mercredi 30 mai 2012

De braves camarades...

...mais qui doivent parfois se sentir un peu seuls.

lundi 28 mai 2012

Cohn-Bendit, dernier rempart du capitalisme

La vieillesse est un naufrage

Décidément, il est toujours là, le vieux chien de garde libéral-libertaire, blanchi sous le harnais de toutes les compromissions de la pensée 68, de l’européisme le plus intégriste, ne cessant de tancer, la bouche pleine de verdicts et, en prenant de l’âge, perdant toute l’ironie qui pouvait encore faire (un tout petit peu) son charme.
On m’a raconté, à ma grande honte, qu’en mai 68 à Rouen, alors que j’avais quatre ans (ce qui est ma seule excuse) et que je montais dans la 4L maternelle, je criais « Cohn-Bendit dans ma voiture ! ». Je ne crois pas que ce fût un cri d’adhésion mais plutôt la preuve par l’absurde que Cohn-Bendit savait déjà jouer et saturer ce que l’on n’appelait pas encore le paysage médiatique.
Cohn-Bendit a été victime d’attaques assez ignobles au cours de sa carrière, c’est vrai : le coup de l’« anarchiste allemand » ou les accusations sur une supposée pédophilie. Ce n’est pas une raison pour oublier qu’il est depuis des décennies un des principaux responsables de cette mue sociétaliste qui a fait perdre, ou failli faire perdre1 tout contact entre la gauche et le peuple. Qu’il appartient finalement à la même totalité structurante que le Front National, l’un faisant dialectiquement le jeu de l’autre, comme sut si bien l’analyser le regretté Michel Clouscard.
« Regardez Marine Le Pen, c’est le retour du fascisme en Europe » dit l’un. « Regardez Cohn-Bendit, c’est le symbole des élites mondialisées, celles qui oublient les peuples et ne veulent que jouir sans entraves ! » répond l’autre.
Finalement, l’un des intérêts de l’affrontement Mélenchon-Marine Le Pen dans la 11ème circonscription du Pas-de-Calais est peut-être de casser cette fausse opposition entre une gauche sans le peuple et une droite populiste. D’ailleurs, Cohn-Bendit ne s’y est pas trompé. Ses attaques les plus dures, durant la campagne électorale, il ne les a pas réservées au FN, son meilleur ennemi et repoussoir idéal pour continuer à se faire passer pour un moderne, un gentil, un qui pense que les trucs vraiment importants, c’est la possibilité de fumer de l’herbe et de se marier entre personnes du même sexe2.
Non, Cohn-Bendit s’en est pris le plus férocement à Mélenchon, le seul de tous les candidats qui avait choisi la stratégie du choc contre le FN, et non celle de l’évitement comme le PS ou du siphonage, façon UMP buissonnisée. Un exemple parmi tant d’autres ? Pour DCB, Mélenchon, c’est « l’émergence d’une gauche jacobine, centralisatrice et caricaturale ». Bah oui, Daniel, effectivement, le Front de gauche estime que l’Etat-nation reste le meilleur cadre, dans la situation actuelle, pour protéger les plus faibles et assurer un minimum d’égalité par la redistribution. D’ailleurs, c’est ce modèle « jacobin, centralisateur et caricatural » qui de l’avis d’un bon nombre d’observateurs nous a plutôt mieux fait résister à la crise de 2008. On passera sur l’ironie qui a fait que Sarkozy, élu pour détruire ce modèle, s’en est finalement servi tant bien que mal comme bouclier contre les répliques du séisme financier.
Elle est amusante, cette citation qui aurait pu être celle d’un député libéral de l’UMP. On voit ici la grosse erreur historique de la droite : désigner Cohn-Bendit comme son ennemi. Marcellin ou Poniatowski, ministres de l’intérieur qui lui ont tant cherché de poux dans la tête, auraient dû s’apercevoir que la seule cohérence de Cohn-Bendit, c’est l’anticommunisme. Marchais jadis, Mélenchon pendant la présidentielle et là, maintenant, contre le parti grec Syriza.
Syriza, c’est l’équivalent du Front de gauche en Grèce. Comme le Front de gauche, il ne désire pas sortir de l’Euro mais en faire un instrument de relance en rompant avec l’intégrisme monétariste. Aux dernières élections grecques qui ont rendu le pays ingouvernable mais ont montré le refus global de la dictature austéritaire de la Troïka, Syriza a doublé le vieux PASOK pour devenir le deuxième parti du pays. Et les électeurs grecs, à nouveau convoqués le 17 juin, risquent bien d’en faire le premier. Qui est monté au créneau, face à cette perspective ? Daniel Cohn-Bendit, évidemment. Dans des conférences de presse caricaturales données depuis le Parlement européen et dans des journaux clairement libéraux, il a fait d’une Grèce éventuellement dirigée par Syriza un cauchemar soviétiforme en multipliant les mensonges qui font peur.
Rena Dourou, députée de Syriza, qui représente effectivement le visage hideux du totalitarisme, lui a répondu dans une lettre où elle déclare notamment : On pourrait très bien comprendre votre envie de soutenir le parti des Verts grecs, de vouloir défendre leur projet en Grèce, surtout pendant cette période si difficile pour le pays. Ce que l’on n’a pas compris, c’est pourquoi vous avez jugé bon de le faire en accablant, avec votre fougue bien connue, SYRIZA, le parti de la Gauche radicale. Le parti qui actuellement en Grèce est en train de bouleverser la donne politique fondée sur le bipartisme pendant presque quarante ans. Vous, une icône de la révolte de mai 68, vous avez choisi comme cible, – au cours de votre conférence de presse aux côtés du représentant des Verts grecs, M. Chrysogelos – la gauche…., SYRIZA…. , et non pas les socialistes ou les conservateurs qui, pourtant, sont responsables de la faillite actuelle de notre pays ! Pour des raisons électoralistes, pour rejeter une coalition des Verts avec la gauche, vous avez choisi de vous tourner contre SYRIZA, en ridiculisant et en déformant son programme et ses propositions.
Rena Dourou a tort sur un point. Il y a belle lurette que Daniel-Cohn Bendit n’est plus l’icône de rien, sinon de lui-même et du Talon de Fer, qui a trouvé en lui son petit télégraphiste de plus en plus dévoué.

