mardi 19 septembre 2017

Poème-feuilleton, 1



Pétrus Borel, classique souterrain






Soyons honnête, le nom de Pétrus Borel est bien oublié. Pire, il était même oublié de son vivant. Alors pourquoi l’édition de ses œuvres complètes aujourd’hui, aux Editions du Sandre ? Par simple souci patrimonial ? Pour satisfaire le snobisme de quelques amateurs de curiosités littéraires ? L’explication serait un peu courte. Ce qui frappera le lecteur en découvrant les textes de Pétrus Borel les plus importants comme Rhapsodies (1832), Champavert, contes immoraux (1833) et Madame Putiphar (1839), c’est leur modernité. Mais attention, modernité au sens où Baudelaire, qui fut un lecteur attentif de Borel, employait ce mot : « La modernité, c’est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable. »
Ne serait-ce que pour cette raison, lire Pétrus Borel sera un antidote parfait à une forme de bêtise très répandue aujourd’hui : croire que la nouveauté en art et en politique se suffit à elle-même,  qu’elle surgit hors-sol, qu’elle peut se permettre de renier le passé ou de le moquer, à l’image des colonnes de Buren que Guy Debord avait qualifié si justement de « néo-dadaïsme d’Etat » pour désigner la manière dont une fausse contestation marche bien sagement dans les clous désignés par le pouvoir.
L’œuvre de Pétrus Borel est torturée, frénétique, hyperbolique –mot qu’il affectionne- , elle est obscène, violente ; elle était choquante à l’époque et elle l’est peut-être aujourd’hui encore, avec par exemple Dina la belle juive, un des « contes immoraux » où abondent les viols et les suicides sans grande logique narrative, mais c’est une œuvre qui  n’est jamais dans l’épate-bourgeois. La rage de Pétrus Borel est irréductible, indomptable, son mépris pour les conventions sociales, morales et esthétiques est parfaitement sincère et sa propre vie, qui se confond  avec son écriture, a été un processus d’autodestruction rapide.
Né en 1809 à Lyon mais vivant dès sa petite enfance à Paris, il est mort en 1859 en Algérie. Entre les deux, misère, guignon, scoumoune, et même un peu de prison, pour faire bonne mesure, d’où sans doute l’obsession de l’enfermement, du labyrinthe, des architectures angoissantes.
Apparemment, si l’on s’en tient aux dates, il peut paraître aisé de situer Pétrus Borel dans l’histoire littéraire. Il donne l’essentiel de son œuvre en moins de dix ans. Ces dix années, 1830-1840 sont aussi la décennie dorée du romantisme en France, le moment où ce mouvement s’affirme comme un courant majeur et toujours turbulent après la fameuse bataille d’Hernani,  la pièce de Victor Hugo qui marque l’acte de naissance en même temps que la prise de pouvoir de toute une génération d’écrivains. Outre Victor Hugo, apparaissent Lamartine, Musset, Vigny, Gautier, Nerval, Sainte-Beuve.
Dans ce mouvement, Pétrus Borel, quand on se souvient de lui, est qualifié de « romantique mineur » ou de « petit romantique » aux côtés d’un Aloysius Bertrand ou d’un Charles Nodier. Et, de fait, on retrouve chez lui bien des traits saillants du romantisme poussé à l’extrême : le goût du rêve, du macabre, le thème de la ville comme lieu de tous les possibles, l’attirance pour l’exotisme et pour le Moyen-Age, mais aussi l’affirmation de la subjectivité et du culte du moi.  Sans compter qu’il est l’archétype du poète maudit, qui ne vit que pour son art et s’épuise contre une société bourgeoise hostile au génie qu’elle ne comprend pas.
Cliché ? C’est plus compliqué. Le cliché, avant de le devenir, a un commencement et ce commencement, c’est Pétrus Borel. Vous cherchez un prédécesseur au Baudelaire des Fleurs du Mal, au Rimbaud d’une Saison en enfer ? Pétrus Borel est là. Baudelaire, encore lui, écrit sur ce précurseur encombrant : « Plus d’une personne se demandera sans doute pourquoi nous faisons une place dans notre galerie à un esprit que nous jugeons nous-même si incomplet. C’est non-seulement parce que cet esprit si lourd, si criard, si incomplet qu’il soit, a parfois envoyé vers le ciel une note éclatante et juste, mais aussi parce que dans l’histoire de notre siècle il a joué un rôle non sans importance. »
La rupture opérée par Borel n’est pas seulement esthétique : il en tire les conséquences pratiques dans la vie quotidienne comme le feront, plus tard, les poètes de la beat generation qui pratiqueront de manière très rimbaldienne « le dérèglement de tous les sens ». Il y a quelque chose de l’icône punk chez Pétrus Borel,  notamment dans son goût pour le « No future » : « Si je suis resté obscur et ignoré, si jamais personne n'a tympanisé pour moi, si je n'ai jamais été appelé aiglon ou cygne, en revanche, je n'ai jamais été le paillasse d'aucun ; je n'ai jamais tambouriné pour amasser la foule autour d'un maître, nul ne peut me dire son apprenti. » écrit-il dans le prologue de Madame Putiphar, cette histoire d’amour impossible d’une noirceur qui a fait dire à Eluard qu’il fallait chercher ses équivalents du côté de Sade et Lautréamont.
La transformation d’un romantisme amoureux du passé, souvent réactionnaire, -il ne faut pas oublier que Hugo jeune homme est lui-même royaliste-, en un romantisme qui devient politiquement révolutionnaire, c’est l’apport majeur de Borel. Son goût des gentes dames en hennin et des ruines au clair de lune ne l’empêche pas de vouloir en même temps contempler les seins nus de La Liberté guidant le peuple de Delacroix et si possible de les embrasser, voire de les mordre un peu. On peut aimer une telle contradiction chez un écrivain, on peut même penser que c’est ce qui a fait de Borel un auteur dont la réputation est inversement proportionnelle à l’influence réelle, au point qu’il fait partie de ceux que Gourmont appelait joliment « les classiques souterrains ». 
Il faut se replacer dans l’époque pour le comprendre. Pétrus Borel, en 1829, anime le Petit Cénacle, réunion de jeunes artistes qui miment en quelque sorte le « grand » Cénacle, celui que se réunit autour de Hugo. Il s’agit pour Borel, en compagnie de Théophile Gautier et de Gérard de Nerval, de se faire une place au soleil par et pour eux-mêmes et de prendre acte des divergences politiques avec le Cénacle de Victor Hugo.
La révolution de 1830 éclate et Pétrus Borel et ses amis ne se satisfont pas de la monarchie bourgeoise de Louis-Philippe qui a succédé à celle, autoritaire, de Charles X. Ils entrent dans une forme de dissidence radicale au sein d’une société où Guizot donne l’alpha et l’oméga d’une existence réussie avec son célèbre « Enrichissez-vous ! »
Pétrus Borel, lui préfère se mettre littéralement à poil, précurseur du naturisme avec ses amis dans une maison surnommée le Camp des Tartares.  Il devient un républicain acharné et, dans l’excellente édition qui nous est proposée ici par Michel Brix, on trouvera en annexe les rapports de la police de Louis-Philippe, véritables RG de l’époque, qui précisent à propos du Petit Cénacle que « tous sont membres d’une société particulière ayant pour titre : Club des cochons (…) Ces misérables ont qualifié leur réunion du nom qu’ils méritent à juste titre car ils sont sodomistes. Ils sont tous jeunes, très actifs et armés de poignards. » 
Certes, Pétrus Borel était dangereux, mais pas à la manière dont l’entendent les polices politiques d’hier et d’aujourd’hui. Le vrai danger pour le pouvoir, qui ne le voit pas, est celui d’un rapport au monde révolutionné par l’écriture, une écriture qui, de fait, change le monde lui-même. Tristan Tzara, le grand nom du dadaïsme, le comprend parfaitement dans les années 20 : «  Le chemin de la poésie est étroitement dépendant de celui des idées révolutionnaires, mais il existe une tradition révolutionnaire spécifiquement poétique. De Pétrus Borel et de Nerval, ce chemin passe par le pays de Baudelaire pour rejoindre les régions de Lautréamont, de Tristan Corbière et de Rimbaud. »
Quelles sont les étapes de cette révolution par la poésie chez Pétrus Borel ? Pour commencer, Pétrus Borel se définissait lui-même comme « lycanthrope », c’est à dire comme un homme-loup et ce n’était pas seulement à cause de son système pileux que l’on raconte avoir été particulièrement spectaculaire mais, selon ses propres termes, pour qualifier une attitude politique « sauvage », un travail du négatif qui inspirera toutes les avant gardes du siècle suivant : les dadaïstes, on l’a vu,  mais aussi  les surréalistes, les situationnistes et tous ceux pour qui la subversion politique, l’inversion des valeurs et la création artistique vont de pair : « Oui, je suis républicain, comme l’entendrait un loup-cervier : mon républicanisme c’est de la lycanthropie !… J’ai besoin d’une somme énorme de liberté ! » écrit-il dans Rhapsodies.
Ensuite, et cela explique peut-être ses relations distantes avec la postérité, Pétrus Borel joue avec la notion même d’auteur. Il la remet en question comme le fera là aussi une autre avant-garde, celle des structuralistes des années 60-70 façon Tel Quel de Sollers. Un texte doit-il nécessairement avoir un auteur ? N’est-ce pas une survivance bourgeoise du « statut de l’écrivain » ? Il y avait eu ainsi, chez le Pétrus Borel du Petit Cénacle l’idée d’un auteur collectif qui aurait été le groupe tout entier, un groupe qui se surnommait alors les « bousingots », du nom de la coiffe des marins accourus du Havre pour aider à la révolution de 1830. Il avait prévu d’ailleurs de publier des Contes du Bousingot qui ne virent jamais le jour, les autres préférant poursuivre leur carrière en solitaire.

