mardi 28 juin 2011

T'sen Chen

 "Mes yeux vers l’Est cherchent mon vieux jardin : longue, longue est la route…
   Mes manches sont trempées de larmes que je n’essuie plus.
   A cheval nous nous rencontrons, mais nous n’avons ni papier ni pinceau :
    Veuillez dire là bas que je suis en paix et en bonne santé "

T'sen Chen 

La notice biographique que l'on peut lire dans l'indispensable Anthologie de la poésie chinoise classique de Paul Demiéville (Poésie Gallimard) est elle-même un vrai poème, dans son genre:  « Ts’en Chen (715-766) a longtemps vécu dans les marches du Nord-Ouest. Il dépeint dans ses poèmes la vie des frontières. »


 

dimanche 26 juin 2011

Nous sommes tous des chiens grecs!

Mon ami Martin Terrier que j'ai rencontré lors de mon service militaire à Coëtquidan en 1987 a repris sans vergogne pour Causeur  une délicieuse information donnée par Serge Quadruppani sur son blogue. L'amour est un chien de l'enfer pour le grand Buk. Pour le peuple grec, c'est la révolution qui est un chien de l'amour. Loukanikos est de tous les combats, de toutes les émeutes, de tous les rassemblements.
Et n'oubliez pas, face à l'agression sans précédent du capitalisme financiarisé contre les peuples, désormais, "Nous sommes tous des chiens grecs!" 
(pseudo Diogène).

samedi 25 juin 2011

Amour, gloire, beauté et Académie Française

L'Académie Française a communiqué, jeudi 23 juin, son palmarès annuel et le nom des soixante-dix lauréats.
Les Immortels nous ont remis, pour Un dernier verre en Atlantide (Table Ronde 2010), le prix biennal Maïse Ploquin-Caunan qui récompense "un ouvrage de poésie en vers réguliers ou libres d'inspiration romantique".  
Je sais,  j'entends déjà les rires.
Ce prix est pourtant doté d'une somme indécente que nous nous empresserons de reverser à diverses entreprises de déstabilisation et de subversion de la société spectaculaire-marchande. L'ensemble du palmarès est consultable ici.
Tous les sarcasmes, insultes et quolibets de nos chers abonnés seront bien entendu acceptés avec la dignité et la tolérance qui nous caractérise dans la zone chaviste libérée.
Pour notre part, nous remercions vivement l'Académie Française.

 -Non, sans dec, t'es lauréat de l'Académie Française? Sérieux? Et la Jaguar, là? Avec le prix...Ah ouais, tout de même...

jeudi 23 juin 2011

L'An 01, et vite!

...en pensant, allez savoir pourquoi, à Ubi, Weaver et Serge Q, tous communistes libertaires qui ont bien raison, si ça se trouve.

"Film drôle, rapide, débordant d'idées ni bêtes, ni méchantes, bien au contraire. Film qui appelle la sympathie par sa bonne humeur, son enthousiasme et sa foi. Tout cela très communicatif. J'ai grande envie de croire à ces lendemains qui se marrent. L'An 01, c'est l'utopie à la portée de toutes les imaginations, donc de toutes les mains. Gébé et Jacques Doillon nous montrent qu'il n'est besoin que de tirer une maille pour que tout le tricot des habitudes se défasse du coup. On roule la laine et on veille à retricoter très large. Ce nouvel évangile, qui annonce l'âge d'or sans l'or, par la guerre, sans la guerre, me sourit. Je suis pour."
Jean-Louis Bory, 6 mars 1973.



L'an 01 : musée par MisterNatural

Santa subito!

En remerciant Joël de La crevaison pour la piqûre de rappel.
Nous avons naguère un peu parlé d'elle dans ce livre

mardi 21 juin 2011

Pour saluer l'été...

comme chaque année, désormais, une rediffusion. Je sais, vous vivez comme moi dans le disneyland préfasciste de la sarkozie, il y a la fête de la musique ce soir mais encore une fois, c'est l'été. 
Alors lâchez le petit chef, lâchez le JT. 
Lâchez les fielleux, les aigris, les larbins, les peine à jouir. 
Semez vos découverts au coin des banques. 
Lâchez la proie pour l'ombre. 
Lâchez la vie quotidienne, ce qu'on vous donne pour un moindre mal. 
Partez plutôt à la plage avec Catherine Spaak, la toute divine.
Ne revenez pas, si vous pouvez...

lundi 20 juin 2011

C'est Parti!