*Photo : Rena Dourou
  1. Le vote ouvrier et employé massif pour François Hollande invite à relativiser ce qui finit par ressembler à une nouvelle idée reçue.
  2. Nous n’avons rien de particulier contre le mariage homosexuel ou la consommation de cannabis. C’est juste que ce n’est pas franchement une question prioritaire quand on bosse à Fralib par exemple.

dimanche 27 mai 2012

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants (2)


"Enfant, certains ciels ont affiné mon optique."
Rimbaud, Illuminations

"Ce que j'ai fait, dois-je le regretter ? Oui, peut-être, mais s'il me faut continuer, malgré mes regrets je continuerai. J'ai le droit de vivre. Tout homme a le droit de vivre et puisque votre société imbécile et criminelle prétend me l'interdire, eh bien, tant pis pour vous tous."
Jules Bonnot, Testament

"Il était très gai dans le monde, fou quelquefois, négligeant trop les convenances et les susceptibilités. Souvent il était de mauvais ton, mais toujours spirituel et original. Bien qu'il n'eût de ménagements pour personne, il était facilement blessé par des mots échappés sans malice. «Je suis un jeune chien qui joue, me disait-il, et on me mord». Il oubliait qu'il mordait parfois lui-même, et assez serré."
 Prosper Mérimée, HB

"Au lendemain de la grande guerre qui a bouleversé le monde, nous avons compris qu'il fallait présenter au public une nouvelle édition de notre Guide des convenances, complètement remaniée et inspirée de l'esprit nouveau."
 Liselotte, Le guide des convenances, nouvelle encyclopédie populaire des usages mondains



"If you don't know how to do it,
I'll show you how the walk the dog.
Ohh, oh-oh-woh.
J-J-J-J-J-J-J-J-jes' a-walkin'.
J-J-J-J-J-J-J-J-jes' a-walkin'. "
Rufus Thomas, Walking the dog 


vendredi 25 mai 2012

Au chic communiste (7) ou le visage hideux de la gauche radicale.

Voici Rena Dourou.
Elle est députée de Syriza. Syriza est le Front de Gauche grec. Aux dernières élections législatives qui n'ont pu déboucher sur un gouvernement mais ont montré le refus de tout un peuple de mourir sous les coups de la dictature néo-libérale de la Troïka , ils sont arrivés en deuxième position. 
Aux prochaines, qui ont lieu le 15 juin, Syriza est donné comme la probable première force du pays.
Rena Dourou vient d'écrire une lettre à cette enflure libérale-libertaire de Cohn Bendit que la perspective d'un printemps rouge des peuples européens fait cauchemarder:
"Vous, une icône de la révolte de mai 68, vous avez choisi comme cible, au cours de votre conférence de presse aux côtés du représentant des Verts grecs, M. Chrysogelos, la gauche, SYRIZA, et non pas les socialistes ou les conservateurs qui, pourtant, sont responsables de la faillite actuelle de notre pays! Pour des raisons électoralistes, c’est-à-dire rejeter une coalition des Verts avec la gauche, vous avez choisi de vous tourner contre SYRIZA, en ridiculisant et en déformant son programme et ses propositions"
Nos aimables abonnés comprendront sans mal pourquoi, désormais, Rena Dourou est devenue de facto une des idoles tutélaires de Feu sur le Quartier Général. 

G8, mon amour



Nous rappelons que la politique sanitaire de FQG impose la présence d'une femme nua après chaque photo violente ou traumatisante.




Je regarde une photo de famille, comme on dit, du dernier G8 à Camp David. François Hollande, encore une chose à mettre au passif de son bilan catastrophique, forcément catastrophique, a commis une énorme faute de goût. Cette année, le protocole avait demandé que les chefs d’état soient habillés « casual ». Evidemment, il est arrivé en costume et a dû retirer en catastrophe sa cravate. Il se croyait où, ce ballot ? Encore sur le marché de Tulle à distribuer des tracts socialistes ? Décidément, il n’est pas rompu aux exercices d’hypocrisie, notre nouveau président. Quand le gouvernement mondial s’apprête à accroître la pression sur les peuples, quand il va mener une politique encore plus dure, il doit se montrer résolument et définitivement cool. L’équivalent sur le plan vestimentaire, si vous voulez, de cette figure rhétorique que l’on appelle l’antiphrase.
J’espère que Hollande n’a pas oublié de tutoyer ses homologues, en plus. Il ne manquerait plus qu’il ait voulu la jouer solennel, mettre des formes comme dans les sommets internationaux du monde d’avant. Non, un G8, c’est comme une start-up, une entreprise jeune et sympathique où tout le monde se dit tu, se passe la main dans le dos, est super-pote, où l’on adopte là aussi le casual friday, où l’on se souhaite de manière sympatoche les anniversaires. Ce coup-ci, d’après ce que j’ai compris, c’était celui du premier ministre japonais, Yoshihiko Noda. Il a eu le droit à un beau gâteau au chocolat garanti non irradié et comme il a vite eu la bouche pleine, il n’a pas pu répondre au véritable bilan humain et écologique de Fukushima. D’ailleurs, personne n’aurait eu le mauvais goût de lui poser la question. Il y avait des sujets autrement plus urgents à débattre. Une vraie ligne de fracture idéologique entre croissance et austérité, plus exactement entre austérité libérale et croissance libérale.
La différence ? Ah, mais elle est essentielle, la différence… Par exemple, une politique d’austérité libérale vise à l’équilibre budgétaire, restreint le crédit, augmente la durée du travail et les impôts tout en baissant les salaires. En revanche, une politique de croissance libérale, celle souhaitée par Hollande, le SPD allemand ou même par Obama qui angoisse légèrement à l’idée de voir l’Europe devenir un marché atone pour ses exportations et des pays comme la Grèce ou l’Espagne menacer de faire imploser le système en se clochardisant, c’est tout le contraire.
La croissance libérale utilise les fonds publics, comme les fonds de stabilité de l’UE ou ceux de la Banque Européenne d’investissement, pour doper l’investissement privé et améliorer la compétitivité. Evidemment, cela suppose que l’on baisse les salaires et que l’on augmente les impôts.
Si vous ne voyez pas de différence, c’est que vous êtes un salarié. Un salarié de mauvaise foi, probablement syndiqué de surcroît. Ou alors, par un regrettable malentendu, vous avez cru que la croissance libérale correspondait à un genre de néo-New-Deal rooseveltien. Auquel cas, on vous répondra qu’il ne faut pas prendre les enfants du bon dieu pour des keynésiens sauvages et que l’espoir de voir la génération suivante vivre mieux que vous, ou même simplement moins mal que vous, est terminé. Et ce ne sont pas les petits voyous d’étudiants québécois auxquels on répond par des lois d’exception, les indignés espagnols qui font leur retour sur les plaza, le terrorisme de la « jambisation » qui reprend en Italie ou les manifestations endémiques en Grèce qui vont changer quoi que ce soit à la saine gestion du capitalisme planétaire.
Je regarde encore la photo du G8. Quelque chose me gêne, mais quoi ? Ah, ça y est j’y suis. Autour de la tablée des chouettes copains, il y en a de moins en moins qui tiennent leur pouvoir d’une quelconque légitimité populaire alors que je pensais naïvement que le libéralisme économique supposait le libéralisme politique. Par exemple, Barroso, pour la Commission Européenne, cet ancien maoïste de la révolution des Œillets qui ferait désormais passer Alain Madelin pour Lénine, il est élu par qui, en fait ? Et Mario Monti, l’ancien employé du mois de Goldman Sachs, l’éminent membre du groupe Bilderberg, à la tête de son gouvernement technique, il a gagné quoi comme élections ?
Mélenchon, avec sa sale tête, a parlé du G8 comme d’ « une institution détestable ». Je trouve aussi. Mais je me rends bien compte de la stérilité de mon attitude. Et je sais qu’un jour, après un long travail, on pourra dire de moi ce qu’Orwell dit de Winston à la fin de 1984 : « Il aimait Big Brother. » 
Euh, pardon, « Il aimait le G8. »