Pétrus Borel continua néanmoins à jouer avec sa propre identité. Dans Champavert, contes immoraux, il annonce dans la préface le suicide de… Pétrus Borel, à 23 ans. Un Pétrus Borel qui n’aurait été d’ailleurs que le pseudonyme d’un certain Champavert, nihiliste patenté.  Bref, une forme de disparition au carré pour l’auteur de contes qui jouent sur toute la gamme de l’horrifique et d’une critique sociale d’une violence rare. Il milite par exemple de manière féroce pour l’abolition de la peine de mort, là où Hugo le fera sur le ton du conte moral façon Claude Gueux: « Dans Paris, il y a deux cavernes,  l’une de voleurs, l’autre de meurtriers : celle des voleurs, c’est la Bourse, celle des meurtriers, c’est le Palais de Justice. » Et ce ne sont qu’amours monstres, duels à mort, exécutions capitales où les personnages sont des aristocrates sadiques, des filles-mères abusées, des Noirs victimes du racisme colonial pour lesquels il prend parti comme le fera plus tard Rimbaud, encore lui, dans Une saison en enfer. 
Il est amusant aussi de savoir, à propos de cette perte d’identité voulue qui est peut-être la clef de l’œuvre qu’une manière de hasard objectif, aurait dit Breton, grand admirateur de Borel dans son Anthologie de l’humour noir, a fait que les contemporains de Pétrus Borel étaient persuadés que « Pétrus » était une coquetterie archaïsante alors qu’il s’agissait de son vrai prénom.
Avoir pour vrai nom ce que les autres croient être un pseudonyme, cela résume parfaitement ce qui rend l’œuvre du lycanthrope malheureux aussi fascinante, une oeuvre qui paracheva sa propre éclipse quand à bout de force, comme plus tard Rimbaud en Somalie, Pétrus Borel alla s’oublier sous le soleil du désert algérien qui devait finalement le tuer puisque cet écrivain de la nuit, des ténèbres tortueuses comme on peut le voir dans Madame Putiphar, roman noir au sens le plus contemporain,  finit par mourir à cinquante ans…d’une insolation !