Mélenchon a été désigné par 60% des adhérents du PCF pour représenter le Front de gauche aux élections présidentielles.
Les choses sérieuses vont pouvoir enfin commencer. 
Pour les camarades qui sont un peu mélancoliques à l'idée de ne pas voir un candidat du Parti concourir à ces présidentielles, qu'ils se consolent en pensant à notre future victoire, un beau soir de mai 2012, quand le premier télégramme de félicitations viendra de Caracas (Venezuela).

 "Je crois à l'inéluctable victoire du Front de Gauche en 2012!" a déclaré en exclusivité le président Chavez à Feu sur le Quartier General!"

A l'issue du vote interne, un militant du PCF a laissé exploser sa joie devant la perspective d'une candidature unitaire

dimanche 19 juin 2011

"Nous perdons moins de temps"

-Elle ne levait pas les yeux. Elle portait une robe d'été très décolletée, on voyait la naissance des seins, glorieux. Mais elle ne levait pas les yeux. Je ne pensais pas que ce serait possible de l'avoir.
-Ce fut facile?
-Une femme, dit Jean-Marc, ce n'est jamais facile de l'avoir. Il faut être rusé.
-C'est comme pour écrire un livre, dit Duc. Il faut être obstiné et rusé.
-Pour toi, est-ce facile?
-Ni les livres, ni les femmes. Mais à mon âge et à cause des romans que j'ai écrits, le jeu se joue autrement. Elles savent que je connais leurs ruses et elles connaissent les miennes. Nous perdons moins de temps.