Jérôme Leroy 

Un économiste partisan de l'austérité budgétaire et un  autre partisan de la croissance libérale, malgré d'importantes divergences, s'apprêtent à baiser la démocratie.


samedi 19 mai 2012

L'amour, zone de guerre

Nous n'avions jamais vu le film de Mike Nichols, Qui a peur de Virginia Woolf? (1966)
Nous avions eu tort, même si on n'est pas prêt de s'en remettre.
Il est quand même étonnant qu'un film où l'on boit autant et où l'on se hait à ce point-là dégage autant de lucidité et d'amour.
Et puis non, ce n'est pas étonnant finalement. C'est logique. L'amour est un chien de l'enfer comme allait l'écrire quelques années plus tard un autre gars qui était un grand ivrogne et un grand amoureux.

vendredi 18 mai 2012

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants (1)

"Même si je suis beaucoup de choses, je ne suis pas paresseux. Je vous raconterai tout."

Jim Thompson, Le démon dans ma peau. 


"Après tout, c'était la poésie moderne, depuis cent ans, qui nous avait menés là. Nous étions quelques-uns à penser qu'il fallait exécuter son programme dans la réalité ; et en tout cas ne rien faire d'autre."

Guy Debord, Panégyrique 

 

"Les hommes, je n'y croyais guère, à leurs vertus encore moins; tandis que des camarades, des cavaliers, des partisans, ça existait; on n'avait pas le droit de lâcher ceux qui se trouvaient en difficulté."

Roger Nimier, Le Hussard Bleu 

 

"Contribuer, d'une façon ou d'une autre, au renversement de la société capitaliste et des institutions d'Etat qu'elle a créées, collaborer à l'affranchissement du prolétariat moderne, (...) telle était sa véritable vocation. "

Engels, Discours sur la tombe de Karl Marx


"Yaketi yak, Yaketi Yak, Don't talk back"

 The Coasters, Yaketi Yak


L'évangile selon saint Philby


paru dans Causeur Magazine
Alors, Kim Philby : héros, salaud, traître ou idéaliste ? Allez savoir. C’était le temps des loyautés plurielles et des fidélités contradictoires, le temps de la Guerre froide, qui engendra une nouvelle figure mythologique, celle de l’espion. L’espion est un antihéros, un soldat de l’ombre qui meurt sans gloire dans des combats douteux, abattu dans le dos, torturé dans une cave ou, dans le meilleur des cas, échangé par une nuit pluvieuse à un check-point sinistre des années 1970.
Finalement, il est un homme gris, ordinaire, loin de l’icône james-bondienne de Ian Fleming; parfois même juste un petit fonctionnaire surdoué et appliqué, tatillon mais, à l’occasion, tranquillement héroïque. C’est le cas de Smiley, personnage fétiche de John Le Carré, notamment dans La Taupe qui a fait l’objet d’une récente et remarquable adaptation cinématographique de Thomas Alfredson avec Gary Oldman dans le rôle principal et qui raconte de manière très romancée comment Philby, justement, fut découvert.
John Le Carré est un petit bourgeois anglais étriqué, nationaliste, viscéralement anticommuniste mais un formidable écrivain. L’un n’empêche pas l’autre, ça se saurait. Pour lui, le cas Philby ne fait aucun doute : c’est l’archétype du traître qui faillit avoir la peau du Royaume-Uni avant d’être démasqué et d’être exfiltré de justesse par l’URSS où il termina paisiblement sa vie en gloire nationale avec des timbres à son effigie, ne tirant sa révérence définitive qu’à 77 ans, à Moscou, en 1988. Ce qui lui épargna, à quelques mois près, d’échapper au spectacle de l’effondrement définitif de son rêve. Un rêve rouge qui avait guidé toute sa vie, depuis le temps où, étudiant à Cambridge, il distribuait le Daily Worker entre deux compétitions d’aviron, jusqu’à l’époque où il devint l’un des hauts responsables du MI6, ce qui lui permit de fournir en flux constant des renseignements essentiels au KGB.
Robert Littell, une autre des très grandes plumes de la littérature d’espionnage, auteur notamment d’un monumental roman vrai sur la CIA, La Compagnie s’est sans doute rappelé la citation de Woodsworth qui dit que l’enfant est le père de l’homme. Pour comprendre Philby, il est allé voir du côté de sa jeunesse, en particulier des années 1933-1945 au cours desquelles celui-ci acquit la certitude que le communisme n’était pas seulement un idéal généreux mais la seule chance de vaincre le nazisme et le fascisme.
Son titre, Portrait de l’espion en jeune homme, est une référence à Joyce – le mot « espion » remplaçant « artiste », ce qui n’est pas innocent. L’espion et l’écrivain pensent pareillement que l’important est de produire une fiction crédible et d’être capable de réinventer sans cesse son destin, quitte à ne plus savoir où est la vérité et où est le mensonge. « Je suis un mensonge qui dit toujours la vérité », disait ainsi Cocteau qui, dans son genre, aurait fait un très bon espion.
Portrait de l’espion en jeune homme reste un roman dans la mesure où il propose une interprétation, profondément empathique au demeurant, de l’itinéraire de Philby dont il restitue remarquablement l’ambiguïté. Le jeune homme n’a pas l’impression de trahir sa patrie, bien au contraire : pour lui, renseigner les communistes, c’est sauver l’Angleterre de l’impérialisme hitlérien. Il peut aussi se mentir à lui-même en fermant les yeux sur le stalinisme, dont il devine les crimes quand ses officiers traitants, rappelés à Moscou, ne reviennent jamais, engloutis par les purges.
La technique narrative de Littell est fascinante : on n’entend jamais parler Philby lui-même, mais uniquement ceux qui croisèrent sa route à cette époque. Sa femme, juive, hongroise et communiste, épousée en catastrophe à Vienne avant de fuir en moto alors que la répression de Dolfuss s’abat sur le mouvement ouvrier, une actrice convertie au franquisme qu’il croise pendant la guerre d’Espagne alors qu’il est correspondant du Times et feint d’être favorable au camp fasciste, un de ses officiers traitants qui n’aura pas le droit à sa dernière cigarette dans le sous-sol de la Loubianka ou encore son ami Guy Burgess, homosexuel flamboyant, un des « cinq de Cambridge », ainsi que fut désignée cette bande d’étudiants devenus marxistes en découvrant la misère des mineurs à quelques encablures de leur si joli campus et tous recrutés par Moscou à peu près en même temps.
Ainsi Littell parvient-il à tracer en creux un portrait possible de Harold Adrian Russel Philby, dit « Kim », bègue et élégant, sensible et amoureux, incapable de tuer mais doté d’un vrai courage physique, fidèle à une Idée comme on l’est à une femme aimée à qui l’on passe tout.