Jérôme Leroy

Œuvres complètes de Pétrus Borel (édition de Michel Brix, Editions du Sandre, 2017)






Les éditions du Sandre



Il faut saluer le travail des éditions du Sandre, dirigée depuis 2002 par Guillaume Zorgbibe. Dans des présentations toujours très soignées, on trouve au catalogue des curiosités et une politique d’œuvres complètes accompagnées d’appareils critiques remarquables. Les Oeuvres complètes de Pétrus Borel viennent ainsi prendre place aux côtés de celle de Chamfort qui n’a pas écrit que des maximes,  de  Charles Cros ou encore du surréaliste suicidé René Crevel. Au rayon des curiosités, on signalera La bibliothèque invisible de Stéphane Mahieu, un catalogue des livres imaginaires inventés par des écrivains ou les artistes. Diffusée par les Belles-Lettres, Les éditions du Sandre disposent aussi de leur propre librairie au 34, rue Serge-Veau à Saint-Loup de Naud (77650).

article paru dans Causeur Magazine de juin 2017

dimanche 17 septembre 2017

Werner Lambersy

Entre cuisine et salle
À manger il y a une marche
Difficile pour apporter
La soupière sans trébucher
Mais pour monter à l'étage
Où coucher ensemble il y a
Un tapis devant la porte. 

Werner Lambersy, La chute de la grande  roue (Castor Astral, 2017)

vendredi 15 septembre 2017

Asap, comme ils disent, mais vraiment asap.

Donc, on traîne dans sa bibliothèque malgré un travail fou (alors que le seul travail d'un homme libre devrait précisément être de trainer dans sa bibliothèque), on feuillette machinalement l'excellente biographie de Jean-Paul Kauffmann sur  Raymond Guérin, Raymond Guérin, 31 allées Damour (La Table Ronde, Petite Vermillon).
On feuilletait ce livre pour de mauvaises raisons, à vrai dire: pour trouver dans la noirceur de Guérin, dans son sens du sordide, de la chiennerie de l'existence conjugués à son désir d'équilibre solaire et à sa volonté jamais démentie d'écrire malgré des succès modestes suivis d'un oubli total, un écho fraternel à nos propres soucis,  des raisons paradoxales d'espérer, de tenir et le désir, en quelque sorte de soigner le mal par le mal.
Et voici que l'on tombe d'emblée sur ces lignes où Kauffmann, évoquant sa découverte de Guérin, fait apparaitre un personnage réel qui,  pour le coup, mot pour mot, trace les contours de ce qui est exactement notre désir pour peu que le talon de fer, dans un instant de distraction, relâche sa pression et que nous puissions échapper à la galère du travail alimentaire (où d'aucunes têtes de mort, ces temps-ci, voudraient nous attacher jusqu'à ce que l'on soit subclaquant).Voici donc ce passage de la biographie de Guérin, dont la rencontre relève du signe ou du hasard objectif, comme vous voudrez: 
 "En 1981, lors de vacances en Grèce, je suis tombé en panne de livres sur l'île de Paros. Heureusement mon plus proche voisin, Boris Kidel, ancien rédacteur en chef au Matin de Paris, est venu à mon secours. Las de la vie parisienne, il s'était retiré avec une immense bibliothèque sur cette île."
Voilà. Pas mieux. Chaque mot concernant ce Boris Kidel, me perce le coeur.




mercredi 13 septembre 2017

Le 31 août 2017

Le 31 août 2017, cent cinquantième anniversaire de la mort de Baudelaire, je suis resté longtemps, très longtemps à regarder le port de Hambourg. Et j'ai compris, évidemment, que Baudelaire n'était pas mort puisqu'il était à côté de moi:
"Et puis, surtout, il y a une sorte de plaisir mystérieux et aristocratique pour celui qui n'a plus ni curiosité ni ambition, à contempler, couché dans le belvédère ou accoudé sur le môle, tous ces mouvements de ceux qui partent et de ceux qui reviennent, de ceux qui ont encore la force de vouloir, le désir de voyager ou de s'enrichir. "

Bravo Maduro (3)

