lundi 30 juillet 2012

Tombeau pour Chris Marker


J’ai rencontré Chris Marker
Sur la jetée
Du port de Serifos
J’avais passé le dimanche à Chora
Perché dans le bleu et le blanc
En  seule compagnie du bruit du vent dans les ruelles désertes
On aurait dit parfois une ambiance à la Buzzatti
Ou aussi celle de certaines pages de Giono
Quand il parle des villages perdus de Haute-Provence
Enfin bref c’était pur minéral aérien
Avec des vues impressionnantes sur la mer
Et du côté du port
Et du côté des montagnes
Comme à chaque fois je me disais on peut vivre là
Sur la petite place de la mairie
Dans le claquement du drapeau bleu et blanc
A boire du vrai café grec et sourire d’un chapeau qui vole
Un instant dans l’encadrement blanc
D’un porche chaulé
D’un chapeau qui s’envole dans le bleu
Car il faut bien que vous compreniez que Serifos n’a pas d’arbre et que tout se joue entre le vent le blanc le bleu
Que c’est un pôle extrême de la survie comme le Japon ou le Cap Vert
Aurait dit Chris Marker par la voix de Florence Delay
Je suis redescendu vers le port
Il y a bien cinq kilomètres de pentes pas faciles
Mais le port la baie la mer reviennent vers vous comme une promesse
Ou une leçon de géographie grandeur nature
Il n’y a jamais grand monde à Serifos le dimanche
Et le ferry du soir est toujours en retard
J’ai vu l’homme sur la jetée
A côté d’une policière des Cyclades
-il faut savoir que les policières des Cyclades sont les plus belles du monde
des mannequins musclés,  avec queue de cheval qui passe derrière la casquette américaine
polos et pantalon de treillis bleu-
L’homme était vieux il semblait demander un renseignement
J’ai reconnu Chris Marker
Je lui ai dit bonjour on a failli se rencontrer une fois je voulais rééditer
le cœur net votre premier roman qui est hors de prix quand par hasard on le trouve chez les bouquinistes
 Vous n’aviez pas voulu pas ni par reniement ni par quoi que ce soit de ce genre
mais parce que le passé c’était  le passé même pour les œuvres d’art
En même temps ça ne me dit pas ce que vous faites à Serifos un dimanche sur la jetée
Il n’y a jamais personne vous savez
 le ferry du soir est toujours en retard et bientôt l’ile sera sans soleil
Alors Chris Marker m’a dit
Je crois bien que je suis mort en fait
Et en plus je ne sais pas ce que j’ai bien pu faire de mon chapeau.