Philby, portrait de l’espion en jeune homme, de Robert Littell (BakerStreet).

Injoignable

Quinta da Regaleira, Sintra, juillet 2009
Le bonheur serait d'être injoignable, une fois pour toutes. C'est impossible. A l'époque du contrôle électronique planétaire, la seule solution serait donc le suicide. Histoire de voir s'il fait beau dehors. 
Parce que depuis le temps, on a oublié.

mercredi 16 mai 2012

Et tu n'avais rien de mieux à faire que lire Sagan à Brive? -Non, vraiment, non...




J'ai trouvé Un peu de soleil dans l'eau froide de Françoise Sagan lors du vide-grenier du quartier de Tujac, à Brive, dimanche dernier. C'est un exemplaire assez frais de la première édition, chez Flammarion,  achevé d’imprimer du printemps 1969, 19 francs et cinquante centimes.
Je l'ai lu le lundi après-midi, dans une chaise longue, à l'ombre d'un platane, dans mon petit jardin : iris, muguet, géranium, thé glacé, silence des rue patriciennes alentour.
C'est un bon roman, assez émouvant, qui a bien tenu la route alors que son intention première était manifestement de parler de son temps. L'action est censée se passer en 1967. Ce n'est pas très important, enfin je ne crois pas. Tout va se passer entre Paris et Limoges. A un moment, il sera question de Brive dans une conversation. Quand vous lisez le nom d'une ville qui n'est pas la vôtre mais où vous vous trouvez, et cela dans un roman rencontré par hasard, il y a un intéressant sentiment de redoublement de la réalité et vous vous rendez compte que plus jamais vous ne penserez à Brive de manière abstraite et que cette après-midi à lire Un peu de soleil dans l'eau froide restera comme un souvenir marquant, heureux, léger de votre séjour ici qui fut pourtant déjà des plus plaisants. Une parenthèse d'apesanteur sociale qui devrait être le tissu même de nos existences soumises à l'aménagement de plus en plus totalitaire et falsifié du Temps.
Je reviens à Sagan. Le titre est emprunté à un poème d'Eluard, comme, si je ne m'abuse, Bonjour tristesse.
C'est une histoire d'amour où les hommes sont assez peu glorieux et les femmes balzaciennes et absolues. Ce qu'il y a de bien chez Françoise Sagan, c'est que le constat de la veulerie masculine est impitoyable mais sans haine, presque sans colère, comme si elle remarquait en ouvrant sa fenêtre qu'il fait mauvais temps, que c'est bien dommage mais qu'on n'y peut rien. Le contraire d'un féminisme colérique, plutôt la tradition française des grands moralistes.
Le personnage principal s'appelle Gilles. Au début, il est journaliste et souffre d'une dépression nerveuse. Apparemment,  1967, c'est le moment où l'on vient enfin de faire entrer la dépression nerveuse dans la nomenclature médicale en remplacement de ce bon vieux spleen. On sent bien que c'est un phénomène « de société », assez nouveau, que Sagan veut saisir. Elle ne met pas cela explicitement en lien avec le monde de 1967 qui est tout de même l’année de parution de la Société du Spectacle. Elle a autre chose à raconter, ou elle le croit. La dépression de Gilles est joliment décrite, avec précision et sans pathos. L'absence de goût, d'énergie, la perte du désir sexuel (il est à la colle avec Eloïse, un mannequin que l'on imagine bien en robe Paco Rabanne, faisant de la figuration dans Barbarella, par exemple).
Tout le monde est très compréhensif avec Gilles parce que l'on est dans un milieu évolué, bourgeois, décent. C'est dommage que Gilles soit malade : on pense à lui pour un poste de rédacteur en chef dans son hebdomadaire, en politique étrangère. Le type à qui cela devait revenir a eu une sale histoire avec un garçon de 19 ans. Cela le met sur la touche. Détail d'époque, comme les vols Air Inter pour Limoges, les jetons dans les bars, les Simca que conduit Gilles. Mais comme Gilles ne va toujours pas mieux,  il part chez sa sœur, à Limoges. Au journal, on lui garde sa place, qu'il ne s'inquiète pas. On aura beau dire, même avant 68, le monde du travail, c'était quand même moins violent qu'en 2012.
A Limoges, la soeur de Gilles vit avec un notaire aux yeux bleus qui n'aime que la pêche et la télévision. Comme il n'y avait encore qu'une chaine, il va plus souvent à la pêche qu'il ne regarde la télévision, ce qui en fait un  homme sympathique. Il vit de ses rentes, en fait: autre détail d'époque. Il n'y a plus de rentiers de quarante ans dans ce pays, sauf les traders qui ne vont pas à la pêche et ne sont pas sympathiques.
On le présente un peu à la bonne société. Excellente remarque de Sagan sur les salons bleus dans la bourgeoisie de Limoges. Petit fait vrai. Ecole Stendhal. On y est, presque malgré soi. L'intelligence de Sagan est de ne pas jouer sur l'opposition Paris Province dans une célébration de l'une contre l'autre, ce qui serait une forme de mépris. Et Sagan est tout sauf méprisante, la preuve, c'est l'extrême clarté et l'extrême correction de son français qui est la forme ultime de la politesse en littérature mais aussi ailleurs.
Gilles va rencontrer la femme d'un notable, Nathalie. C'est elle qui le séduit plutôt que le contraire. Nathalie n'est pas madame Bovary dans cette histoire. Madame Bovary, c'est Gilles, avec sa dépression et son caractère velléitaire. Le meilleur moment de leur histoire sera quand ils feront régulièrement l'amour dans une grande chambre poussiéreuse, presque un  grenier, où Gilles vit chez sa soeur, et aussi au bord de la Vienne, dans la chaleur de l'été limousin. On peut écouter Sagan, là, sa façon de rendre un moment d'éternité, de ceux qui guérissent les garçons comme Gilles quand ils ne savent plus où ils en sont avec la durée: "Allongé, la tête dans ses bras, il revoyait la prairie au bord de la rivière, l’arrivée de Nathalie; il respirait l'odeur de l'herbe chaude, il voyait les peupliers osciller doucement au-dessus de lui et la promesse étrange dans les yeux clairs de Nathalie." Vous aurez beau dire, "la promesse étrange dans les yeux clairs de Nathalie", il y a pas mal d'écrivains qui vendraient leur âme au diable pour ça, surtout l'adjectif "étrange" placé là.
A la fin Nathalie quitte tout pour Gilles. Parce qu’elle est aussi bonne que belle, c’est à dire amoureuse. A Paris,  elle se montre beaucoup plus intelligente, sensible que lui, y compris avec ses propres amis, des fêtards décavés qui boivent surtout du scotch (détail d’époque )
Un soir, Gilles confie étourdiment à son rédacteur en chef qu'il trouve Nathalie trop parfaite et ennuyeuse. Elle est dans la chambre à côté et entend tout. Elle part calmement. Gilles s'en aperçoit avec son ami presque tout de suite. Ils vont la chercher longtemps et la retrouver suicidée dans une chambre d'hôtel avec du gardénal (détail d'époque, encore). Le mot d'adieu: "Tu n'y es pour rien ; mon chéri. J'ai toujours été un peu exaltée et je n'avais jamais aimé que toi."
On pense bien sûr davantage, encore une fois, à La femme abandonnée de Balzac qu'à Madame Bovary.
Dans Un peu de soleil dans l'eau froide, Sagan, à défaut de génie, a ce talent français qui fait de nos romans courts, clairs, cruels, sensuels à la façon de l'incandescence sous le givre, une spécialité nationale depuis Madame de Lafayette.