Au sommet de l'hystérie qui est décidément son mode habituel de fonctionnement, Emmanuel Macron, monsieur 15% du corps électoral, avait déclaré à propos du Vénézuela de la révolution bolivarienne, le 30 août: «Nos concitoyens ne comprennent pas comment certains ont pu être aussi complaisants avec le régime qui est en train de se mettre en place au Venezuela. Une dictature qui tente de se survivre au prix d'une détresse humanitaire sans précédent, alors même que les ressources de ce pays restent considérables» 
En disant cela, Macron s'offrait déjà le petit plaisir de l'instrumentalisation implicite de la question vénézuelienne à des fins intérieures pour contrer par ce bien pauvre argument ses seuls opposants dignes de ce nom, La France Insoumise et les communistes qui n'ont pas sombré contrairement à la quasi- totalité du monde médiatique et politique dans la lecture caricaturale de ce qui est en jeu à Caracas. 
Plus grave,  Macron donnait de fait son soutien aux USA et à la droite patronale vénézuélienne pour continuer la déstabilisation du régime bolivarien par le sabotage économique, la désinformation éhontée et la violence politique : sait-on qu'une part non négligeable des morts des derniers mois lors des manifestations sont des policiers et des militants chavistes ce qui tendrait à prouver que l'on est plus près d'un coup d'état larvé néo-libéral, façon Chili pré-Pinochet que d'un peuple opprimé en lutte contre un caudillo populiste? Rappelons d'ailleurs que cette droite vénézuélienne, façon Capriles ou Lopez, très extrême pour une droite qui se prétend respectueuse des institutions, est coutumière des putschs puisqu'elle avait déjà tenté de renverser militairement Chavez en 2002. De fait, elle n'a jamais digéré cette révolution douce  qui l'a forcée à partager le gâteau avec un peuple qui était le plus pauvre d'Amérique Latine dans un des pays les plus riches.
Mais voilà, alors que Macron va faire le beau sur l'île ravagée des milliardaires bling-bling où l'ouragan a révélé à la fois les conséquences des coupes sauvages dans les services publics mais aussi la lutte des classes larvée entre les pauvres d'un côté, souvent Noirs et jamais interviewés à télé  et les riches présentés à longueur de reportage comme de pauvres migrants soumis aux pillages des  barbares locaux, on apprend que ce salopard de sanguinaire Maduro et son régime encore plus abject que la Corée du Nord ou l'Empire des Daleks réunis a déjà, lui, envoyé  10 tonnes d'aide humanitaire à l'île de Saint-Martin et 30 dans le reste des Caraïbes touché par les ouragans. Il a même osé aider Cuba, ce qui prouve bien qu'il est un dictateur, non?)
Des biens de première nécessité tel que de l’eau, de l'équipement de secours, des vêtements ou encore des matelas avaient été acheminés sur place quand monsieur 15% du corps électoral, avait enfin décidé de se bouger. Le retard jupitérien est sans doute explicable par le soin apporté à la mise en scène très Kennedy 2.0 du voyage ou alors par le désir d'être un peu loin du mouvement social contre la loi "travaille!", qui commence à pointer son nez avec un succès somme toute honorable: il est plus flatteur, n'est-ce pas, d'être photographié en train de câliner des exilés fiscaux ou des touristes friqués que de devoir communiquer sur les " les fainéants, les cyniques, les extrémistes" qui en plus osent briser l'unité nationale devant la catastrophe.
Alors, l'aide de Maduro? De la vile propagande, évidemment. Enfin, c'est comme ça que les macronistes appelleront sans doute le geste fraternel du Venezuela, la puissance régionale dont ont nous explique pourtant à longueur de temps et depuis des années qu'elle est au bord du chaos. 

mercredi 6 septembre 2017

Pension Sabine


Bad Bevensen.
Une petite ville en Allemagne aurait dit John Le Carré, une station thermale sans histoire.
Une jolie librairie, de jolies rencontres et en rentrant par les rues à colombages vers la pension Sabine, on ne sait par quelle association d'idées, (ce prénom, cette ville au milieu de nulle part, d'autres retours par d'autres rues et d'autres nuits, d'autres renoncements apaisés) cette chanson qui revient. 
Car le doo wop n'abandonne jamais le voyageur solitaire et amoureux. Alors enjoy, good night and good luck.

mardi 5 septembre 2017

Et nager vers la Norvège








Il n'associait pas forcément la dolce vita mélancolique des arrière-saisons balnéaires avec Kiel et la Baltique. Et pourtant...Le réchauffement climatique avait du bon, finalement. On boirait bientôt le dernier verre, celui de la fin du monde, en terrasse à Noël, en regardant les filles se baigner et nager vers la Norvège.

jeudi 31 août 2017

La campagne d'Allemagne, saison 3

Ca a commencé hier soir à Hambourg et jusqu'au 8 septembre


mardi 29 août 2017

Merci pour le 53.

Avant de partir dès demain  pour une tournée d'une dizaine de jours en Allemagne autour du Bloc (Hambourg, Kiel, Berlin, Francfort, Cologne), je voulais remercier tous ceux qui via FB, l'adresse de ce blogue, Messenger et même un bon vieux coup de bigo ou une carte postale du monde d'avant,  m'ont souhaité mon anniversaire.
Bon, à mon âge, les cadeaux, ce n'est plus très important, moins que les signes affectueux envoyés par votre aimable compagnie de poètes, de rêveurs lucides, d'amoureux des temps endormis, de lecteurs acharnés, de mauvais esprits, d'utopistes qui savent que seule une époque aussi barbare que la nôtre a pu donner à ce mot, dans le langage commun, une connotation péjorative... 
Mais quand même, si vous pouviez vous cotiser pour m'offrir une belle révolution à l'automne, une vraie, avec quelques prises de préfectures, quelques patrons et médiatiques envoyés en exil mais surtout, surtout l'établissement de communautés affinitaires dans les villes et à la campagne, l'abolition de l'économie marchande, la mort des réveille-matins, une révolution avec des chaises-longues, des livres, des nuits sans cauchemar, des enfants que l'on frotte avec une serviette quand ils sortent de la mer, des miettes de croissant dans le lit des grasses matinées...Enfin vous voyez l'idée.... 
Débrouillez-vous comme vous voudrez, mais ça devrait pouvoir se faire. 
Et si possible sans que j'aie encore à attendre 53 ans....

lundi 28 août 2017

Loi "Travaille": l'ordonnance Pouget.

Edouard Philippe vient d'annoncer cinq ordonnances pour la loi "Travaille!". Emile Pouget a écrit la sienne en 1911. Vous avez le choix, y compris dans Uberland, parce qu'elle est plus que jamais de saison.
"Pris dans l’engrenage, faute de pouvoir se mettre en grève, les travailleurs frappés subissent les exigences nouvelles du capitaliste. Avec le "sabotage", il en est tout autrement: les travailleurs peuvent résister ; ils ne sont plus à la merci complète du capital ; ils ne sont plus la chair molle que le maître pétrit à sa guise: ils ont un moyen d’affirmer leur virilité et de prouver à l’oppresseur qu’ils sont des hommes. D’ailleurs, le "sabotage" n’est pas aussi nouveau qu’il le paraît : depuis toujours les travailleurs l’ont pratiqué individuellement, quoique sans méthode. D’instinct, ils ont toujours ralenti leur production quand le patron a augmenté ses exigences ; sans s’en rendre clairement compte, ils ont appliqué la formule : A MAUVAISE PAYE, MAUVAIS TRAVAIL."
Dans la prochaine saison de la série, on passera à l'étape suivante: en finir avec le travail.
 
