La Fabrique, 15 euros)

mardi 12 février 2013

Je ne vais pas en faire toute une histoire

Je ne suis pas d'un athéisme radical.

Je deviens luxembourgiste en vieillissant.

Je relis Le rouge et le noir.

Je ne me souvenais pas des petits pistolets que Julien porte sur lui dès le début de la deuxième partie.

Je perds les sensations exactes: l'âge?

Je ne serais  pas contre l'idée d'une pause dans les contre-réformes.

Je me demande si le départ de Benoît XVI n'est pas le signe de cette fatigue généralisée du monde.

J'ai bien aimé Caritas in veritate (2009)

J'ai bu une bouteille d'A bouche que veux-tu de Jean-Christophe Comor.

Je n'ai plus envie de sortir. Ou alors définitivement.

J'ai lu Une fille, qui danse de Julian Barnes.

J'ai écrit un poème.

J'ai cassé ma machine à remonter le temps. Mais comme on me dit que je n'en ai jamais eu...

Je pense à Frédéric Berthet.

Je ne vais pas en faire toute une histoire.

Ou bien si?

Audrey H., je pense à vous!


dimanche 10 février 2013

Un certain goût pour l'absence

Adieu Philippine, L'école des Absents et Hors d'atteinte sont des titres qui m'enchantent ces temps-ci.

On est toujours trop là.

«Dix fois par an, le privilégié pourra être transporté au lieu où il voudra, à raison d’une heure pour cent lieues ; pendant le transport il dormira. »



Stendhal dans les Privilèges











vendredi 8 février 2013

Happy birthday, Nina...




Tout ça passe beaucoup trop vite, ma chérie. Ton vieux tonton et parrain nostalgique qui t'aime.
Remember Sankukaï! 
Et puisses-tu voir de ton vivant l'avènement d'une société réellement socialiste! Avec des vrais bouts de bonheur dedans! 
La photo, là, ça fait déjà quelques temps, non?
 