Roger Vailland, La fête

Le retour de Monsieur Monde


                                             BB dans En cas de malheur


Pendant vingt semaines, s’il le souhaite, le lecteur du Monde pourra en supplément avec le numéro daté du vendredi s’offrir pour quelques euros de plus un volume regroupant à chaque fois trois romans de Simenon, classés de manière thématique par Pierre Assouline. Cela nous promènera dans la géographie de l’auteur (Côte d’Azur, New York, Vendée, Paris, Liège) mais permettra aussi de cartographier les névroses intimes et mortifères d’un univers romanesque qui a toutes les allures d’un continent dont les richesses sont encore largement sous-exploitées (Suicides, Alcool, Solitudes). Loin d’être artificiel, la pertinence d’un tel classement, au vu des soixante titres choisis, semble une porte idéale pour lire ou relire un écrivain dont le statut demeure paradoxal.
Il y a encore dix ans, la chose aurait d’ailleurs été inimaginable. Un grand quotidien du soir, restant encore pour beaucoup une référence, n’aurait pas accompagné une telle initiative visant à célébrer un écrivain sur lequel était plaquée l’étiquette infamante d’auteur populaire. Question de standing.
C’était, et c’est encore en partie, tout le problème de Simenon : on veut bien reconnaître le phénomène de foire, l’homme qui a écrit des centaines de romans, connu des milliers de femmes, voyagé sur tous les continents, créé avec Maigret le personnage de flic le plus célèbre au monde mais pour le reste, ne plaisantons pas, vous n’allez pas tout de même prétendre qu’il s’agit, littérairement, d’un des génies du vingtième siècle.
Eh bien si, justement.
Et l’on ne se contentera pas, comme Gide, de dire qu’ « il est le plus grand romancier du vingtième siècle. » Romancier, pas écrivain, n’est-ce pas ? C’est le baiser qui tue, en fait, de la part de Gide, archétype du « grantécrivain » comme dirait Noguez, pour qui raconter une histoire est toujours un peu vulgaire et le roman, par essence, un genre mineur. La meilleure preuve est que lorsque Simenon se permettra de sortir des sentiers qu’on lui avait tracés en écrivant Pedigree, une autobiographie fondatrice, aujourd’hui d’ailleurs publiée en Pléiade, Gide lui laissera entendre, un peu pincé, qu’il trouve ça moins bon que les Maigret. Reste à jouer dans ta catégorie, petit…
Cette ambiguïté persistante, on peut espérer après trois volumes en Pléiade, justement, et cet adoubement par Le Monde qu’elle va disparaître définitivement. Mais comme rien n’est moins sûr, nous aimerions ici apporter quelques éléments au dossier de la défense et tenter de vous convaincre que Simenon, c’est beaucoup plus que Simenon. On pourrait commencer par indiquer qu’il est proprement universel, c’est-à-dire qu’il a réussi à toucher tous les pays et toutes les couches sociales. Nous pourrions aussi insister sur son style, indéfinissable à force simplicité, d’évidence, sur l’emploi canonique de l’alternance passé simple/imparfait, sur sa capacité à rendre la vérité d’un milieu, d’un climat ou d’une époque, sur son refus de ce tropisme très français pour la maxime ou l’aphorisme en plein milieu d’un récit qui explique pourquoi il est l’auteur le plus traduit au monde.
Mais ce qui, à notre avis, fait de Simenon un des plus grands du XXème siècle, c’est qu’il a su peindre une figure radicalement nouvelle dans la littérature : celle de l’homme seul, d’une solitude radicalement nouvelle qui n’a plus rien de commun avec l’isolement romantique mais beaucoup avec un monde qui se rétrécit, s’urbanise se déshumanise dans une série de carnages industrialisés dont Grande Guerre marque le commencement.
Il y a, bien entendu, pour cette figure de l’homme seul, les archétypes majeurs que sont le narrateur de la Recherche du temps perdu et le Bardamu du Voyage au bout de la nuit. Mais tant d’autres vont suivre : Le feu follet de Drieu, L’Etranger de Camus, le Roquentin du Sartre de La Nausée.
N’en déplaise à un certain snobisme intellectuel, Simenon fait jeu égal avec eux, parfois même les dépasse. Ce qu’on ne lui pardonne pas, au fond, c’est d’avoir mis la métaphysique à la portée de la ménagère croate de moins de cinquante ans et le sentiment de l’absurde ou l’existentialisme à celle du chauffeur de taxi japonais qui attend entre deux courses. 
Faites honnêtement l’expérience. Lisez par exemple, parce que le sujet est rigoureusement identique, (celui d’une femme qui tente de tuer son mari en l’empoisonnant), Thérèse Desqueyroux de Mauriac et La vérité sur Bébé Donge de Simenon. Et dans le secret de votre âme ou de votre goût, comme vous voudrez, demandez-vous lequel des deux a le mieux vieilli. Et faites la même chose en comparant La Nausée avec Le Bourgmestre de Furnes ou La fuite de Monsieur Monde (qui est dans le premier volume proposé par la collection) avec L’Etranger
Cette absence à soi-même, cette peinture de ce que les philosophes et les psychologues appellent joliment l’escapisme et qui consiste à fuir sa vie quotidienne en disparaissant ou en se détruisant dans des conduites déviantes comme la drogue ou l’alcool (l’admirable Betty est aussi au programme), c’est tout cela qui fait de Simenon un contemporain capital.
Proust remarquait dans son Contre Sainte Beuve qu’il était désolant de perdre son temps à lire les journaux quand on allait en avoir si peu dans une vie pour lire Pascal, et il suggérait ironiquement au Figaro de l’époque de mettre des extraits de ses Pensées en première page.
Eh bien, d’une certaine manière, ce sera le cas pendant vingt vendredis avec Le Monde. Et Simenon pour l’accompagner.
 Jérôme Leroy

Une version de ce texte est parue sur Causeur.

Du bonheur (2)

"On peut dire que j'ai toujours aimé les étrangères. Elles venaient de Hongrie et d'Espagne, de Chine et d'Allemagne, de Russie et d'Italie, celles qui ont comblé de joies ma jeunesse. Et plus tard, quand j'avais déjà des cheveux blancs, j'ai perdu le peu de raison que le long cours du temps, à grand-peine, avait peut-être réussi à me donner ; pour une fille de Cordoue. Omar Khayyam, toutes réflexions faites, devait admettre : "Vraiment, les idoles que j'ai aimées si longtemps - m'ont beaucoup déprécié aux yeux des hommes. - J'ai noyé ma gloire dans une coupe peu profonde, - et j'ai vendu ma réputation pour une chanson." Qui pourrait, mieux que moi, sentir la justesse de cette observation ? 
Mais aussi, qui a méprisé autant que moi la totalité des appréciations de mon époque, et les réputations qu'elle décernait ?"


Guy Debord, Panégyrique 

La Grèce, cette tête de Turc

Chronique hebdomadaire,  parue dans le petit canard rouge, vendredi 17 juin.