(NB): je suis certain que les féministes les plus sourcilleuses passeront sur l'emploi "d'époque" de certains termes. D'ailleurs qui a dit que les femmes n'étaient pas viriles, à l'occasion, et les hommes féminins? Pas votre serviteur en tout cas.

dimanche 27 août 2017

une heure ou deux


une heure ou deux

s’arrêter pour une heure ou deux
se promener dans la petite ville
grise si loin de la mer que les enfants
en rêvent pendant les siestes
aux heures immobiles de l’été
disparaître dans les rues calmes
aux jardins qui noient les façades
les rues montent en douceur
vers l’église romane d’une paroisse
donnant son nom à ce quartier calme
le clocher sonnera trois heures
bientôt et on ne saura plus si on
a envie de mourir ou d’aller boire
à la terrasse du café des sports
avant de repartir de la petite ville.

(le temps d’un passage)

jeudi 24 août 2017

Sleep walk



Ca me semble décidément le morceau idéal à passer en boucle sur les radios de la fin du monde. 
On cherchera  comment éviter le tsunami de 120 mètres de haut (comme récemment au Groenland), on voudra joindre le centre de décontamination le plus proche ou voir s'il n'y a pas, sur une quelconque fréquence, un genre de Bison Futé apocalyptique qui indiquerait les dernières stations service, comment éviter les bouchons provoqués par les voitures arrêtées pleines de cadavres ou anticiper les déplacements des hordes de pillards un peu anthropophages. 
Mais on tombera à chaque fois sur Santo et Johnny, avec leur titre de circonstance, et on comprendra soudain qu'il y avait moyen de faire autrement avant d'éclater d'un monumental éclat de rire devant notre abyssale connerie et d'ouvrir la dernière bouteille de Drappier zéro dosage dans la glacière du coffre de la voiture en rade. 
Allez, bonne rentrée.

L'infaillibilité pontificale, sauf de gauche.

"Tout immigré qui frappe à notre porte est une occasion de rencontre avec Jésus Christ, qui s’identifie à l’étranger de toute époque accueilli ou rejeté." vient de déclarer le Pape François. Ca ne plait pas trop à droite de la droite qui se veut pourtant la gardienne pure et dure de la Vraie Foi.
Il faut juste savoir que le dogme de l'infaillibilité pontificale, pour les intégristes français et/ou les lepénistes, c'est seulement quand l'infaillibilité pontificale est de droite. Sinon, c'est pas du jeu, quoi, merde! Se servir (avec plein de contresens ou de compréhension sélective) du pape pour renvoyer les salopes se faire avorter chez une concierge faiseuse d'ange ou casser du pédé, ok, mais donner à manger à un nègre à moitié noyé, faut pas déconner.
Il faudra leur expliquer, à l'occasion,  à ces têtes de mort, que le problème avec les Evangiles, c'est qu'il s'agit d'un texte à la fois révolutionnaire et très doux, ce qui n'est un oxymore que pour les larbins qui voient des goulags et des mosquées partout quand on leur parle de protection sociale ou d'accueil des migrants.
Doux, enfin pas toujours,  soyons honnêtes: par exempe quand Jésus est un peu énervé par les marchands du Temple et décide de pratiquer le dialogue social à coups de fouets sur les patrons. 
Johnny chantait à une époque que Jésus Christ était un hippie, aujourd'hui il serait député communiste ou insoumis, mais certainement pas sur les bancs des néo-salazaristes de Sens Commun.  Sinon, on trouverait bien un Christian Jacob pour lui dire que venir à l' Assemblée en robe et sans cravate, c'est un manque de respect à la Représentation Nationale. 
Mais il aurait autre chose à faire, Jésus. Il mettrait la dernière main au sermon des Béatitudes pour les prochaines questions au gouvernement: "Ne vous amassez pas des trésors sur la terre, où les mites et la rouille détruisent et où les voleurs percent les murs pour voler,  mais amassez-vous des trésors dans le ciel, où les mites et la rouille ne détruisent pas et où les voleurs ne peuvent pas percer les murs ni voler!  En effet, là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur."

mardi 22 août 2017

de l'autre côté des images

"Ainsi le temps se renverse et tient, un jour, tout le monde dans la même image: celle qui reste quand les photographes et les photographiés sont partis de l'autre côté des images" Yvon Le Men, Une île en terre (Bruno Doucey, 2017)

Baudrillard: no, le keum est pas dead.

Rendez-vous à Zabriskie Point
notes pour les dix ans d'un grand absent:

« Il ne faut jamais choisir la ville idéale, ou le cadre de vie idéal, ou la femme idéale. Car en cas d’échec, la responsabilité est infernale. » 

Dix ans déjà que Jean Baudrillard a disparu. Le terme ici n’est pas un euphémisme pour désigner la mort. Je ne suis pas certain que Baudrillard soit mort. Il vit d’une autre vie dans les réseaux sociaux qu’il avait prophétisés, une vie plus intense que celle des trois-quarts de ces étranges philosophes vivants qui font surtout du bruit avec la bouche, rajoutant du brouhaha au brouhaha.

Baudrillard nous aura aidé à penser ce qui se passait, ce qui se passait vraiment en conceptualisant en direct, et avec les moyens du bord à sa disposition dans les années 90, la transformation radicale d’une réalité qui devenait un moment parmi d’autres d’un virtuel dont la technologie s’affinait chaque jour. Et il nous disait ce que cette mutation anthropologique allait provoquer de bouleversements dans notre rapport au texte, au sexe, à la politique, à l’amour, au temps, aux paysages, à l’art.  

Nous respirions mieux à défaut d’avoir moins peur.