©Jérôme Leroy, 30 juillet 2012

Membre du parti bouquiniste, 2


 sur Causeur.fr


Les amants étrangers de Philip José Farmer


Ca ne se fait pas, ou ça ne devrait pas se faire, mais au début on a acheté Les amants étrangers de Philip José Farmer pour le titre et la couverture. C’est ce genre d’impulsion qui transforme avec les années votre maison en bibliothèque de quartier. Mais une bibliothèque non classée  dont vous seriez le seul lecteur ou presque. On dirait un conte fantastique: les livres envahissent dans un premier temps tous les rayonnages prévus à cet effet, puis s’empilent le long des murs, dans les couloirs et dans les autres pièces. Quand ils s’attaquent aux chambres puis aux toilettes, vous avez compris que les livres ont gagné. Vous aurez beau changer de maison pour prendre plus grand, vous savez qu’en quelques mois les livres auront à nouveau gagné.  C’est trop tard. Vous êtes fichu.
Philip José Farmer écrivait plutôt ce qu’il est convenu d’appeler de la science-fiction que du fantastique. C’est un des grands noms de l’âge d’or du genre. Farmer est né en 1918 et mort en 2009. Les auteurs de SF vivent souvent vieux car ils ont gardé en eux l’esprit d’enfance et racontent la plupart du temps des histoires merveilleuses qui actualisent les contes de fées ou la mythologie, ce qui revient au même.
Dans Les amants étrangers, paru à l’origine en 1961, Farmer raconte une histoire d’amour dans une société totalitaire en 3050. Le monde s’est reconstruit quelques siècles plus tôt, après une guerre bactériologique,  mais sur de vilaines bases. Celles d’un nouveau messie appelé Sigmen qui a transformé le monde en une fourmilière puritaine hyper hiérarchisée fondée sur les principe du « Clergétat ». Au sommet, les Uriélites sont les chefs. Ils sont assistés par les Uzzites, une police secrète et surtout par un maillage serré d’AGI, les anges gardiens intermédiaires qui ont en charge la pureté idéologique des citoyens. Dans ce monde, Hal Yarrow est un jeune linguiste. Il est malheureux. Etre malheureux dans un monde parfait n’est pas bon signe pour les autorités. Yarrow est mal noté par son AGI, un sale type adipeux qui le poursuit depuis l’enfance. Yarrow n’a jamais vu un corps de femme car les commandements de Sigmen exigent qu’on fasse l’amour dans le noir tout habillé.
Alors quand les Uriélites du Clergétat ordonnent à Yarrow de partir pour une expédition lointaine sur la planète Ozagen, il est d’accord. Ozagen est dans la ligne de mire du Clergétat depuis longtemps. Ils ont prévu d’exterminer la population locale pour s’installer à sa place, après une phase d’observation. La population en question est composée d’insectes qui sont arrivés à un niveau de développement proche des débuts de notre vingtième siècle. Ce sont des genres de sauterelles sympathiques d’un mètre 80 qui roulent en De Dion Bouton. Moins avancés sur le plan technique, ils ont fait d’énormes progrès dans la psychologie, dont les progrès ont été bloqués sur Terre à cause du Clergétat. Sur la planète Ozagen, on vit dans des villes aérées et vertes alors que sur Terre on est parqués dans des gratte-ciel géants. Yarrow respire enfin malgré la présence de son AGI. Se sentir bien dans un monde aussi étranger, l’AGI de Yarrow trouve ça suspect. En plus, Yarrow devient  ami avec un « empathiste » ozagénien. Les empathistes sont des psychanalystes qui réussissent à vous guérir en prenant votre place. C’est tout simple, moins onéreux et il suffisait d’y penser.
En explorant des ruines archéologiques sur Ozagen, Yarrow tombe sur…une Française. Enfin presque. Sur la descendante d’un groupe de Français qui avaient quitté la Terre au moment de la guerre apocalyptique. Elle vit cachée, apparemment seule. En fait, c’est une Française croisée avec les anciens habitants d’Ozagen aujourd’hui disparus. Il y a ainsi quelques différences  physiologiques avec une Française normale : elle a un petit appendice amusant sous le palais ou quelques côtes surnuméraires qui permettent de mieux soutenir des seins admirables.
Pour le reste, c’est bien une Française puisque même sur une planète étrangère en 3050, elle se révèle très douée pour la cuisine et le sexe comme le découvre Yarrow qui tombe amoureux et la cache chez lui. La Française s’appelle Jeannette Rastignac. On imagine sans peine Farmer fouiller dans son édition de Balzac pour chercher un nom qui fasse français sans que ce soit Dupont ou Durand. Tous les écrivains font ça quand ils ont besoin d’un nom étranger. L’écrivain français, s’il en a besoin, ira chercher les noms russes chez Gogol et les noms japonais chez Mishima.
Les amants étrangers de Farmer sont éminemment recommandables. Sa description d’un système totalitaire est parfaitement réussie avec des détails précis, des « petits faits vrais » qui rendent l’ensemble aussi crédible que dans Nous autres de Zamiatine ou 1984 d’Orwell. Plus difficile encore, la planète Ozagen est tout aussi réussie et n’a pas cette allure de dessin animé que donnent trop souvent les romans de SF quand ils s’attaquent à ce genre d’exercice. L’histoire d’amour entre Jeannette et Yarrow est à la fois merveilleusement impudique et tout à fait poignante. Elle aboutit à un rebondissement de dernière minute qu’il serait criminel de dévoiler ici.
Les spécialistes disent que Farmer est un des premiers avec ce roman à avoir apporté le thème de la sexualité de manière aussi crue dans une littérature plutôt collet monté sur ces questions. C’est sans doute vrai mais aujourd’hui, ce qui semblera actuel dans Les amants étrangers, c’est la vision antitotalitaire et anticommunautariste. Parce que tout le monde sait que notre époque est pleine de curés qui se détestent entre eux et qui plaident chacun pour leur paroisse, diversitaire pour les uns, identitaire pour les autres.
Deux petites remarques pour finir : d’abord, Farmer a réussi a ne pas être « daté ». La SF vieillit très vite quand elle veut inventer les détails d’une vie quotidienne qui seront démentis par le salon de l’électroménager de l’année suivante. Ensuite, un livre comme Les amants étrangers, aujourd’hui, serait un pavé de huit cents pages tant les romans de genre (polar, sf, thrillers) ont tendance à devenir obèses. Farmer, pour notre bonheur, n’a besoin que de deux cent soixante pages pour créer un univers que l’on n’oublie pas. On lit Les amants étrangers le temps d’une après-midi ensoleillée et quand on le referme, on est heureux et triste comme si on venait de lire un poème.

(Les amants étrangers de Philip José Farmer, Folio SF 2007, vide-grenier de Larche, 1 euro)

samedi 28 juillet 2012

Homère ou Darlene Love

 Vous retrouverez ce poème dans Sauf dans les chansons (Table Ronde, mars 2015)

jeudi 26 juillet 2012

On sera de la partie...

On lui doit tout de même tellement, à Nimier, quand on y pense.  Peut-être pas les mêmes choses à vingt qu'à quarante. Quoique.
Quand on avait vingt ans, les réacs de droite étaient tout de même moins débiles que ceux d'aujourd'hui. Ce que ça les a rendus cons et veules, internet, ratiocineurs, anticommunistes obsessionnels sans compter les crasseux psychotiques sans orthographe qui ne font peur qu'à leur entourage. 
Et puis ce qui est à hurler de rire c'est qu'ils pensent vraiment, ces temps-ci, ces cons, qu'Ayn Rand, avec ses gros pâtés à thèse, c'est de la littérature.
Sinon, la littérature, justement, celle qu'on lit et celle qu'on fait, au bout du compte, c'est toujours une reconnaissance de dettes. On est content d'honorer celle-là, encore une fois. Ce sera le 26 septembre.
Là, on vous laisse, on a Homère, et puis la plage.
Juste un Hilo Chen, pour l'été absolu.

mardi 24 juillet 2012

Ciao, ciao, amore: l'Italie privatise même les plages.