Ils nous ont apporté, il y a quelques temps déjà, des choses aussi peu importantes que la philosophie et la poésie, la tragédie et la démocratie. Homère, Héraclite, Aristote, Sophocle. C’est grâce à eux que l'on a eu l’intuition de l’atome et du mouvement des planètes.
C’est pour ça que je rigole doucement quand on me parle de la dette grecque. C’est nous qui devons quelque chose à la Grèce, en fait. C’est quoi 60 milliards d’euros pour une poignée de capitalistes qui veulent se refaire sur la bête en pressurant un peuple entier au vu de tout ce que l'on doit à une civilisation qui est la fondatrice de la nôtre ?
Chaque homme a deux patries disait je ne sais plus qui, la sienne et la Grèce. En revanche, je me souviens très bien de ce que disait Marx à propos de la Grèce : « lls nous procurent encore une jouissance artistique, et à certains égards, ils servent de norme, ils nous sont un modèle inaccessible(...). Pourquoi l'enfance historique de l'humanité au plus beau moment de son épanouissement, n'exercerait-elle pas l'attrait éternel du moment qui ne reviendra plus?"
Pas mal, n’est-ce pas ? Et pourtant Marx était allemand. Je dis ça parce que les Allemands sont vraiment très désagréables avec les Grecs. Mais Marx était allemand, philosophe et internationaliste. Quand on est, en 2011, allemand mais qu’on n’est pas philosophe ni internationaliste, on s’appelle Angela Merkel et on est chancelière. Et on passe son temps, comme encore tout récemment à la mi-mai, à insulter ce qu’elle appelle avec mépris les pays "club med" ou les PIGS ,  les porcs en anglais, c’est à dire Portugal, Italie, Grèce et Espagne.
Angela Merkel a ses aigreurs.  Il faut comprendre: elle a transformé son pays en une usine un peu triste de machine outils et de voitures de luxe ou des petits vieux sans enfants bossent en râlant contre l’immigration turque. Angela Merkel a dit que les Grecs, il ne fallait plus les aider parce que c’étaient des feignasses surmutualisés qui se gobergeaient en travaillant moins que les allemands, en partant à la retraite plus tôt (alors que chez elle c’est 67 piges) et en prenant tout le temps des vacances.
Seulement voilà, c’est faux. 
Angela Merkel comme tous les chefs d’état ou de gouvernement au service du capitalisme financier est une menteuse. Ce coup-ci, celui qui prouve que c'est une menteuse est un économiste qui s’appelle Patrick Artus. Patrick Artus, n’est pas franchement un économiste de tendance guévariste puisqu’il bosse comme prévisionniste en chef pour la banque d’affaire Natixis. Et que dit Patrick Artus ?
Il nous dit qu’un Allemand travaille en moyenne 1390 heures par an pour 2119 heures pour un Grec. Quand même. Pas loin de deux fois plus.
Quant à la productivité horaire des allemands, elle est supérieure à la moyenne, mais pas à celle de la France. Ironie, elle plutôt est pile-poil celle du travailleur grec. Quant à l'âge effectif de la retraite et ce malgré la loi qui fixe le départ de l’Allemand à 65, puis 67 ans, dans les faits il part à 62, 2 ans quand les Grecs arrêtent à 61,5.
Et c’est pour ces quelques mois que Madame Merkel voudrait voir Aphrodite réduite en esclavage ?
C’est pas pour dire, mais quitte à passer pour un affreux germanophobe, moi l’Allemagne, je préférais quand il y en avait deux.
Surtout celle qui était le plus à l’Est.

vendredi 17 juin 2011

Pourquoi je ne suis pas un communiste parti

Sur un thème voisin, j'aurais pu choisir Victor Hugo. Mais, décidément, Eddy Mitchell résume beaucoup mieux ma pensée. Ecoutez bien les paroles. Et en plus, on peut danser. Que demande le peuple?

Bob, réveille-toi, ils sont devenus fous!