Comment se faire traiter de bien-pensant par les néo-réacs en dix leçons

paru sur Causeur.fr



1. Trouver que l’appellation médiatique : « salle de shoot » pour « endroit où consommer de manière digne et sécurisée, par voie injectable (héroïne, cocaïne) ou fumable (crack), des produits achetés à l’extérieur » est déjà une manière de pourrir le débat et de confondre un problème sanitaire avec un problème sécuritaire.
2. Penser que la loi sur le mariage pour tous, sans PMA et sans GPA (un mariage pour tous « sec » comme il y a eu un quinquennat du même nom voté en 2000) n’est pas une révolution ni un changement de civilisation.
3. Estimer que l’attaque du TGV à la sortie de la gare de Marseille par une centaine de voyous, qui prétendaient « tourner un clip » me pose plus de questions sur l’état de la société qu’elle ne m’apporte de preuves sur la violence de la jeunesse.
4. Être assez peu étonné en apprenant par un sondage qu’un Français sur trois adhère aux idées du Front National mais qu’ils ne croient pas aux solutions de ce parti. Je ne sais pas, comme si Fabius l’avait dit en son temps, le Front National pose les bonnes questions mais en tout cas il doit bien mal les poser.
5. Être beaucoup plus étonné, en revanche, dans ce sondage TNS Sofres, de trouver des chiffres qui correspondent assez peu à la présentation médiatique de l’enquête : il n’y a que 32 % des Français qui seraient favorables au rétablissement de la peine de mort. Chapeau pour le sang froid des 68% restants.
6. Être légèrement agacé, dans ce sondage, de voir que la première proposition, « On ne défend pas assez les valeurs traditionnelles en France », et avec laquelle 72% des sondés sont d’accord, est interprétée comme symptomatique d’une droitisation du pays. Parce que c’est quoi, des valeurs traditionnelles ? Des valeurs de droite ? Vraiment ? Liberté, égalité, fraternité sont des valeurs traditionnelles, non ? Et elles seraient le monopole de l’UMP et/ou du FN ?  L’amour de sa famille, de son pays, du travail bien fait, c’est de droite ? La responsabilité, le sens de la parole donnée aussi ? C’est comme si je disais que la solidarité, vieille valeur traditionnelle française, appartenait seulement à la gauche…Quoique...
7. Trouver que Christiane Taubira s’est montrée une grande oratrice et a commis au moins deux choses qui me la rendent définitivement sympathique : elle a cité un poète à la tribune et elle a eu un fou rire. On est loin du robot multiculturaliste caricaturé par la droite.
8. Persister à penser que le vote des étrangers aux élections locales est un mode d’intégration et non l’intention satanique de la gauche de faire entrer la charia dans les conseils municipaux. D’ailleurs, je crois me souvenir que le candidat Sarkozy n’y était pas  opposé : « J’ai considéré que le droit de vote aux seules municipales, pour des étrangers présents depuis dix ans sur le territoire national, respectant nos loi, payant leurs impôts, et ayant des papiers était une question qui devait être ouverte. En ce qui me concerne, j’y suis favorable”, Calais, 2005.
9. Être persuadé que, dans leur immense majorité, les fonctionnaires sont honnêtes, utiles et assurent à leur manière la cohésion sociale, ou ce qu’il en reste. Ne pas employer le mot « prise d’otage » quand ils font grève, surtout quand il y en a des vrais, d’otages, au Mali. Refuser de les opposer aux salariés du privé qui seraient maltraités en comparaison. Ils devraient d’ailleurs se méfier, les salariés du privé, quand on désigne les fonctionnaires à leur vindicte. En général, ce n’est pas pour leur proposer la sécurité de l’emploi mais pour la retirer aux fonctionnaires, justement. Et quand je pense que c’est la gauche qu’on accuse de vouloir niveler par le bas…
10. Expliquer à Johnny Hallyday quand il écrit dans ses mémoires, par le biais de la plume d’Amanda Sthers : «  Je n’aime pas la médiocrité, je pense que la gauche pousse vers ça » que ce n’est pas très original par les temps qui courent, que Depardieu a joué cette partition mieux que lui, qu’il est venu chanter plusieurs fois pour des milliers de médiocres à la Fête de l’Huma :
« Excuse-moi partenaire
De venir à toi
C’est avec ma  gauche
Que tu danses là ! »

mardi 5 février 2013

Serge Quadruppani à Paris le 8 février (source DCRI)

Cet homme a pour spécialité le roman noir, le gigot à la tapenade et la démoralisation du capitalisme
Ce sera le 8 février, à la librairie Charybde, 29 rue de Charenton, 75012 Paris. 
Serge Quadruppani sera comme à son habitude courtois et incisif, radical et lucide. 
Pour ceux qui ne le sauraient pas, Serge Quadruppani est un écrivain qui a décidé qu'il n'y aurait aucune réconciliation possible avec ce monde-là tant que la furie prolétarienne n'aura pas balayé le cauchemar technomarchand et rendu tous ses droits au vivant. 
C'est d'ailleurs pour cela qu'il écrit des romans noirs. Et des très bons. 
Il sera aussi sans doute aussi question de son travail extraordinaire de passeur dans le domaine italien, où il édite et traduit Wu Ming, Andrea Camilleri ou encore de Cataldo.

lundi 4 février 2013

Quitter Nice

cf Sauf dans les chansons, 2015, Table Ronde



©Jérôme Leroy 2013


samedi 2 février 2013

Dépression sur la Baie des Anges

Et alors qu'il se promenait dans cette ville qu'il ne connaissait pas, cette ville qui ne lui offrait pas son meilleur visage avec un ciel gris et une bise aigre, une mer plombée et un vieux quartier qui semblait presque maladif, tout comme lui qui se sentait dolent et fiévreux, lui revint de manière obsessionnelle cette citation du Voyage au bout de la nuit, qu'il n'arriva pas à chasser de son esprit et qu'il l'accompagna toute la journée:"C'est peut-être cela qu'on cherche à travers la vie, rien que cela, le plus grand chagrin possible pour devenir soi-même avant de mourir."

vendredi 1 février 2013

Vers le sud

On sera là dès aujourd'hui et jusqu'à dimanche fin des hostilités