Vous vous souvenez, c’était la dolce vita… Le miracle italien de l’après guerre avait transformé la péninsule du néo-réalisme, de Riz amer et du Voleur de bicyclettes en un pays qui inventait au cours des années soixante un nouvel art de vivre. Oui, on appelait ça la dolce vita, qui est aussi le titre du film le plus célèbre de Fellini. Bien sûr, parce que l’Italie est l’Italie, elle ne se faisait pas d’illusions. Elle entretenait sur ce modèle hédoniste et solaire une distance amusée, critique, parfois tragique, comme cela apparaît dans Le Fanfaron de Dino Risi, inoubliable road movie de 1964 avec Jean Louis Trintignant, Vittorio Gasmann et la toute divine et trop oubliée Catherine Spaak. Dans ce film, la plage jouait un rôle important. C’était le lieu magique du temps suspendu, du flirt avec l’éternité, des chaises longues du Ferragosto où l’on boit du café frappé, où l’on se dore au soleil dans le plus pur plaisir d’être au monde.
La plage joue un rôle essentiel dans cette dolce vita, un rôle stratégique même. Elle indique un désir de sortie de l’histoire, l’invention d’un rapport à l’autre enfin apaisé, à la fois sexy et ataraxique. Elle est le lieu même du farniente, c’est-à-dire du ne rien faire. Avoir inventé un mot pour ça est tout de même la preuve d’une extrême civilisation, celle déjà qui opposait dans l’Antiquité, l’otium, c’est à dire le loisir fécond, celui qui permet de lire, d’aimer, de penser en toute quiétude à sa négation le neg-otium, c’est-à-dire le négoce, le commerce, la banque, enfin toutes ces activités un peu douteuses. Même un esprit aussi critique que Pasolini sur la société de son temps, dans un superbe reportage passant en revue les plages italiennes intitulé La Longue route de sable, est enchanté de ce nouveau mode de vie qui se dessine : “La plupart des visages que je vois sont modestes, joyeux, farceurs et honnêtes. Sur ces longues promenades de bord de mer, toutes désordonnées et grandioses, il y a toujours un air de fête, comme dans le Sud : mais c’est une fête de respect pour la fête des autres.” Et c’est sans compter sur la chanson, la variété de ce temps-là qui indique bien qu’il suffirait de presque rien pour que les plages soient enfin le lieu d’une utopie réalisée. Tenez, prenez deux minutes et écoutez le charmant Gino Paoli et son Sapore di mare qui est au slow des années 60 ce que Le lac de Lamartine est à la poésie romantique : le mètre étalon.
Et si vous en voulez un peu plus, écoutez aussi le bonheur fou, la fusion panthéiste de Fred Bongusto dans son inoubliable Una rotonda sul mare. Je vous assure, respirez à fond, écoutez, souvenez vous. Parce qu’il n’y en a plus pour longtemps.
Aujourd’hui, le gouvernement Monti fait tranquillement changer l’Italie de civilisation. L’Italie avait déjà servi de laboratoire à la stratégie de la tension et au terrorisme instrumentalisé dans les années soixante-dix, puis au berlusconisme qui était la préfiguration d’une droite identitaire néo-libérale qui règne à peu près partout en Europe désormais. Maintenant, le gouvernement Monti, non élu, expertocratique, purement gestionnaire, obsédé par le déficit comme un exorciste par le démon, annonce ce que sera l’Europe fédérale de demain gouvernée par des banquiers-préfets, de préférence anciens de Goldmann Sachs. Et comme ces gens-là sont étrangers à tout ce qui peut faire une identité nationale, une culture et ne jouissent que devant des graphiques, ils oublient tout. Il y a quelques semaines, un reportage poignant dans Le Monde montrait la deuxième mort de Pompéi, traversée de hordes de chiens errants pissant sur les mosaïques esquintées et sur les villas chancelantes interdites d’accès. C’est que l’Etat a décrété qu’il n’avait plus les moyens et tant pis s’il n’y a plus ou presque de gardiens pour empêcher les pillages quotidiens.
Maintenant, c’est aux plages que s’attaque le gouvernement Monti. Depuis 2006, une loi garantissait l’accès libre et gratuit aux plages mais l’Etat les cède de plus en plus à des intérêts privés. Selon l’organisation écologique WWF, le nombre de plages privées est ainsi passé de 5 568 en 2001 à plus de 12 000 aujourd’hui.
Et les établissement privés, avec ses parasols et transats loués en moyenne 15 à 20 euros par jour, occupent désormais 900 des 4 000 kilomètres de côtes réservées à la baignade.
On voit tous les jours des scènes étranges comme cette femme enceinte, à Alassio en Ligurie, qui est interpellée par un garçon de bains parce que cela fait plusieurs minutes qu’elle surveille son fils dans les vagues et qu’elle contrevient ainsi à un arrêté municipal qui interdit l’occupation du rivage sur les plages privées. Elle n’avait payé ni parasol, ni chaise longue.
Comme d’habitude, la spéculation sur ce bien commun a généré d’énormes profits pour un petit nombre alors que les écosystèmes côtiers ont été fragilisés par le bétonnage comme le remarque le président de WWF Italie, ce pays où la gauche n’existe plus et où ce sont les associations qui sont bien obligées de prendre le relais.
On en est là. Tout un art de vivre est en train de mourir dans une indifférence presque générale. La Catherine Spaak d’aujourd’hui ne rencontrera plus Jean-Louis Trintignant sur le sable, ils ne danseront plus sur Gino Paoli. Ils ne seront plus que les citoyens d’un monde devenu fou, qui détruit la douceur de vivre pour rétablir des comptes. Des citoyens ? Même pas, d’ailleurs…

samedi 21 juillet 2012

Frédéric Schiffter et la beauté versus Didier Lombard et la sauvagerie capitaliste, le tout sur le toit d'un musée athénien