L'argot d'Eros de Robert Giraud

Ce gonze-là, il était marle comme tout. En plus on racontait que son chibre tenait plus du mât de cocagne que du colibri et qu’il ne pouvait pas passer une journée sans se dégourdir la braguette. Il avait des coliques bâtonneuses, toujours au garde-à-vous, pire qu’un président du FMI. On aurait dit une maladie. Comme il n’était pas du genre à se coller un rassis ou à jouer à la bataille de jésuite, il fallait qu’il trouve sa ration de gardons. Au minimum, il allait se faire défromager le minaret par une nuiteuse de permanence au bobinard quand il avait trop trainé avec ses potes crochets, cotilloniers, gigolpinces, pescales ou essayeurs dans des maison d’abattage .
Bon, Il n’aurait pas été jusqu’à se faire une gerboise, une corvette ou une frégate qui met sa chemise en véranda, non, quand même pas : il était pas du genre chevalier de la bagouse. Mais il ne rechignait pas à gicler dans une gerce de rempart ou une vieille bitumeuse si vraiment il n’avait pas réussi à prendre son fade avant. Il fermait les chasses et oubliait la bouche en cimetière d’enfant, le temps qu’elle lui fasse le chapeau du commissaire. Puis il rentrait à sa cagna se mettre au page, apaisé parce qu’essoré.
Pourtant un jour lui vint le désir d’amours honnêtes, ou presque. Il eut envie d’un mariage à la détrempe avec une briquette ou une morue d’eau douce pas encore trop usée. Sans illusion sur son pucelage de citron, il l’aurait brossée tranquillement à la bourgeoise et il l’aurait gardée pour lui. De toute façon, il avait suffisamment de doublardes pour assurer l’ordinaire. Oui, une gisquette avec un joli dergeot  fait au moule, une mistonne qu’il aurait pris plaisir à décarpiller lentement avant de lui morganer la craquette pour lui montrer qu’il avait des usages.
Il trouva, ou il crut avoir trouvée. Hélas, au bout de deux mois, elle avait la devanture gondolée et le pire c’est qu’il se retrouvait avec plein de crabes de calcif et autres écrevisses de mer sur l’écouvillon. Ca lui apprendrait à avoir les premiers rêves de cave venu avec une nichonneuse plombée qui ne cherchait qu’à se faire greluchonner.

Obscène, vous avez dit obscène ?
Si quelques aspects de ce conte moral vous ont échappé, il faut vous procurer L’argot d’Eros de Robert Giraud, opportunément réédité ces jours-ci par La Table Ronde dans la collection de poche La petite vermillon. Nous avions déjà eu ici, à l’occasion d’une jolie biographie écrite par Olivier Bailly, de parler de Robert Giraud (1921-1997). Copain de Blondin et de Doisneau, témoin irremplaçable de la vie bistrotière du Paris d’après guerre, il s’est aussi révélé un remarquable lexicographe des marges, spécialiste d’un argot dont il a recensé les plus pittoresques dérives dans deux domaines essentiels pour toute vie réussie : les excès de boisson et les écarts de l’amour.
On appréciera deux choses dans cet Argot d’Eros. D’abord la richesse des exemples. On retrouve un corpus de citations qui forme une histoire littéraire  aimablement subversive et recouvre bien entendu les grands noms des années cinquante qui font jouir la langue dans des proportions considérables comme Alphonse Boudard, Ange Bastiani alias Maurice Raphaël, Auguste Le Breton, René Fallet, Francis Carco, Albert Simonin mais aussi des auteurs fin de siècle comme Jean Lorrain, Aristide Bruand et même Verlaine sans compter un important contingent d’écrivains du XVIIIème siècle, cet âge d’or du libertinage heureux , avec notamment Casanova, Mirabeau ou Andréa de Nerciat.
Ensuite, cet Argot d’Eros nous invite à réfléchir, bien malgré lui, sur la question de ce qui est vraiment obscène et de ce qui ne l’est pas, par les temps qui courent. En l’occurrence, le déballage puritain (puisque que le puritain adore exposer publiquement chez les autres ce qu’il refoule chez lui) de ces dernières semaines nous rappelle qu’il y a finalement quelque chose de beaucoup plus malsain à parler d’ADN retrouvé sur le col d’une femme de chambre dans un Sofitel new-yorkais que de déclarer avec Thérèse philosophe : « Je saisis alors sans hésiter la flèche, qui, jusqu’alors, m’avait paru si redoutable et je la plaçai moi-même à l’embouchure qu’elle menaçait. »

Jérôme Leroy
une version écourtée de ce texte est parue dans Causeur

Grèce: les nations ne se cachent pas pour mourir


 Athènes, 15 juin 2011


"Voilà la réponse juste qu'il faut faire et qui convient à notre cité. Mais il faut savoir aussi que nous n'échapperons pas à la guerre; plus nous la ferons volontiers, moins nous serons accablés par nos adversaires."
Thucydide, Guerre du Péloponèse

