mercredi 29 mars 2017

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 79

"...il appartenait à ce type rare d'écrivain qui sait que rien ne doit demeurer que ce qui est à l'état de parfait achèvement: le livre imprimé, que son existence positive est incompatible avec celle de son fantôme, le grossier manuscrit, faisant étalage de ses imperfections, comme un revenant vindicatif qui porte sa propre tête sous son bras, et que, pour cette raison, on ne doit jamais laisser subsister quelle qu'en soit la valeur sentimentale ou commerciale, les déchets de l'atelier."
Vladimir Nabokov, La vraie vie de Sebastian Knight

Petites causes, grands effets.

La première guerre mondiale avait commencé à cause d'un coup de feu d'un nationaliste serbe sur un archiduc autrichien. 
La troisième commença avec un coup de feu de la BAC sur un ressortissant chinois, ce qui fait toujours beaucoup plus d'histoires qu'avec un nègre ou un bougnoule car ces gens-là sont honnêtes et travailleurs, eux, même s'ils mangent leurs morts et leurs chiens. 
La dernière pensée de Sarkozy, avant qu'un missile chinois ne vitrifie Neuilly comme était déjà vitrifié l'ensemble de l'Europe et des USA fut: "Je crois que j'ai quand même fait une connerie en supprimant la police de proximité."

lundi 20 mars 2017

Swann, communiste fatigué

Une page retrouvée de Proust


Swann, communiste fatigué

   Et tout d'un coup, en 2017, lui qui avait aimé la politique, et même son jeu, ses intrigues, ses machiavélismes, à la façon dilettante dont on peut aimer les échecs ; lui qui l'avait aimée, aussi, parce qu'elle était en quelque sorte l'incarnation fraîche et parfois menteuse comme une jeune fille, de son engagement communiste ; il se sentit pris d'une immense lassitude, d'un  immense désintérêt qu'il attribuait tantôt à l'âge qui rendait moins vif le feu des passions amoureuses comme celui des idées politiques, feux parfois similaires à l’extrême, -et il s'aperçut d'ailleurs à cette occasion qu'il avait moins souffert de ne plus aimer Odette que s'il avait eu dix ans de moins- ;  moitié au spectacle effectivement dégoûtant de la stupidité  propre à l’Ordre Moral mêlé au libéralisme déjà vainqueur puisque accepté de fait par tous ces jeunes gens ubérisés, semblables à ces oiseaux pris dans la glu, grives macronisées sans le savoir, jouissant de leur servitude à condition qu'on leur laissât et même qu'on les encourageât à l'appeler liberté, nomadisme, ouverture à l'autre, agentivité.
Swann comprenait, de même qu’Odette n’était plus désormais qu’un pincement de loin en loin, n’était que l’image passagère d’un visage enfoui dans un oreiller qui lui souriait le matin ou, nue, mettant sa chemise à lui jetée sur le parquet la veille au soir  et allant préparer le thé, ou encore une certaine manière de s’encadrer en lunettes noires dans une fenêtre transformée en tableau comme lors de l’un de leurs derniers voyages à Balbec,  Swann comprenait, donc, que son goût pour la politique allait disparaître en s’estompant, ne revenant que de loin en loin, comme Odette revenait dans quelques situations emblématiques, mais de plus en plus nimbées de l’irréalité des souvenirs, irréalité qui grandissait avec leur éloignement dans le Temps, comme à l’époque où Swann avait cru tout à nouveau possible avec le Front de Gauche, vers 2009.
Et, comme les  hommes désabusés mais autrefois enthousiastes, qui ne veulent plus être embarrassés quand on parle devant eux de leur passé, il affectait de plus en plus une forme d’ironie détachée en espérant qu’elle passât pour une forme supérieure d’esprit ou de lucidité alors qu’en son for intérieur, le communisme, qui restait la grande affaire de sa vie mais dont plus personne ne voulait parler ou ne pouvait penser dans ses implications réelles, aussi réelles qu’un bain de mer au printemps dans la Manche encore glacée mais qui fait naître une jeunesse nouvelle, le communisme donc qu’il aimait d’un amour désespéré, presque poétique, allait faire de lui, avait fait déjà de lui, un de ces personnages de Balzac, comme dans le Cabinet des Antiques ou de Barbey d’Aurevilly dans le Chevalier des Touches, qui vieillissent avec leurs rêves épiques et impossibles de sociétés disparues, de sociétés qui n’ont peut-être même jamais existé que dans leur imagination,  et se retrouvent dans les salons de sous-préfectures endormies où l’on parle tard à voix basse, dans une atmosphère à la fois douillette, confortable comme un fauteuil Voltaire, et discrètement désespérée alors qu’on ressert un dernier cognac car il est déjà minuit.
pccJL

dimanche 19 mars 2017

Lucien Suel, total.

La soirée avec le dernier recueil de Lucien Suel, Ni Bruit, ni Fureur (La Table Ronde, 2017)
L'enfance, les paysages, le Nord, la mer, Bob Dylan, Bernanos, Wilhelm Reich, Roubaix et l'Artois, encore Bernanos, encore l'enfance, encore les paysages. Au commencement du recueil étaient Bernanos et l'esprit d'enfance, donc.  Et à la fin aussi.
Et puis le temps,  et puis les morts. 
Lucien Suel, paysagiste, coloriste, avec ses guirlandes de plages  belges et ses tombeaux, ses collines et ses jardins, ses tranches de lard qui grésillent et ses ossuaires, ses obituaires, ses litanies. Benoit Joseph Labre, son saint vagabond pour servir d'intercesseur à Kerouac ou à Nabokov, à Artaud ou à Rosa Luxemburg. 
Des filles blondes qui boivent des bières blanches à la brune.
Et l'on s'aperçoit tout d'un coup, l'air de rien, avec cette poésie pleine des mots de tous les jours,  cette poésie empreinte d'évidente humanité et d'une manière de courtoisie dans l'invitation à la lecture, qu'on est en présence d'un recueil circulaire, un recueil total auquel on peut revenir sans cesse, auquel on reviendra sans cesse.


vendredi 17 mars 2017

Un portrait de mézigue dans la revue Sang Froid.