Suis-je belle ou simplement jolie? Ai-la discrecion suffisante? Et dire qu'il me faudra attendre septembre pour savoir.
En attendant les îles, lire sur le toit terrasse du Musée Benaki, avec vue sur la canopée du Jardin National, non loin de la place Syntagma, Frédéric Schiffter et son essai, La beauté, une éducation esthétique. Vous devrez attendre la mi-septembre pour goûter, par exemple, à l'éblouissante variation du premier chapitre sur la différence entre la joliesse et la beauté chez nos amies les femmes.  Et comment tout se joue autour de la notion de discrecion, telle que la définit ce cher vieux Baltazar Gracian(Autrement, 14 euros)


Rappeler, par ailleurs, que le capitalisme continue sa dévastation méthodique du monde. Parfois, cependant, un de ses zélateurs tombe sur un os comme on le lira ici. Mais c'est une bien petite victoire quand on constate comment vivent les hommes dans ce merveilleux système dont les khmers du libéralisme nous expliquent, englués dans la folie solipsiste, que c'est le seul système possible. 





mercredi 18 juillet 2012

Arnaud Le Guern-Paul Gégauff: le match du 13 septembre

On croyait que le syndrome lost in seventies ne concernait que les quadras avancés et nostalgiques comme votre serviteur. Il faut croire que non. Notre ami, notre précieux camarade, notre petit frère Arnaud Le Guern, né en 76, est en effet affligé de la même pathologie. Visionnages spasmodique de films de l'époque, pillage des bouquinistes, etc... Il a cristallisé tout ça dans un essai lumineux, rapide, précis, ironique, amoureux, sexy, intelligent, joyeux sur la personne de Paul Gégauff, scénariste des plus grands, notamment Chabrol et  Barbet Schroeder et écrivain remarquable qui fut le seul hussard publié aux éditions de Minuit.
L'âme damnée de Le Guern est un va et vient entre son temps et celui de Gégauff. Il compare, il sourit, il caresse. Champion, va...

Ce sera disponible en librairie le 13 septembre, chez Pierre Guillaume de Roux. Nos aimables abonnés seront, évidemment, au rendez-vous. 
De toute manière, on en reparlera.

mardi 17 juillet 2012

Mon rapport au communisme



Je m'appelle Friedrich Engels, j'aime les Chats sauvages et j'approuve ce message.
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samedi 14 juillet 2012

Faisait-il beau le 14 juillet 1789?

Tourner le dos à l'horreur économique, attendre la révolution mondiale, lire Cecil Saint-Laurent
Faisait-il beau le 14 juillet 1789?

8000 salariés de PSA en colère pourraient être l'étincelle qui met le feu à toute la plaine comme écrivait un célèbre poète chinois du siècle précédent, qui fut aussi stratège et homme d'Etat. Ils pourraient décider de prendre une nouvelle Bastille. Le problème est qu'il n'y a plus de Bastille, ou trop. La commission européenne? L'OCDE? La BCE? Le Medef? Les sièges sociaux des banques? Le FMI?
Vous avez les adresses? De l'acéphalie du totalitarisme néo-capitaliste...

Trois jours en Normandie. Ciel gris. Pas un temps à prendre la Bastille. On va rester à lire, en regardant par la fenêtre de notre chambre de jeune homme l'inutile splendeur du jardin sous la pluie.

C'est d'autant plus dommage que juillet en Normandie est souvent très beau. Juillet qui m'a toujours semblé, en fait,  depuis l'enfance, le seul mois d'été de plein droit. Celui où il serait possible de suspendre le cours du temps, de flirter avec l'éternité.

Une heureuse et charmante découverte dans la bibliothèque familiale. Deux Cecil Saint-Laurent, Prénom Clotilde et Ici Clotilde dans une édition assez fraîche des Presses de la Cité. Ils nous avaient échappé pendant des années. 

Rien ne vaut le roman pur quand il pleut. Passer plus de mille pages en compagnie d'un écrivain qui sait vous raconter une bonne histoire (en l'occurrence celle d'une jeune fille pendant l'occup') avec  style, ironie et une certaine légèreté stendhalienne, est un de nos derniers plaisirs gratuits.

Premier chapitre prometteur: l'exode de juin 40 dans une petite ville du Centre. Tout le monde s'en va et Clotilde, la fille de la pharmacienne, est un peu révoltée par tout et n'importe quoi: Saint-Paul et la domination masculine, la déroute de l'armée française, son petit ami velléitaire. Elle est assez catholique au demeurant, de manière instinctive et n'ose pas se regarder nue dans les miroirs. Elle a tort, elle a l'air très bien foutue. Cecil Saint-Laurent sait agacer agréablement son lecteur quand il s'agit de faire passer ce genre de chose. Et puis, la dernière nuit avant le départ, finalement, comme une vraie héroïne stendhalienne, encore, Clotilde fait preuve d'une audacieuse énergie, va rejoindre le petit ami et perd son pucelage alors qu'on entend sur la grand route le bruit des camions militaires de l'exode.

La seule chose qui pourrait interrompre ma lecture donc, c'est un retour soudain du beau temps et l'envie d'aller à la plage ou le déclenchement d'une révolution communiste. Ce qui, vous en conviendrez, revient au même.



jeudi 12 juillet 2012

Hilo Chen, l'été absolu



On sait depuis belle lurette que la réalité, dans le monde technomarchand, a été victime d'un crime parfait, au point que des fractions importantes du peuple croient encore aux graphiques des économistes libéraux, ces larbins.
Il faut retrouver la réalité pour sortir de la caverne. Il n'y a que deux possibilités, qui souvent, se confondent: l'art et la révolution.
C'est en ce sens que l'hédonisme hyperréaliste de Hilo Chen est révolutionnaire: il surcompense cette disparition de la réalité par son épiphanie solaire.