mardi 14 juin 2011

Du bonheur

"On ne sort pas, on ne voit personne, l'eau, les livres, les oiseaux, les arbres, les bateaux, les cloches, le silence, la musique, on est d'accord sur tout ça. Jamais assez de temps, encore, encore. Tard dans la nuit, une grande marche vers la gare maritime, et retour, quand tout dort. Je me lève tôt, soleil sur la gauche, et voilà du temps, encore, et encore du temps. On se tait beaucoup, preuve qu'on s'entend. L'amour, c'est comme retrouver un parent perdu, son regard traverse la mort, et avec lui, surgissent des foules de détails précis, formes, sons, couleurs, odeurs. Une femme vraiment aimée est brusquement la même qu'une autre, très différente, et qu'on n'oubliera jamais. Mais cette matinée aussi est la même qu'il y a vingt ou trente ans, ce rayon de soleil est le même, ce passage de bateaux le même, ces mouettes, les mêmes. L'autre, contrairement, à la vieille rengaine romantique, est le même quand même."

Philippe Sollers, Trésor d'amour (Gallimard)

samedi 11 juin 2011

As tears go by: Godard, Faithfull, Bory...

... Anna Karina et Jean-Pierre Léaud, un bref instant.
Godard, Made in USA. Et puis Jean-Louis Bory qui parle de Godard et de ce film. Le problème de la lucidité, c'est qu'il faut éviter qu'elle s'accompagne de trop de fragilité. Sinon, on finit comme Bory: par se tirer une balle dans la tête treize ans après avoir écrit ce que vous allez lire. Mais d'abord, les images. Vingt quatre par seconde.

"Hélas! je me couvre la tête de cendres. Notre aimable société, si civilisée, tellement sur son quant-à-soi, je la vois comme la voit Godard et comme il me la montre: féroce et bête. Et ce n'est pas la première fois que je me trouve d'accord avec Godard, que ce soit le mariage, la guerre, l'amour, la publicité, le yéyé ou la modification de l'habitat, sur quoi il pose son regard de Huron analphabète et terriblement malin. Ethnologue des moeurs contemporaines, entomologiste des fourmis vicieuses que nous sommes, Godard est persuadé qu'il posssède dans le cinéma l'outil rêvé pour tirer le portrait du monde moderne. 
Et je suis, moi, persuadé que si, dans un sièce ou deux, l'humanité s'intéresse encore assez à des mutants comme nous pour se demander quelle tête nous avions, c'est dans le cinéma de Godard qu'elle trouvera notre portrait, peu flatteur, fichtre non ("C'est moi, ça?"), mais ressemblance garantie, avec nos goûts, notre publicité, nos lectures, nos blagues vaseuses, notre pseudo-morale démentie par nos moeurs, notre infantilisme profond, -bref, avec tout ce qui correspond à l'humanité vieux style."
14 décembre 1966
in La nuit complice de Jean-Louis Bory.

vendredi 10 juin 2011

Sarkozy: une guerre, un bébé, DSK et toujours rien

Cela faisait longtemps, nous semble-t-il, que nous n'avions pas mis en ligne une de nos chroniques hebdomadaires dans Liberté Hebdo, le petit canard rouge du Nord. Eh bien, voilà. Etant donné le caractère traumatisant du sujet, et toujours en conformité avec la politique sanitaire de ce blogue, cette chronique sera illustrée avec des famapouales afin de rendre les choses moins difficiles.