Chaque jour qui passe vérifie ses intuitions. On ne lui fera pas l’insulte posthume de le comparer à ceux qui prétendent aujourd’hui faire de la philosophie dans les journaux ou les médias et sont aussi creux mais plus approximatifs que les éditorialistes des chaînes info avec qui on les confond désormais.

On se souvient, par exemple, qu’on achetait Libé surtout pour lui (avec Marcelle, Daney et Skorecki, disons.) Il avait compris et avait expliqué dans les colonnes de ce journal que la Guerre du Golfe n’avait pas eu lieu : « Dès le début, on savait que cette guerre n’existerait pas. Après la guerre chaude (la violence du conflit), après la guerre froide (l’équilibre de la terreur), voici venue la guerre morte : décongélation de la guerre froide, qui nous laisse aux prises avec le cadavre de la guerre, et à la nécessité de gérer ce cadavre en décomposition, que personne aux confins du Golfe ne parvient à ressusciter. Ce que l’Amérique, Saddam Hussein et les puissances du Golfe se disputent là-bas, c’est le cadavre de la guerre. »

On se souvient qu’à la fin de sa vie, il citait J.G Ballard, l’homme qui expliquait qu'il n'écrivait pas de la littérature d’anticipation, mais rendait compte d'un "présent visionnaire" et Baudouin de Bodinat, l’alter-réactionnaire post-situ de l’Encyclopédie des nuisances qui nous a obligeamment indiqué le peu de temps qu’il nous restait sur Terre. Nous était apparu alors, grâce à Baudrillard, que tout se tenait, que nos lectures radicales et déviantes convergeaient étonnamment, de K. Dick à Debord,  que tout était très clair, même si nous ne pourrions pas nous opposer à ce qui venait.  

Ce qui venait, ce qui est advenu, c’est le crime parfait contre la réalité, sans coupable identifiable –ce serait trop facile- et ses conséquences immédiates : la prolifération d’une multitude de falsifications concurrentes, le solipsisme communautaire, la névrose identitaire.

Au  moins, aura-t-on eu la consolation, grâce à lui,  de pouvoir nommer assez précisément ce qui allait nous tuer, ce qui nous tue aujourd’hui : financiarisation généralisée, privatisation du vivant, effroi et extase du présent perpétuel, insoutenable beauté plastique des catastrophes déréalisées par les chaines d’infos continues qui répètent les images à l’infini sur les écrans haute-définition, vision de l’Amérique comme ce cauchemar splendide, cet enfer désirable, symbolisé par ces routes sans fin comme dans les films de David Lynch qui traversent des paysages minéraux dont nous sommes  les passagers éblouis et pourtant à peine tolérés dans notre fragilité de vivants. L’Amérique comme paysage métaphorique de notre nouvelle condition humaine.
 
Et, plus on lit et relit ses Cool Memories, plus on comprend que Baudrillard était aussi un poète.
Mais pourquoi « aussi« ? Baudrillard était une manière de Grec ancien, de matérialiste enchanté, c’est à dire quelqu’un pour qui la poésie et la philosophie ne faisaient qu’une, comme chez Lucrèce, l’autre grand penseur du simulacre et de l’illusion : « Quand certains ne  rêvent que de transformer le monde, d’autres, le considérant comme disparu, ne songent qu’à en effacer les traces. »

La nuit est tombée, la température ne baisse pas malgré le vent qui vient de la mer. On lit un dernier aphorisme de Baudrillard avant d’éteindre. Il est de saison :« La fraîcheur de l’oreiller, l’été, c’est celle du désespoir. »

paru sur Causeur.fr

lundi 21 août 2017

les dimanches de la vie

les dimanches de la vie
quand il y avait encore
une vie et des dimanches
nous apprenaient que le temps
pourvu quon ait le temps
de le voir le sentir le toucher
était une courbe calme
la hanche de Catherine 
sous le drap la colline 
par la fenêtre de la chambre
le dos du chat qui s’étire
dans le jardin la brioche
du goûter miettes sur la table
courbe aussi le soleil
orange qui disparaît déjà
sur les dimanches de la vie
quand ils existaient encore


(le temps dun passage)


©jeromeleroy8/17
 

jeudi 17 août 2017

Les rentrées (projet)



Les rentrées (projet)
-de six à dix-sept ans, plaisir mélancolique, "ce mal qui nous fait du bien", ciel bleu pâle sur la cour des écoles, poussière dorée, odeur des livres, Claire a grandi et on est toujours aussi amoureux d'elle.
-de dix-huit à vingt trois: tension anxieuse, on fait moins attention aux saisons, il y a les concours, les examens, le militantisme désespéré, minoritaire dans la glaciation hédoniste et/ou libérale réactionnaire des années 80.
-de vingt-quatre à quarante-quatre: mix des deux périodes précédentes: on est prof. En Zep. Assia de 3ème 4 est vraiment devenue canon, M a eu sa mutation, le roman n'avance pas. Pas le temps.
-de quarante cinq à nos jours: envie de plus en plus forte de ne pas rentrer, de ne plus rentrer. Le monde en vaut de moins en moins la peine: féroce, compétitif à outrance, guerre de tous contre tous. En plus, on est dans une temporalité bizarre, fragmentée, qui obéit à des rythmes désordonnés, anxiogènes, ceux du précaire. Etre écrivain ne change rien. On est comme un personnage d'Ubik.
Projet pour les rentrées à venir jusqu'à la sortie définitive: retrouver le rythme, le souffle, le temps. Trouver les moyens de ne pas rentrer. Laisser tomber. Oublier jusqu'au mot ou le garder comme motif poétique de la période six-dix-sept et de jouir du bonheur d'être triste.

mercredi 16 août 2017

maintenant c'est calme





maintenant c’est calme

on a dû passer une frontière

ou une haie ou une porte ou

du côté ombre trop profond

de la rue pour se retrouver

ainsi sans peur sans poids

sans regrets sans remords

sans désirs particuliers

mais surtout sans peur

et la table mise dans le jardin.