Gauche Populaire: épochè et mea culpa


 Je reproduis ici le commentaire de Coralie Delaume (L'Arène nue), à propos de ma récente attaque sur les intentions de la Gauche Populaire:

Cher Jérôme,

Comment vous dire ce que j'éprouve à la lecture de votre texte ? Bon, le plus simple sera le mieux : je suis sans voix.

Vous parlez de la Gauche populaire, et mettez un lien vers notre site. Il se trouve qu'en Une du site en ce moment réside un article de ma pomme, qui me semble être sans aucune ambiguité quant à notre opinion sur les "identitaires" de droite (et aussi de gauche, ne vous en déplaise).

En outre, j'ai pris soin d'interviewer récemment Jean-Loup Amselle, qui dénonce régulièrement et avec vigueur les crispations identitaires, tout en proposant comme remède...un retour au marxisme !
Admettez qu'on fait plus à droite, tout de même : ( A lire ici: http://l-arene-nue.blogspot.fr/2012/06/revendications-identitaires-la.html)

Enfin, je trouve bien triste que vous fassiez avec nous ce qu'on a fait avec vous.
Lorsque vous avez écrit Le Bloc, on vous a accusé de "compréhension" et soupçonné d'empathie pour le Front national. J'espère que cela vous a fait autant de peine que votre texte m'en fait aujourd'hui. Vous l'aurez bien mérité !

Coralie




Bon, disons donc qu'en l'occurrence, le coup a dû partir un peu vite. Moi qui déteste les procès d'intentions, je n'aurais pas dû en faire un de ce genre. Et tourner sept fois mes doigts sur mon clavier avant de monter sur mes grands chevaux.
J'ai quelques circonstances atténuantes, cependant.
La dernière séquence électorale, comme on dit, m'a rendu un peu nerveux. La dérive ultradroitière de la campagne  Sarkozy qui n'a même pas empêché un score élevé du Front National peut interroger: plus on en parle, de l'immigration liée à l'insécurité par exemple, plus d'une certaine manière, on l'invente. Si la Gauche Populaire peut répondre à cette mécanique perverse, tant mieux et je serai le premier à applaudir. 
Mais je ne crois pas que chercher des solutions humaines aux problèmes des sans-papiers ou être pour le vote des étrangers aux municipales fasse de moi un "identitaire" de gauche. C'est être de gauche, tout simplement, avec des valeurs qui n'ont pas peur de s'affirmer et qui ne font pas oublier pour autant le combat de fond contre le capitalisme.
D'autre part, la réduction faites par certains, dont vous chère Coralie et cher David, du programme du Front de Gauche à un sociétalisme pour intermittents du spectacle, quand on a vu la réalité de l'espérance soulevée et que l'on constate que c'est tout de même la seule alternative proposée pour sortir de l'enfer qui se construit sous nos yeux et se traduit électoralement de manière significative, j'ai trouvé ça un peu rude.

Amitiés



mercredi 11 juillet 2012

La bataille du gaz


 La bataille du gaz

sur Causeur
Faites une tarte au carambar grâce à la résistance gouvernementale


La hausse ridicule, voire insultante du Smic, qui se limite à un carambar par jour comme l’a remarqué Jean-Luc Mélenchon,  et encore en admettant que l’on soit smicard à temps plein ce qui est très rare puisqu’il s’agit d’une rémunération calculée sur une base horaire, méritait bien que le gouvernement fasse un peu rouler ses petits muscles sociaux sous sa couche adipeuse européisto-orthodoxe.
Ainsi vient-il d’entamer une héroïque bataille du gaz comme il y eut dans la résistance une glorieuse bataille du rail menée par les cheminots FTP. On n’en est pas, du côté de Jean-Marc Ayrault, a vouloir faire sauter les oléoducs, renatioliser GDF, fusiller pour sabotage économique les actuels dirigeants ou même, comme Chavez, à livrer gratuitement en pétrole les pauvres étasuniens qui ne peuvent plus se chauffer pour l’hiver. Non, il ne faut pas rêver. La deuxième gauche,  qui domine si visiblement l’actuelle équipe au pouvoir et s’apprête, sous couvert de renouveler la concertation sociale, à privilégier le contrat sur la loi ce qui donne des extases de bonheur à madame Parisot, cette deuxième gauche, donc, quand elle veut taper sur la table, elle le fait poliment car elle a trop peur de se faire mal au poing. Ou de casser la table, ce qui serait mal vu des marchés, sûrement.
Mais bon, sur la question du gaz, il semblerait que le soupçon d’une ébauche d’un commencement de résistance ait lieu.
Rappelons les faits.  François Fillon à l’époque lointaine où il était premier ministre et non leader de la fraction UMP propre sur elle qui ne veut pas entendre parler du FN, avait en octobre 2011, gelé le prix du gaz. Evidemment, on privatise, on privatise par idéologie parce qu’on croit que toute privatisation profite au consommateur ce qui fait par ailleurs rire aux larmes les usagers du chemin de fer anglais par exemple. Mais après on est bien embêté parce qu’on a remplacé un monopole d’état par un monopole privé et que le monopole privé, lui ce qu’il aime, c’est surtout le profit pour ses actionnaires plutôt que le service public pour les usagers.
Or, comme vous ne l’ignorez pas, le gaz  quand on est pauvre ne sert pas seulement à se suicider mais aussi à se chauffer, voire à faire cuire la junk food  achetée au supermarché hard-discount du coin. Donc François Fillon avait bloqué les prix du gaz comme un affreux étatiste ou en souvenir du gentil gaulliste social qu’il était du temps de Philippe Seguin. Seulement l’arrêté Fillon de blocage des prix ne portait que sur le dernier trimestre 2011. A peine élu, le gouvernement Ayrault avait annoncé une augmentation limitée à 2%, histoire de rester dans les clous de l’inflation générale pour que ça se sente moins.
Oui, mais voilà que le conseil d’Etat vient d’expliquer à Delphine Batho que ça ne va pas se passer comme ça, qu’il faut tout de même respecter les intérêts de GDF Suez et qu’elle a un mois pour prendre un arrêté fixant la hausse à 8, 8% voire 10% selon les abonnements. Ca fait tout de même 40 euros d’augmentation pour un ménage qui se chauffe au gaz, sachant que Smic a été augmenté d’une vingtaine d’euros qui se réduisent en fait plutôt à 6 hors inflation.
Ca laisse rêveur, tout de même, ces politiques à qui on « impose » plus ou moins aimablement ce qu’ils doivent faire. Conseil d’Etat, Cour des Comptes, Commissions européennes. Quand j’étais petit, je rêvais de devenir président de la république non pas pour changer le monde mais par pure volonté de pouvoir car au fond j’ai une mauvaise nature. Inutile de dire qu’un petit garçon aujourd’hui qui rêve d’avoir de supers pouvoirs choisira plutôt de devenir Spiderman (celui qui passe sur les écrans actuellement est hautement recommandable) que François Hollande. A quoi ça sert de se faire élire par le peuple si n’importe qui vous rappelle à l’ordre dès que vous voulez aider le peuple en vous accusant de vouloir spolier ces pauvres gens de GDF-Suez.
Bon, apparemment, Delphine Batho a moyennement envie de céder à l’injonction du Conseil d’Etat. Elle a contre attaqué en déposant un projet d’arrêté limitant de fait la hausse du gaz à celle de l’inflation. Et en plus, elle a demandé «  une révision des modes de fixation des tarifs réglementés, ainsi que des mesures rapides concernant la lutte contre la précarité énergétique».
Delphine Batho, si ça se trouve, et on ne le savait pas, c’est la copine de L’Araignée. Grâce à elle, cet hiver, les smicards pourront faire des tartes au carambar sur leurs brûleurs au gaz.
La tarte au carambar, c’est bon, c’est pas cher et ça plait aux enfants. Merci qui ? Merci Delphine.