Sarkozy, ce qui me rassure, c’est tout de même à quel point il est détesté. On a rarement vu un président qui se sera autant agité pour faire oublier, sans y parvenir, qu’il est le liquidateur de l’état providence au service du patronat.
Donc, résumons.
Dans le manuel du parfait petit chef d’état en difficulté, il est conseillé de déclarer une bonne guerre pour favoriser dans la population un grand élan patriotique. Montrer des beaux avions dans le ciel bleu,  filmer de très télégéniques bombardements et avec un peu de chance, vos concitoyens vont entamer l’hymne national, la larme à l’œil, debout devant la télé. Ne riez pas, cela avait marché avec Thatcher en 1981. A la fin de son premier mandat, elle était complètement impopulaire. Les militaires argentins ont trouvé intelligent d’envahir les Malouines, trois îles paumées habitées par cinq pingouins et quatre anglais. Aussitôt, Thatcher a sauté sur l’occasion et a fait jouer un dernier tango pour la Navy.  Résultat, elle a gagné triomphalement les élections en faisant tuer quand même trois cents soldats au passage.
Seulement, là, Sarkozy, avec la Lybie, ça a l’air de beaucoup moins fonctionner. Les Français s’intéressent très moyennement aux exploits de nos aviateurs qui ne savent plus trop sur qui ils tirent et au nom de quoi. Pour essayer tout de même de faire passer un frisson guerrier dans la population, on vient d’envoyer  des hélicoptères de combat. On se rapproche du sol. Et malgré ça,  toujours aucun mouvement sur la courbe des sondages.
Pourtant, coup de chance, se dit Sarkozy,  si tout le monde se fout de ma guerre en Lybie, mon principal adversaire, DSK, est pris dans une affaire de cornecul et se retrouve les menottes aux poignets devant le monde entier. Normalement, ça devrait être un coup terrible pour la gauche, ça. Le temps qu’ils se remettent, les socialistes, moi je pourrais me refaire une santé. Là encore, manque de chance. D’abord, il n’y avait que Sarkozy pour croire que DSK était de gauche mais en plus, quand on commence à jouer avec le scandale sexuel, il faut être sûr de soi et éviter de se retrouver la semaine suivante avec un ministre de la fonction publique qui adore sucer les doigts de pieds de ses collaboratrices, ce qui en tant que tel n’est pas très grave (chacun ses goûts) mais apparemment sans leur demander leur avis, ce qui  dans ce cas là est une toute autre affaire. 
Toute la droite s’apprêtait à tomber sur la gauche en lui disant qu’elle n’avait plus le monopole de la morale mais voilà, comme dit  justement le proverbe sénégalais, quand le singe veut monter au sommet du cocotier, il vaut mieux qu’il ait le cul propre. Ce qui n’est manifestement pas le cas, notamment quand on pense à Luc Ferry, qui fait la grosse balance sur les plateaux télés mais se dégonfle devant les flics. En plus, on apprend que notre philosophe ex-ministre, en cette période de suppression de postes dans l’éducation nationale, vient de recevoir une lettre du président de l’université de Paris VII. Ferry touche en effet un salaire de 5000 euros depuis septembre 2010 pour des cours qu’il n’a toujours pas donnés.
Alors Sarkozy, qui ne recule devant aucun sacrifice, nous fait le coup du jeune papa. Eh oui, un polichinelle dans le tiroir de la première dame de France, annoncé officiellement en plein G8 à Deauville, ça devrait attendrir le populo qui évitera de trop s’intéresser à ce qui se dit dans ces réunions entre pays riches, à savoir que pour rester des pays riches, c’est à dire des pays avec un peu de gens très riches, il faut beaucoup de gens très pauvres.
 Eh bien là non plus, ça n’a pas l’air de trop intéresser les Français, le futur héritier. C’est vrai qu’avec ce qu’ils subissent en matière de baisse de pouvoir d’achat, de précarité, de rationnement sur les soins et de flicage des allocataires, les Français, ils n’ont plus tellement le temps d’être attendri.
Surtout par Sarkozy.

Paru dans Liberté Hebdo du 10 juin

Une victoire

Cette France sarkoziste, en plein repli ethnolibéral, crispée comme une épicière islamophobe et anticommuniste qui fait dans son benne chaque jour que Dieu fait, cette France qui mène un combat douteux en Afghanistan et en Lybie, cette France qui se couche comme une chienne sous le talon de fer d'un marché devenu arrogant jusqu'à la folie, nous sommes heureux de la beigne sévère qu'elle vient de prendre dans sa tronche en apprenant, et cette fois-ci la décision est définitive, que Cesare Battisti ne sera pas extradé du Brésil. 
Combattant anticapitaliste au moment des années de plomb en Italie et remarquable auteur de romans noirs par la suite, quand la République, du temps qu'elle n'avait pas été prostituée à la bande du Fouquet's, lui avait donné l'asile politique à la condition qu'il dépose les armes, Cesare Battisti avait dû fuir suite au revirement de Sarkozy, toujours prompt à vouloir plaire à l'ordure actuellement au pouvoir en Italie, sur "la doctrine Mitterrand". 
Que cette nouvelle, de surcroît, rende fou de rage, les berlusconistes et la gauche couille molle incapable de lui contester le pouvoir, ne fait qu'augmenter le bonheur qui règne ce soir dans notre zone chaviste libérée. 

Merci Lula, merci Dilma. A demain, le Brésil!