mardi 15 mai 2012

Le bilan catastrophique du président Hollande

C'est d'un oeil attentif que la droite sarkozyste qui s'est vu voler la victoire va assister à l'investiture du responsable de tous nos malheurs depuis dix jours. 


Sur Causeur

On les avait pourtant prévenus, ces veaux d’électeurs. Pour commencer, François Hollande a été élu avec une majorité ridicule, à peine un gros million de voix d’avance. Il faudra d’ailleurs songer à se débarrasser un de ces jours de l’Outre-Mer. Ces îles où personne ne fout rien, où tout le monde vit avec un RSA, où des milliers de fonctionnaires nationaux, territoriaux, municipaux nous coûtent les yeux de la tête et nous ne rapportent rien et se permettent en plus de voter massivement à gauche.
Cette courte victoire, si le président Hollande avait été un peu sport, il l’aurait concédée à son adversaire, Nicolas Sarkozy dont la fausse défaite est en fait un vrai triomphe. Tout le monde sait que le sortant a réussi une formidable remontée et que ce n’était qu’une question de calendrier (encore une ou deux petites semaines de campagne) pour qu’il double sur le fil l’usurpateur François Hollande.
C’est donc la conception sectaire du socialiste qui l’a empêché dans son premier discours du Tulle, le soir du 6 mai, d’accomplir ce qui aurait été un vrai geste d’homme d’Etat, qui l’aurait fait entrer dans l’histoire en annonçant son retrait de la vie politique puisque son coup de chance privait le peuple invisible de son candidat naturel, Nicolas Sarkozy.
Ensuite, les bourdes indignes se sont enchainées. Plutôt que de rentrer à Paris dans un convoi de Scénic, ou pourquoi pas à pied, ce qui aurait été un symbole fort de sa « normalité » pour arriver à Paris vers cinq heures ou six heures du matin, il s’est cyniquement dirigé vers l’aéroport de Brive-Dordogne où l’attendait une véritable armada de Falcon (au moins trois d’après Jean-François Copé qui est un garçon sérieux et de bonne foi, c’est bien connu.)
Evidemment, ce n’est pas tout. A peine arrivé à Paris, il s’est rendu place de la Bastille et n’a pas hésité à remercier le peuple de France, ce qui ne manque pas d’air, puisque la place était remplie d'antisémites brandissant des drapeaux allogènes, comme autant de prodromes de la guerre ethnique qu’il se fera un plaisir d’entretenir pour mener sa politique, digne héritière de l’Anti-France. Ce n’est pas difficile, on n’avait pas vu ça depuis l’élection de Chirac en 2002 où, au moins, face à la marée de drapeaux tunisiens, algériens, palestiniens, la première dame de France, Bernadette Chirac, avait eu sa tête des mauvais jours alors que son mari, comme d’habitude, faisait semblant de ne rien voir. Mais Chirac n’a-t-il pas appelé à voter Hollande ? Tout se tient, on vous dit…Comme il a du être soulagé, en revanche, François Hollande, devant cette foule de la Bastille après celle de Tulle qui ne brandissait, elle, que des drapeaux tricolores et devant une cathédrale. C’est qu’on aurait pu le prendre pour le président d’une France repliée, rurale, presque gaulliste et si peu ouvert au vent du grand large européen. 
Et il faut tout de même parler du statut conjugal de François Hollande. Une concubine à l’Elysée. Sarkozy n’était que divorcé. Il fera comment Hollande, quand il sera invité par le Pape et qu’il sera toujours à la colle avec une journaliste de la presse people ? Il ira seul comme Sarkozy, en se faisant accompagner de personnalités incontestables comme Bigard ? Mais trouvera-t-il l’esprit et la finesse d’un Bigard dans son propre camp empli de faux humoristes pavloviens tout à coup privé de leur os sarkoziste ?
Mais le cauchemar ne s’arrête pas là : l’arrivée de François Hollande semble par ricochet, sérieusement ébranler la politique de rigueur et d’austérité germano-bruxelloise qui commençait tout juste à montrer ses résultats heureux sur le continent. Dans ce domaine, le bilan de François Hollande est proprement terrifiant : il a réussi, alors qu’il n’est même pas officiellement en fonction, à faire revenir les Indignés sur la Puerta del Sol et dans toute l’Espagne, il vient de rendre la Grèce définitivement ingouvernable en mettant en tête de la gauche Syriza, un genre de Front de Gauche hellène et last but not the least il a provoqué une lourde défaite du parti d’Angela Merkel dans le land de Rhénanie-Nord-Westphalie qui perd onze points et connaît son score le plus bas depuis la guerre.
Point de détail, sans doute, mais qui ne manquera pas d’alerter les partisans du bon goût en matière d’art qui firent florès sous le précédent quinquennat, la première exposition que visita François Hollande fut une exposition Buren. Si, si celui qui par ses odieuses colonnes a défiguré le Palais Royal. Avec raison, Guy Debord voyait en Buren, la plus sure expression « d’un néo dadaïsme d’Etat. »
Et on sait de Dada à Ubu, il n’y a qu’un pas. Et dire que son investiture n’a même pas eu lieu…