Jérôme Leroy

mardi 10 juillet 2012

Le silence après Sarkozy, c'est encore du Sarkozy

Les gens polis et compréhensifs de la toute nouvelle Gauche Populaire parlent juste, dans ces cas-là, de crispations identitaires ou de droitisation de la droite, et nous expliquent que c'est européen comme si cela devait nous consoler. En plus, si on n'est pas d'accord avec eux, on est forcément des bobolchéviques multiculturalistes lecteurs des Inrocks.
En attendant on fait quoi? On se fait traiter d'antifasciste en peau de zob parce qu'on ne prend pas bien en compte les angoisses du peuple? 
Et s'il a des angoisses à la con, le peuple, on n'a plus le droit de lui dire? Et on renonce au communisme qui consiste à l'aider à rebrancher son cerveau, ou à se désaliéner comme on disait à gauche quand on n'était ni terranoviste, ni populariste mais marxiste? 
En tout cas, ici, on préfèrera toujours la Gauche anticapitaliste de Myriam Martin qui vient de quitter le NPA pour rejoindre le Front de Gauche à la Gauche populaire qui se veut tellement compréhensive avec le peuple du sarkolepénisme qu'elle finirait par lui donner plutôt des bonbons calmants que des coups de pompes dans le derche.
En attendant, lisez et relisez ce croquis d'atmosphère chez Quaduppe. 
C'est en France, amère des lettres, des armes et des lois, en 2012 après la défaite de Sarkozy.
Je m'appelle Karl Marx, j'approuve ce message et je rappelle que j'ai dit aux prolétaires de tous les pays de s'unir, bordel de merde!

lundi 9 juillet 2012

Membre du parti bouquiniste, 1


Cecil Saint-Laurent et la révolution sexuelle

La bourgeoise, J’ai Lu 1976, La Vieille Bourse, Lille, cinquante centimes d’euro.

(paru sur Causeur.fr)