(le temps d’un passage)


Donner raison à Trump

Ce serait très mal de donner raison à Trump en étant aussi violent que les suprémacistes et autres néo-nazis de l'"alt-right".  Très mal. Chacun sait que la violence n'a jamais réglé aucun problème avec le fascisme et le racisme. Il suffit de dialoguer et débattre façon "cinq minutes pour les Juifs, cinq minutes pour Hitler".
Et chacun sait que sans les actions monstrueuses desBlacks Panthers ou des Weathermen, il y aurait quand même eu des droits civiques et un président noir élu aux USA. 
Vers 2314. Ou 2315.
Voire plus tôt, si ça se trouve. 

dimanche 13 août 2017

Sam Millar, made in Belfast

Sam Millar ne triche pas, ni avec sa vie, ni avec l’écriture. Irlandais de Belfast, né en 1958, il sait avec quelle violence l’histoire s’est imposée dans ce coin oublié d’une Europe qu’on nous racontait être partout pacifiée.
Combattant de l’IRA, il fait connaissance avec la prison de Long Kesh pendant huit ans, ce Guantanamo où Thatcher laissa mourir d’une grève de la faim Bobby Sands et ses compagnons qui demandaient le statut de prisonnier politique.
Ensuite, Millar part aux Etats-Unis et comme le soldat perdu qu’il est devenu, il participe à un des plus célèbres braquages des années 90, celui de la Brinks à Rochester en 93. A nouveau la prison, à peine plus supportable que Long Kesh, la grâce accordée par Clinton deux ans plus tard et ensuite, retour au pays. Pour de plus amples renseignements sur Millar, il a tout raconté, sans pathos ni hyperbole, dans On The Brinks,  son autobiographie disponible en Points Seuil.

sam millar belfast scalpelStyliste du roman noir

Millar est un combattant, un survivant et un styliste du roman noir. Son dernier roman, Au scalpel, est une nouvelle enquête de son privé fétiche, Karl Kane. On peut penser que Karl Kane lui ressemble : un code de l’honneur rigoureux, une sensibilité d’écorché vif masquée par une virilité qu’il sait surjouée, une lucidité désespérée sur les noirceurs de l’âme humaine, la certitude que Dieu n’existe pas même si, en bon catholique irlandais minoritaire dans son propre pays, il l’invoque souvent, en vain évidemment.
Comme tout privé qui se respecte, Kane a une secrétaire, Naomi, mais pour le coup, elle est le grand amour de sa vie. Dans Au scalpel, Kane affronte des démons habituels qui n’en sont pas moins terrifiants : la pédophilie, le gangstérisme endémique lié à la came, la démence des assassins qui jouissent des souffrances qu’ils infligent.
On y verra deux gamines enfermées dans une cave : l’une a perdu toute sa famille et ne le sait pas et l’autre était en rupture de ban d’une institution religieuse où elle a tué un prêtre qui avait pris de très sales habitudes en lui enfonçant deux aiguilles à tricoter dans les yeux.

Une narration sans tunnels

On demande à Kane de retrouver la première gamine. Il comprendra assez vite qu’il connaît le malade qui les a enlevées puisque c’est le même qui a dévasté sa propre enfance. Comme rien n’est simple, il lui faut en même temps se débarrasser d’un mafieux londonien qui veut trouver de nouvelles parts de marché à Belfast.
Pourquoi prend-on un tel plaisir à lire Millar ? C’est tout bête, il sait raconter des histoires et contrairement à nombre de ses confrères et consœurs du roman noir, il ne se croit pas obligé de multiplier ces « tunnels » qui sont en fait des descriptions interminables, histoire de montrer que l’auteur est un bon élève qui a su se documenter.
Millar n’en a pas besoin, Millar nous donne à respirer la tristesse de Belfast, l’odeur d’un pub, l’allure d’une rue déserte en quelques lignes.  On va vite chez Millar et cette rapidité est inversement proportionnelle à la profondeur psychologique à laquelle il sait plonger et à sa manière de traiter l’horreur, sans complaisance mais sans concessions.

L’envie de trinquer avec Kane

Le lecteur n’a qu’une envie, malgré tout, c’est de faire la connaissance de Karl Kane et d’aller trinquer avec lui et Naomi dans un pub, à condition qu’un flic politique de la Special Branch ne vienne pas faire de la provoc.
Et avec Sam Millar aussi, d’ailleurs, qui met une citation en exergue de chacun de ses courts chapitres et est capable de citer Homère, Chuck Norris, Mark Twain ou les Proverbes avec la même pertinence ironique.
Au scalpel, Sam Millar (traduction de Patrick Raynal, Seuil, collection Cadre Noir, 2017)



Paru sur Causeut.fr

samedi 12 août 2017

Après l'histoire

Chers parents,
Je suis actuellement affectée à une patrouille de surveillance dans le Mississippi. La région est jolie, les gens sont gentils mais ils mangent très gras, je trouve. Avez vous vu les photos de Trump exécuté au canon antiaérien à Washington? C'était beau comme un lever de soleil sur notre glorieux pays bien-aimé. Honneur à notre immortel leader!
Votre fille affectionnée,
Sae-Jin

jeudi 10 août 2017

Les tribulations identitaires ou l'été des neuneus (dangereux)