dimanche 13 mai 2012

La fin du monde, en douceur


 Cet article est paru sur Causeur.fr

Finalement, au cinéma, les seules fins du monde poétiques et crédibles, voire poétiques donc crédibles, sont européennes. Que l’on se souvienne, par exemple, des Derniers jours du monde des frères Larrieu en 2009 qui avaient adapté un roman de Dominique Noguez. Si vous vous sentez concernés par ce qui arrive aux personnages de 2012 ou de Omega Man version Will Smith, par exemple, il vaudra donc mieux ne pas aller voir Perfect Sense de David MacKenzie, un film britannique avec Eva Green- qui a décidément les plus beaux yeux du monde depuis The Dreamers de Bertolucci- et Ewan Mc Gregor dont la maturité sculpte le visage avec cette douceur émouvante qui est peut-être la plus belle expression de la virilité mélancolique.
Perfect Sense
est un petit film comme on dit et il est passé relativement inaperçu à sa sortie. Pourtant, on peut prendre sans trop de risque le pari qu’il a le probable destin d’un film culte. On se donnera son titre comme un mot de passe entre amants du désastre qui pressentent que notre propre disparition n’aura pas lieu dans un festival d’effets spéciaux hollywoodiens mais dans l’infinie mélancolie d’un effacement exténué et tendre.
Perfect Sense
, comme Contagion de Soderbergh ou 28 jours plus tard de Danny Boyle, raconte l’histoire d’une épidémie. On ne suivra pas forcément le cinéaste quand il déclare que cette résurgence du thème viral dans le cinéma de ces dernières années est un signe de l’inquiétude la planète face à un capitalisme dévastateur. Perfect Sense vaut bien mieux qu’une métaphore politique qui en réduirait singulièrement la portée.
 
L’épidémie de Perfect sense, tourné dans un Glasgow gris comme une gorge de pigeon, non dépourvu d’une certaine élégance splénétique et portuaire, s’attaque assez mystérieusement à chacun de nos cinq sens, les uns après les autres. Chaque attaque est précédée d’un état émotionnel intense : chagrin dévastateur, colère noire ou encore impression euphorique d’être en accord parfait avec l’univers.
Une voix off de femme commente alors comme un chœur antique, à chaque étape programmée vers le chaos et la nuit, les réactions d’une humanité somme toute héroïque qui après chaque amputation sensorielle tente de renouer avec la normalité. Et l’on voit ainsi, parmi tant d’autres, une contractuelle qui s’effondre en larmes sans raison dans la rue reprendre un peu plus tard son service. Ou une femme dans son salon, au milieu de ses enfants, qui relit ses poèmes préférés avec une concentration extraordinaire, dans la crainte de devenir bientôt aveugle.
Assez habilement, le film se centre sur une histoire d’amour entre Ewan Mc Gregor, un grand cuisinier et Eva Green qui joue une épidémiologiste et il va situer l’essentiel de son action dans deux lieux symboliques et stratégiques de cette résistance désespérée de l’humanité à la fatalité : les cuisines d’un grand restaurant et le laboratoire d’un hôpital. Que signifie continuer à cuisiner pour une humanité qui a perdu l’odorat puis le goût ? Que signifie faire l’amour quand on pressent que la prochaine mutilation touchera l’audition puis la vue et qu’à ce moment-là tout sera terminé pour de bon ? Une scène particulièrement touchante est celle où Eva Green et Ewan Mc Gregor, déjà atteints, se prennent en photo au pied du lit, avec un vieux polaroïd, mimant le bonheur du monde d’avant ou peut-être, qui sait, croyant encore à la possibilité d’une rémission pour eux et pour les autres.
A travers ce couple en sursis dans la poignante ironie qui consiste à avoir trouvé son âme sœur au moment précis où tout s’effondre, MacKenzie nous invite à une réflexion sur la perte et sur la rédemption. Avant l’épidémie, ces deux personnages, comme nous tous, n’étaient pas des saints. Ewan Mc Gregor a par négligence donjuanesque poussé son ancienne petite amie au suicide et Eva Green, stérile, n’a cessé de souhaiter, malgré elle, la mort des enfants de sa sœur. Mais ils sauront dans cette passion amoureuse qui grandit alors que leurs propres corps, à l’image du monde qui les entoure, sont manifestement sans avenir, avouer leurs fêlures et trouver une paix paradoxale dans l’effroi qui grandit autour d’eux, avant l’obscurité définitive.
Perfect sense
, film sensitif et sensuel, est autant un requiem qu’une invitation à reconnaître, malgré tout, l’éminente dignité d’une humanité qui sait aimer jusqu’à la fin.

mercredi 9 mai 2012

Le vote des étrangers aux élections locales: vite, très vite!