Le snobisme et la jeunesse, qui vont souvent ensemble, font perdre un temps fou. Lire Jacques Laurent, les subtiles constructions hallucinées que forment Les bêtises ou Les corps tranquilles, tant que vous voulez. Mais lire Cecil Saint-Laurent, vous n’y pensez pas. L’auteur à succès de Caroline Chérie contre le plus cérébral des hussards ne fait pas le poids, quand on a vingt ans. Et qu’importe s’il s’agit du même écrivain avec la même manie du pseudonyme que Stendhal. Stendhal fut d’ailleurs la grande admiration de Jacques Laurent qui écrivit une Fin de Lamiel et un Stendhal comme Stendhal qui n’ont pas pris une ride. Cecil Saint-Laurent, lui, a vieilli mais il a très bien vieilli. Quand on lit La bourgeoise, paru à l’origine en 1974 chez Flammarion, on a l’impression de voir un film avec Alexandra Steward ou Catherine Spaak. On a beau savoir que l’on ne retrouvera plus jamais ces actrices aussi jeunes dans le monde réel, nous ne renoncerons pas à notre vain désir car ce désir est celui de l’éternel retour en même temps que de nos premiers émois.
Nous avions dix ans quand parut La bourgeoise qui raconte avec une précision ironique l’histoire de Catherine, une jeune journaliste parisienne mariée avec Marc, un banquier plus âgé qui a raté l’ENA. Marc voudrait que Catherine « se libère », couche avec d’autres hommes ou avec sa meilleure amie mais surtout qu’elle lui raconte tout ça. Ils habitent sur l’Île de La Cité, dans le même immeuble que les parents de Catherine. Quand on pense que petit garçon, nous avons croisé des femmes comme ça qui nous passaient la main dans les cheveux en disant que nous étions mignons comme tout. Des femmes avec des mini-jupes ou des robes maxi, des chevelures bouclées, des jeans pattes d’eph, des femmes qui avaient aussi des maris comme Marc. Eux, c’étaient des hommes qui sentaient Habit Rouge, fumaient des Benson and Hedges, conduisaient trop vite des 404 et comme Marc lisaient L’Observateur, avaient probablement voté Krivine ou Mitterrand mais au fond étaient bien contents que Giscard ait gagné.`
Comme ni Marc ni Catherine ne semblent savoir ce qu’ils veulent au juste, ils entament une procédure de divorce. Le divorce, l’échangisme, l’avortement, la messe en latin et la mort de Pompidou sont les principaux sujets de conversation des personnages de La bourgeoise. Il y a bien un collègue de Marc qui fatigue tout le monde avec ses souvenirs de la guerre d’Algérie et le père de Catherine qui reste farouchement antigaulliste et écrit dans son journal intime « Mais je me garde de leur raconter les souvenirs qui me tiennent à cœur, par exemple la mort à côté de moi de Romier à une date, le 18 juin, qui a fait de moi un ennemi personnel de celui qui se prélassait devant un micro. » Mais Cecil Saint Laurent nous présente finalement un petit monde qui a oublié le tragique de l’Histoire et ne pressent même pas la crise économique qui va s’abattre sur lui.
La bourgeoise, c’est rétrospectivement une manière de reportage sensible sur cette parenthèse enchantée des années 70 où les Français s’offrent le plaisir d’être délicieusement inconsistants. Bien sûr, il y a des intrigues pour savoir qui va prendre la direction d’un groupe de presse mais ce sont les mêmes que du temps de Balzac. Tout le monde fume beaucoup et les femmes, même sophistiquées, mangent des steaks saignants au bar du Pont-Royal. Des rédacteurs en chef fantasques ont des dessins de Cocteau dédicacés sur les murs de leur bureau et se suicident en regardant les arbres du square des Missions Etrangères car ils devinent que tout va bientôt sombrer et que le monde d’avant va disparaître en même temps que leurs vieux amis qui ont connu Proust.
Cecil Saint-Laurent, dans La bourgeoise, sacrifie évidemment à l’érotisme, un mot à la mode en 1974. C’est sans doute ce qui a fait le succès de scandale du livre à l’époque. Ses descriptions sont crues et anatomiques. Elles surprennent au milieu d’un développement sur la douceur des terrasses de bistrots au crépuscule dans un Paris où tout le monde se gare sans problème. Mais ces descriptions sont aussi charmantes et sensuelles. Comme quoi, certains écrivains ont beau faire, quelque chose les protège définitivement de la vulgarité pornographique. A ce sujet, on conclura en relevant la réplique la plus discrètement surréaliste de La bourgeoise. Elle est de Catherine, qui évoque sa liaison ratée en mai 68 avec un universitaire de la Sorbonne et qui constate : “Il avait un sexe énorme, je n’aurais jamais cru ça d’un professeur.” 

mercredi 4 juillet 2012

Pire qu'un gangster, le communiste!



Charles n°2

Dans la deuxième livraison de Charles, le magbook politique de l'excellent Arnaud Viviant, "Enfer fiscal", une nouvelle de votre serviteur. (La Tengo éditions, 16 euros)

lundi 2 juillet 2012

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 3

Peu de temps avant d'être abattu par Honneur de la Police


"Puisque tes jours ne t’ont laissé 
Qu’un peu de cendre dans la bouche, 
Avant qu’on ne tende la couche 
Où ton cœur dorme, enfin glacé, 
Retourne, comme au temps passé, 
Cueillir, près de la dune instable, 
Le lys qu’y courbe un souffle amer, 
— Et grave ces mots sur le sable : 
Le rêve de l’homme est semblable 
Aux illusions de la mer."

Paul-Jean Toulet, Contrerimes 


 "Tous les esprits un peu avertis de notre temps s'accordent sur cette évidence qu'il est devenu impossible à l'art de se soutenir comme activité supérieure, ou même comme activité de compensation à laquelle on puisse honorablement s'adonner. La cause de ce dépérissement est visiblement l'apparition de forces productives qui nécessitent d'autres rapports de production et une nouvelle pratique de la vie."

Guy-Ernest Debord et Gil J. Wolmann, Modes d'emploi du détournement (Les lèvres nues n°8)


"Il avait un sexe énorme, je n'aurais jamais cru ça d'un professeur."

Cecil Saint-Laurent, La bourgeoise  


"Aussi bien, parmi les autres travaux de l'esprit, n'en est-il pas de plus utile que le récit des événements passés. Souvent on en a vanté le mérite ; je ne juge donc pas à propos de m'y attarder, ne voulant pas d'autre part qu'on attribue à la vanité le bien que je dirais de mes occupations. "

Salluste, La guerre de Jugurtha, IV


Tonight, Doo-wop, doo-wop-de-wop, 
Doo-wop, doo-wop-de-wop
 
The Velvets, Tonight 


Ni putes, ni putes...