Le visage hideux du Grand remplacement à l'oeuvre jusque sur les plages grecques, mon dieu, mon dieu!
On a beau ne pas vouloir sous estimer l'ennemi (là, il ne s'agit pas d'adversaires, il s'agit bien d'ennemis), les identitaires et leur pitoyable internationale d'imbéciles malheureux, de la Norvège à la France, se sont tout de même montrés franchement abrutis ou ridicules, au choix, en ce bel été 17. On pourrait même imaginer un film comique, comme ceux qui se moquaient des nazis naguère, genre La Grande Vadrouille ou Papy fait de la résistance.
Ces mâles guerriers qui sont toujours en rivalité mimétique avec l'islamisme qu'ils prétendent combattre (ils pleurent la domination patriarcale perdue, la soumission des filles devenues des chiennasses féministes, l'esprit de conquête massacreur), nous ont régalés en gags façon Abbott et Costello myopes ou alors en chemise brune et bonnet de marin. 
La photo d'un bus norvégien qu'ils ont cru voir rempli de femmes en burqa, sans doute sous l'excès de psychotropes, de masturbations mutuelles et de bière trafiquée, a fait rire la planète entière même s'il ne faut pas oublier, tout de même, qu'un identitaire norvégien, c'est un genre de Breivik qui n'est pas passé à l'acte. Et puisqu'il est à la mode, dans le droit européen, d'inscrire un état d'urgence antiterroriste permanent qui permettrait de punir l'intention même sans passage à l'acte, quelque balles dans les articulations, en souvenir de l'efficace six-packs que les combattants de l'IRA utilisaient pour punir les traitres, pourrait expliquer à ces vikings blondinets qu'ils n'ont pas le monopole de la violence (que nous condamnons évidemment.)
On pourra aussi prendre un certain plaisir au récit de la foireuse expédition du C-Star, le bateau affrété par les Ulysse nains et hébéphrènes de Génération Identitaire dans le but prétendument humanitaire de faire la chasse aux passeurs mais qui revenait de fait à se livrer à une ratonnade en pleine Mare Nostrum.
Nos fiers défenseurs de l'Occident blanc de blanc ont d'abord été bloqués une semaine dans le canal de Suez par les autorités égyptiennes , puis à Chypre où leur équipage tamoul(!) s'est révélé composé de...migrants, puis à Ierapetra, en Crête, où les antifascistes locaux leur ont fait des misères et enfin dans le port de Zarzis en Tunisie par les syndicalistes de l'UGTT et les pêcheurs qui ont refusé de les ravitailler.
La croisière des SS en culotte petit bateau ne s'amuse donc pas, nous un peu quand même, même si nous serons vraiment rassurés quand on aura trouvé les moyens juridiques d'embastiller ces aryens radicalisés, à moins qu'une erreur de navigation ou un abordage par de gentils flibustiers libertaires mettent fin plus vite que prévu à  cette épopée naze.

mercredi 9 août 2017

On peut toujours essayer de vivre sans...

Yannis Ritsos, Balcon (Bruno Doucey, 2017)

Note de service mélancolique

Comme ont dû s'y résoudre d'autres écrivains et amis, tenanciers de blogue, par exemple Frédéric Schiffter ou Thierry Marignac, le lecteur ne pourra plus désormais commenter Feu sur le Quartier Général. La noria de frustré(e)s du clavier, de brêles malheureuses, de jaloux incultes et autres anonymographes compulsifs devront trouver d'autres endroits pour étaler des pathologies aggravées par l'usage d'internet: mythomanie, coprolalie, idiotisme alpin, paranoïa, libéralisme.
Pour les amis et les autres, mais ils le savent déjà, nous serons toujours prêts à discuter avec eux à l'adresse feusurlequartiergeneral@gmail.com
Ceux qui voudraient continuer leurs cafardages et autres borborygmes à cette adresse doivent savoir que la fonction spam, déjà en vigueur pour quelques importuns, permet à leurs messages de vivre non lus pendant trente jours dans des limbes internétiques avant de se dissoudre dans l'éther.
Le débat y perdra sa spontanéité mais je ne me sens pas l'âme d'un balayeur de sanies virtuelles, pour tout dire. Et j'ai un travail suffisamment compliqué à faire pour ne pas prendre le risque de me laisser atteindre, même simplement érafler, par ce genre de stupidités ce qui peut arriver, l'écrivain n'ayant pas forcément un blindage inusable et étant, au fond, une petite chose fragile.
Nous pourrions adopter comme tant d'autre l'usage du site promotionnel, mais c'est un peu triste quand même.
Pour le reste, l'aventure continue.
Nous vous aimons.

Michaux, la sensation exacte

Paysages

Paysages paisibles ou désolés.
Paysages de la route de la vie plutôt que de la surface de la
Terre.

Paysages du
Temps qui coule lentement, presque immobile et parfois comme en arrière.

Paysages des lambeaux, des nerfs lacérés, des saudades.
Paysages pour couvrir les plaies, l'acier, l'éclat, le mal, l'époque, la corde au cou, la mobilisation.
Paysages pour abolir les cris.
Paysages comme on se tire un drap sur la tête.

Henri Michaux

mardi 8 août 2017

Muriel aime les yaourts, les yaourts à Danone.

Muriel Pénicaud a réalisé en 2013 une plus-value de 1,13 million d’euros sur ses stock-options en tant que dirigeante de Danone, profitant de la flambée en Bourse qui a suivi l’annonce de 900 suppressions d’emplois du groupe en Europe. (Les journaux)
Voilà. Sinon, elle est ministre du travail de Macron et a été à la manoeuvre pour les ordonnances qui préparent le cadre juridique pour imposer sans débat  la loi travail XXL.
On peut toujours amuser la galerie avec un statut éventuel de la première dame dont on n'a que foutre, il n'empêche que la dictature technocratique se double très clairement ici d'une dictature ploutocratique. 
Inutile, je crois, d'insister sur l'ironie de quelqu'un qui veut "libérer les énergies pour que les entreprises créent de l'emploi" (comme on dit en macronlangue) mais qui a assuré ses vieux jours en profitant du chômage de masse, absolument indifférente, comme tous les fans, les larbins et les pom-pom girls du macronisme, à la mort sociale que signifie la perte d'un emploi dans une société où hélas, le travail est encore une valeur cardinale. Alors que l'otium devrait être la règle pour tous si vraiment nous étions civilisés. Mais c'est une autre histoire.
Enfin, on va se donner rendez-vous à la rentrée, Muriel. 
Dès septembre, il y a des dates prévues pour des tennis grandeur nature dans la rue.