J'ai longtemps pensé que cette question était un piège à cons tendu par la droite sarkolepéniste pour jouer comme à son habitude sur les peurs et les bas instincts. Et donc qu'il ne fallait mieux pas en parler. Finalement, je m'aperçois que cette question devient identique à celle de l'abolition de la peine de mort dans les années 80. 
Donc, même si je préfèrerais qu'on s'attaque à la souffrance sociale en priorité, j'ai quand même envie de lui rentrer dans la gueule à cette droite, avec nos valeurs contre les leurs, frontalement. Qu'ils y viennent, les petits alchimistes de la trouille ethnique. Il faut accorder le droit de vote aux étrangers pour les élections locales. Et si tu n'es pas content, droitard, c'est le même prix.
J'avais déjà écrit sur la question il y a quelques mois pour la version papier de Causeur magazine cet article qui me semble toujours d'actualité et qui pourra, qui sait, servir d'argumentaire à certains.


Contre le communautarisme, le vote des étrangers

Je n’ai pas trouvé très malin que la nouvelle majorité sénatoriale de gauche fasse du droit de vote des étrangers aux élections locales l’une de ses priorités. Il me semble que la gauche est confrontée à de tout autres urgences, à commencer par la redéfinition de son identité. Elle doit choisir : ou elle se contente de soigner les blessés du capitalisme, ou elle montre qu’elle a la volonté et la capacité d’inventer une autre médecine. Si cette affaire de droit de vote des étrangers fait problème, c’est parce que tout le reste fait problème aussi. En période de crise, on se sent fragile, mal dans ses pompes et dans son identité : du coup, à la simple idée que, dans une ville française, la petite enfance − ou l’urbanisme ou les affaires sociales − pourrait être confiée à un élu tunisien, on se dit que le péril islamique est à nos portes.
Est-ce parce qu’ils sont plus sages que nous ou parce qu’ils étaient alors bien plus confiants que nous ne le sommes aujourd’hui ? En tout cas, plusieurs pays européens ont adopté depuis belle lurette cette réforme qui soulève tant de passions françaises : les Pays-Bas, la Suède, le Danemark, sans oublier le Royaume-Uni qui permet carrément à tous les ressortissants du Commonwealth de voter − ce qui, pour le coup, signifie qu’un épicier pakistanais musulman de stricte observance peut, si ça se trouve, faire basculer la majorité municipale de Hackney ou d’Acton ! Je pourrais aussi  parler de la Slovénie, de la Finlande et même de la Belgique dont la guerre civile larvée et la crise politique la plus longue de l’histoire n’ont, que je sache, rien à voir avec ce vote allogène pour les bourgmestres et autres échevins.
Les Pays-Bas ont été pionniers en la matière : depuis 1986, tous les étrangers peuvent voter et être élus lors des élections locales. Tous ceux qui satisfont aux critères − cinq ans de résidence pour les non-Européens, sans délai pour les ressortissants de l’UE − sont convoqués d’office, comme tous les citoyens néerlandais, et sans même avoir à s’inscrire sur des listes électorales ! Et malgré l’inquiétante ascension d’un fondamentalisme musulman qui s’est manifesté par l’assassinat de Theo Van Gogh, la Hollande n’est pas revenue sur cette législation profondément libérale. Ce qui prouve que, quand la société est agressée, elle a toujours le choix. Elle peut se crisper, ce qui est exactement ce que veulent les agresseurs qui pourront justifier l’escalade de la violence par celle de la répression. Mais c’est en refusant de transiger sur ses valeurs fondamentales de liberté et de tolérance qu’elle prouve que ces valeurs sont toujours plus fortes que l’intégrisme.
Venons-en à la France:  je me sens profondément l’héritier de la Révolution française. Alors, on ne cesse depuis quelque temps de me rappeler qu’elle a été terroriste, voire génocidaire. Pour autant, je me refuse à oublier qu’elle a affirmé que « tous les hommes naissent libres et égaux en droit » et, conformément à cette proclamation, accordé la citoyenneté aux juifs. Je n’oublie pas non plus ce que dit l’article 4 de la Constitution montagnarde de 1793 : « Tout étranger qui, domicilié en France depuis une année, y vit de son travail, ou acquiert une propriété, ou épouse une Française, ou adopte un enfant, ou nourrit un vieillard, tout étranger enfin qui sera jugé par le corps législatif avoir bien mérité de l’humanité est admis à l’exercice des Droits de citoyen français. » Être républicain, c’est admettre ce paradoxe ou cet oxymore d’une « nation universelle ». En ce sens, la France est un droit de l’homme : cela ne signifie évidemment pas que tout individu concret puisse exiger un passeport, mais que, d’où qu’ils viennent, tous les hommes ont leur chance. Oui, ce pari sur l’universel présente des risques. Mais c’est lui qui fait la grandeur de notre pays.
Or, la question du droit de vote des étrangers constitue un test. Car à travers elle, c’est bien notre capacité à articuler singulier et universel qui est mise à l’épreuve.   
Certains craignent que la participation des résidents étrangers à cet acte fondamental de la vie en collectivité fasse émerger un vote identitaire, voire communautariste − et, disons-le clairement, un vote islamiste. En réalité, c’est en leur refusant ce droit, et donc en séparant les habitants d’un même pays en catégories politiques distinctes qu’on encourage le communautarisme.  Les étrangers − et c’est heureux − bénéficient des mêmes libertés fondamentales et des mêmes droits sociaux que les citoyens français. Ils sont assujettis à l’impôt et contribuent ainsi à la richesse nationale… Mais à partir du moment où ils ne peuvent pas élire leurs représentants, ils sont dans l’incapacité de « constater la nécessité de cette contribution publique » conformément à l’article 14 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. 
« Mêmes droits, mêmes devoirs » : c’est en appliquant ce principe d’égalité entre tous ceux qui résident sur son sol que la République pourra faire fonctionner le contrat social et garantir l’intérêt général.
Par ailleurs, il me semble particulièrement grave que l’on ait créé dans les faits deux catégories d’étrangers : en « première classe », les ressortissants de l’UE ont le droit de voter et de faire flamber les prix de l’immobilier en Dordogne (ce qui est plus gênant que de répandre la coutume des saucisses à la menthe au petit déjeuner…) ; en « deuxième classe » on relègue ceux dont les grands parents et arrière-grands-parents ont versé leur sang pour la France lors des deux dernières guerres mondiales.
Bref, si on ne veut pas que tous les musulmans de France votent pour d’hypothétiques candidats islamiques, le meilleur moyen est de leur accorder ce droit de vote, et vite. J’ajoute que, dans la foulée, on verra peut-être l’ensemble des classes populaires renouer avec le vote. Parce que si les musulmans étrangers ne votent pas parce qu’ils n’en ont pas le droit, les musulmans français ne votent pas davantage. Et ce qui mine la démocratie, ce n’est pas le vote, c’est l’abstention. Prenons l’exemple de Roubaix, ville que je connais un peu, où les Français d’origine arabe représentent une part importante de la population. Lors des élections municipales de 1995, leur abstention massive a abouti, au deuxième tour, au maintien du candidat FN et à une triangulaire que socialistes et centristes ont gagné de justesse. Après ce grand frisson, les associations se sont mobilisées pour inciter les « jeunes », comme on dit, à s’inscrire sur les listes électorales. Eh bien, si le score du FN a sensiblement baissé, ces nouveaux électeurs n’ont pas voté pour des islamistes, mais banalement pour les écolos, la gauche et même… la droite.
 Offrir aux étrangers qui vivent en France la possibilité de participer à la vie politique de leurs communes, c’est prendre le risque de permettre à ceux qui rejettent nos valeurs de les retourner contre nous. Mais c’est aussi se donner une chance de renforcer la démocratie. 
 Oui, c’est un pari, un pari républicain. Et tous les républicains se doivent de le prendre.