Sur Causeur.fr


Georges Kaplan, notre parangon du libéralisme chimiquement pur, explique à Najat Vallaud-Belkacem qu’il est absurde et infondé de vouloir interdire la prostitution. Avant de lui répondre, je précise que rien ne m’énerve autant que le puritanisme. Qu’il soit de droite ou de gauche. Qu’il vienne du bénitier ou d’un certain républicanisme qui ne fait que laïciser les névroses judéo-chrétiennes sur le sexe en général, le sexe et l’orgasme féminins en particulier.
Face à ce qui fait peur, on peut verrouiller ou on peut aussi, à l’inverse, autoriser tout et n’importe quoi. Dans les années 1970, à en croire des éditeurs ayant pignon sur rue et leurs écrivains, la pédophilie devenait une émancipation pour le petit garçon et son amant plus âgé.
Quant à la prostitution, un discours très énervant « post-néo-féministe » explique depuis quelques années qu’au bout du compte, on peut être une prostituée heureuse, libre, émancipée et que la violence du maquerellage façon La dérobade1 appartient au passé, exception faite des malheureuses filles de l’Est et de quelques cas sociaux. C’est finalement le discours de notre ami Kaplan : la prostitution n’aurait rien de condamnable en soi parce qu’elle est le plus vieux métier du monde, et qu’à partir du moment où la transaction repose sur un contrat sans contrainte, qu’il s’agisse de vendre son cul ou des aspirateurs, cela revient au même.
Il n’y aurait donc pas d’autre choix que le néo-puritanisme de madame Vallaud-Belkacem et la permissivité de monsieur Kaplan.
Alors, reprenons les choses dans l’ordre. Si la ministre de l’égalité hommes/femmes veut interdire la prostitution, c’est parce qu’elle est rigoureusement incapable, avec le gouvernement qu’elle représente, de changer véritablement les rapports de force dans le monde du travail. Elle fait donc de la morale sociétale, faute de marges d’action pour le pouvoir politique dans une société de marché régie par des organismes supranationaux non élus. C’est très vilain, disent les nouvelles dames chaisières, la prostitution ! Et cachez cette délocalisation que je ne saurais voir !
Les trois quarts du temps, effectivement, c’est sordide, violent, mortifère, la prostitution. C’est l’extrême aboutissement de la misère sociale et de la précarité. Ce n’est pas pour rien si Marx voyait dans le mariage bourgeois du XIXème siècle la forme la plus achevée de la prostitution. Les parents vendaient leurs filles qui allaient devenir des épouses éternellement mineures au regard de la loi. Mais en échange, ces mêmes parents accroissaient leur patrimoine ou gagnaient un capital symbolique avec la particule aristocratique du futur gendre. Interdisons donc la pute, disent les modernes, nous interdirons cette violence archaïque faite à la femme.
Le problème, vous l’aurez compris, c’est que la prohibition de la prostitution est un pis-aller, un remords pour une gauche capitularde qui aurait voulu changer le monde du travail lui-même et ne veut plus voir qu’il n’y a pas de grande différence entre faire le tapin sur un périphérique et être prêt à se vendre à un employeur en position de force absolue dans une société gangrénée par un chômage endémique et une crise structurelle du capitalisme.
Quant à Georges Kaplan, ce qui l’agace dans cette éventuelle prohibition, c’est qu’elle introduit une réglementation ! Horreur, malheur ! Une loi, une loi contre le contrat. Bon lecteur de Walter Block dans Défendre les indéfendables2, il refuse assez honnêtement toute forme de prohibition. Pour lui, la prostitution est une affaire de responsabilité individuelle. Rien ne force dans l’absolu la prostituée à se vendre ou le consommateur de drogue à acheter au dealer. De même, Walter Block, toujours lui, explique que celui qui est l’objet d’un chantage n’est pas forcé de céder au chantage. Par exemple, quelqu’un vient vous voir et vous demande une certaine somme pour ne pas révéler que vous êtes homosexuel. Ou vous payez pour être tranquille, ou vous ne payez pas et vous assumez.
Pour Kaplan ou Walter Block, rien d’illégal, rien d’immoral. Ce qui est illégal, ce n’est pas le chantage, c’est l’extorsion. Je viens vous voir, j’applique un revolver sur votre tempe et je menace de tirer si vous ne me donnez pas une certaine somme d’argent. Là, même le libéral estime que ce n’est pas acceptable.
Il y a la même hypocrisie chez Najat Vallaud-Belkacem et chez Georges Kaplan. L’une veut interdire la prostitution pour oublier qu’elle ne peut plus changer la société, l’autre veut l’autoriser, la pérenniser parce qu’elle représente un certain idéal dans l’échange commercial et contractuel d’un monde du travail enfin raisonnable.
Que l’on nous permette de penser une autre voie. Celle qui, par la redistribution équitable des richesses, l’éducation, le rapport à l’autre pensé de manière nouvelle n’aura plus besoin de criminaliser la drogue ou la prostitution, ni de les considérer comme un exercice normal d’une liberté libérale. Une autre voie qui en faisant disparaître les raisons du malheur fera disparaître le malheur, qu’il s’agisse d’un fix d’héroïne dans un squat ou du corps profané d’une jeune albanaise dans un parking pour routiers… Un autre monde, sans ce genre d’alternative piégée comme un champ de mines, est possible. Utopie ? Et alors…
  1. La dérobade de Jeanne Cordelier (1976). Et adaptation de Daniel Duval, avec Miou-Miou en 1979
  2. Défendre les indéfendables, proxénètes, vendeurs d’héroïne, prostituées, maîtres chanteurs, faux-monnayeurs et autres boucs émissaires de notre société, Les Belles Lettres