And now, let's dance!
 

mardi 7 juin 2011

Le messager

On a raté ce film pendant un temps fou, quand on y pense. Et puis là, au hasard du câble (bénie soit l'insomnie), enfin, Le Messager. 
Sachant que ce film de 1971 parle de sujets aussi anodins que le Temps, l'enfance, l'élégance des temps endormis, la lutte des classes, l'été, l'amour; sachant qu'il a provoqué en nous un glissement sentimental sans précédent de nos plaques tectoniques intimes, on prendra un peu de temps avant de vous en parler. 
Vous ne nous en voudrez pas, mais si vous avez vu ce chef d'oeuvre de Joseph Losey, on est impatient d'entendre ce que vous en dites, chers abonnés, vraiment...

lundi 6 juin 2011

La saison sèche de la fin du monde.

Paru sur Causeur, le temps d'un week-end caniculaire. Après l'impérialisme, on sait désormais que c'est l'apocalypse, le stade suprême du capitalisme.

Faisons nous des amies grâce à Roland Jaccard...

...qui remarquait assez judicieusement dans L'âme est un vaste pays, son journal du printemps et de l'été 1981 un phénomène toujours aussi aisément vérifiable trente ans après:

"Je l'ai observé maintes fois: il est aujourd'hui plus difficile de demander à une jeune personne d'exécuter des travaux ménagers que des services sexuels. Une femme "libérée" fait plus facilement l'amour avec un inconnu qu'elle ne recoud le bouton d'un homme qu'elle prétend aimer."



Cette intéressante illustration prouve que le constat de Roland Jaccard mérite cependant d'être nuancé.

vendredi 3 juin 2011

La semaine de la fin du monde, suite

Bien sûr que Serge Quadruppani a raison de parler, dans un commentaire à notre précédent post d'une certaine pose mélancolieuse, ou d'une délectation morose, au spectacle de ce qui pourrait être la fin du monde. Alors pour éviter de chagriner ce précieux ami et cet excellent écrivain, admettons donc que nous parlions de la fin d'UN monde, celui du capitalisme techno-marchand.
Nous ne le regretterons pas. Il a détruit dans la glaciation spectaculaire le monde d'avant avec ses charmes et ses vrais affrontements historiques. Et Serge a raison, en nous rendant compte de ce qui se passe vraiment en Tunisie par un reportage sur le terrain de nous faire discerner l'espoir possible dans toute cette ébullition. 
En attendant donc soit les jours heureux du déferlement de la furie prolétarienne, soit l'extinction définitive dans des ruines radio-actives, nous avons passé une journée balnéaire à griller au soleil du réchauffement climatique sur une de ces magnifiques plages du Nord, en lisant L'âme est un vaste pays de Roland Jaccard. Et nous ne sommes pas loin de penser que ce qui nous sauvera au bout du compte, comme le chantait en 1963 Mary Silvers, trop fugitive égérie de la Northern soul et de ce décidément délicieux label One-derful, c'est le pouvoir de l'amour.
On peut danser sur la plage. Avec Mary Silvers. C'est même vivement recommandé.

-Furie prolétarienne souriante ou mélancolie nihiliste chic? Serge ou Roland? Et si je tentais une impossible synthèse avec Jérôme? Et si j'allais me baigner?

mercredi 1 juin 2011

La semaine de la fin du monde

Conversation téléphonique avec Sébastien Lapaque qui me signale que l'actualité récente le pousse à relire l'indépassable Baudoin de Bodinat, auteur de La Vie sur Terre (Encyclopédie des nuisances), texte hautain et prophétique des années 90, à mi-chemin entre L'Ecclésiaste et le Cardinal de Retz, Bossuet et le Baudelaire des Fusées et de Mon coeur mis à nu.
Et de fait, les concombres tueurs, les téléphones portatifs cancérigènes, les massacres de masse dans les pays arabes, l'Acropole privatisée, les sècheresses précoces, les écoliers pendus, les scandales sexuels de dimension planétaire, le Japon irradié, tout cela ne peut que rappeler les visions de cet écrivain indispensable.
On pourrait même penser, avec une très légère paranoïa, que ce n'est là que la partie immergée d'un iceberg terminal, que le secret étant devenu plus que jamais la méthode de gouvernement des démocraties spectaculaires-marchandes à bout de souffle, il nous reste à découvrirquelques révélations amusantes sur le peu d'avenir que contient le temps où nous sommes.
Alors, pour illustrer tout cela et danser malgré tout car il fait beau et que c'était bien la Terre, une chanson sur le secret par les Sharpees, un des fleurons de la Nothern Soul et du délectable label One-Derful.

Cette jeune femme va peut-être survivre: en effet, comme le montre cette intéressante illustration, elle n'a pas de concombre ni de téléphone portatif sur elle.