mardi 8 mai 2012

C'est comme un bateau fantôme à Cork


Vous retrouverez ce poème dans Sauf dans les chansons (Table Ronde, mars 2015)


lundi 7 mai 2012

Retour à la normale

Nous allons repartir pour Brive pour le dernier mois de notre résidence.
Hier, nous avons eu peur jusqu'à la fin. Physiquement peur. Alors que nous avons la prétention de croire que nous sommes pourtant de vieux routiers du militantisme.
On a fêté la défaite de Sarkozy avec du Drappier et de l'Apesanteur (de ce cher Comor).
Il y avait des copains dont le plus à droite devait appartenir au PG.
Nous n'avons évidemment pas pensé un seul instant qu'il s'agissait d'une victoire de la gauche. Enfin de ce que nous entendons par gauche.
Juste un retour à la normale, juste la sortie d'un état d'exception qui durait depuis la nuit du Fouquet's et qui avait fini par montrer son vrai visage dans les derniers mois avec un discours clairement ethnolibéral.
Aucune illusion, donc, mais un pessimisme raisonnable, celui qui permet d'agir.
On espère juste que cela sera un peu plus facile de lutter contre le Talon de Fer avec un social démocrate qui a encore, on peut l'espérer, quelques inhibitions face à la paupérisation programmée des peuples par les marchés devenus fous.
En fait, on peut parler d'une victoire tactique. Certainement pas stratégique.
Il faut être abruti comme un droitard blogosphérique pour croire un seul instant à la dangerosité de Hollande pour le système. Au contraire, sans contrepoids, il serait même capable de leur sauver la mise. Quelle ingratitude...
Mais nous, nous sommes là, la rage rouge au coeur, toujours.

samedi 5 mai 2012

Nabokov, en attendant

Sur les utiles conseils d'un de nos irremplaçables lecteurs, Shane Fenton, cette synthèse entre une figure nabokovienne centrale, et le doo wop, le yéyé, la plage, le bonheur d'être au monde.



" -Descends du lit! Qu'est-ce que ça veut dire?
 Dissimulant précipitamment la peau douce de ses fesses et le petit triangle de sa culotte, elle roula du lit."
Vladimir Nabokov, L'enchanteur ("première palpitation de Lolita" en 1939)

Dans le même ordre d'esprit, on recommandera le papier-poème de l'ami Le Guern à propos du dernier recueil de Christian Laborde, Diane et autres stories en short (Laffont)
Allons, quoi qu'il arrive, on va vers l'été, le communisme et les filles sexy pour l'éternité.

jeudi 3 mai 2012

Tous nabokoviens?

Lu dans l'excellente préface de Maurice Couturier au premier volume des Oeuvres romanesques de Nabokov en Pléiade:
"Ces personnages (ceux des romans de Nabokov) peuvent être classés en trois grandes catégories: les monomanes, les voluptueux et les marginaux."
Cette impression que mes amis et moi, on aurait souvent tendance à cumuler.
Et puis cet extrait d'Intransigeances, dont je ferai volontiers une profession de foi: "En fait, je crois qu'un jour viendra où quelqu'un me remettra en question et annoncera que loin d'avoir été un oiseau de feu frivole, je fus un moraliste inflexible qui n'a cessé de distribuer des coups de pieds au péché, des taloches à la stupidité, qui s'est gaussé des vulgaires et des cruels -et qui a conféré un pouvoir suprême à la tendresse, au talent et à la fierté."

Je suis monomane, voluptueuse et marginale. Je lis Invitation au supplice mais je n'oublierai pas d'aller voter dimanche 6 mai contre la vulgarité et la cruauté.

mercredi 2 mai 2012

Et ce, quoi qu'il arrive


Une production exclusive FQG, réalisée pour nos aimables abonnés.

mardi 1 mai 2012

On ne t'oublie pas

Frédéric H. Fajardie, 28 août 1947-1er mai 2008
Non on te t'oublie pas. Il semblerait que ton voyage s'éternise. Cette année le Premier Mai aura lieu sans toi encore une fois. Une certaine droite dans la panique la plus totale et sans la moindre pudeur, va tenter de s'emparer de ce symbole pour célébrer "le vrai travail" en attaquent frontalement les syndicats. Ca sent pas bon, hein, Fred? 
Tu ne seras pas non plus à Arras, au 11ème salon du livre d'expression populaire et de critique sociale, organisé par les copains de Colères du présent, et du dont tu étais le parrain. 
Tu vas aussi leur manquer comme tu me manques. 
Cette année, exceptionnellement, moi non plus, je ne serai pas à Arras mais tu peux passer dire bonjour à Brive, dans une poussière d'éternité.