Un très grand merci, oui, vraiment!

Kostro



"Je ne chante pas ce monde ni les autres astres
Je chante toutes les possibilités de moi-même hors de ce monde et des astres
Je chante la joie d’errer et le plaisir d’en mourir."
 

Kostro, 17 mars 1916, Chemin des Dames

mercredi 15 mars 2017

encore le matin


Combien de femmes chantonnent
encore le matin dans ce pays
qui n’en est plus vraiment un
Tu n'es pas obligé de répondre
à la question c'est une question
très politique en fait de trouver
encore une femme qui chantonne
par la fenêtre d'une rue excentrée
dans un glacis pavillonnaire ou
les rayons d'un hypermarché
Tu sais qui chantonne sans raison
juste comme ça pour la douceur
d'être au monde Essaie quand même
de trouver de belles matineuses
dans des villes qui ne sont plus
des villes au temps du chômage
de masse et des pics de pollution
J'en ai entendu une tout à l'heure
et cela faisait tellement longtemps
que j'ai vraiment failli en pleurer
Tu n'es pas obligé de répondre
C'est une question très politique
les femmes qui chantonnent
qui chantonnent encore le matin.


©jérôme leroy 3/17

mardi 14 mars 2017

Pour un moratoire républicain

Le débat démocratique serait quand même plus sain et apaisé, on pourrait vraiment discuter du fond,  si on pouvait  au moins suspendre la liberté de la presse de ces enc...de journalistes ainsi que l'action de la justice (tenue par ces salopards rouges du syndicat de la magistrature) pendant une période de cinq ans, disons, entre deux élections présidentielles. 
Un genre de moratoire pour sauver la république, quoi. 
(Ci-dessus, François Fillon dans un costume offert par un ami devant son château de la Sarthe lors de son sixième quinquennat de victime des médias.)

lundi 13 mars 2017

Le travail des snipers


-Et alors, j’aime les pantalons rouges, dit Mareuil. Et les gilets tartan jaunes. Ce n’est pas pour qu’on me voie, enfin pas seulement, c’est surtout pour faciliter le travail des snipers !
Mareuil, de fait, était habillé ce jour-là d’une manière qui hésitait imperceptiblement entre le clownesque assumé et le dandysme d’un ivrogne solitaire, exilé dans des irlandes de fatigue où il lui aurait importé d’abord de se plaire à lui-même et, à l'occasion, de porter beau pour la dame du téléphone, à la poste, en sortant à droite du pub.
Il nous a paru évident que « faciliter le travail des snipers » était une métaphore jusqu'au moment où de petits cercles parfaits ont troué la baie vitrée du salon, où l’un de nous a tâté avec une surprise indignée sa pommette explosée avant de se rassoir sur le divan, mort, et que Mareuil a hurlé :
-Tous à terre, nom de Dieu !

C'était à PolarLens, et c'était bien

samedi 11 mars 2017

Nous y voilà

Ah, nous y voilà...
Juste une précaution d'usage. Je n'ai aucune intention de voter pour Macron à aucun des (éventuels) deux tours. Mais il m'amuse de voir LR pris à son propre piège avec ce touite qui fait un peu scandale tant il emprunte à l'icono antisème oldschool. Depuis des années, LR et son avant-garde néo-réac qui prend parfois le faux nez de la gauche vallso-républicaniste fait peser le soupçon d'antisémitisme sur toute pensée radicale qui n'est pas convaincue du bien fondé de l'économie de marché et de la démocratie pourrie qui va avec.
Ils ont inventé pour ça un concept à la con, le pendant de l'islamophobie, qui serait l'islamogauchisme. 
Suivez le raisonnement assez simple, voire primaire, pour disqualifier ceux qui veulent expliquer que la misère sociale est peut-être encore un peu la cause de la violence dans les banlieues et de la radicalisation islamiste de certains: vous voulez , sales gauchistes, "excuser" la caillera (ah "la culture de l'excuse", lexie typique du Dico du parfait petit droitard);  or la caillera s'islamise à mort et devient antisémite:  donc défendre la caillera fait de vous un islamogauchiste, donc vous êtes antisémite. 
Bon, à ceux-là, je leur dis merde et ça m'en touche une sans bouger l'autre.
Mais ce qui m'amuse, c'est de voir LR, sous l'influence subliminale du néo-salazarisme de Fillon, renouer pour le coup avec un bon vieil inconscient bourgeois catholique: le Juif est un corps étranger, sa seule patrie c'est la finance cosmopolite (alors que ce qu'il nous faut, c'est une bonne vieille finance nationâââle phrançaise)
Bref, malgré des contorsions idéologiques droitardes pour excuser un racisme antiarabe, on en revient aux fondamentaux: l'antisémitisme français, depuis l'affaire Dreyfus, est d'abord et avant tout une spécialité de la droite française. Comme les jupes plissées bleu marine.

Le testament de Jessie Lamb

Finir à l'aube d'une heureuse insomnie, Le testament de Jessie Lamb, ce magnifique portrait de jeune fille dans un monde pré-apocalyptique où toute femme qui tombe enceinte meurt avec le bébé qu'elle porte à cause d'un virus, ce qui condamne l'humanité à moyen terme.
Rêver avec mélancolie et horreur (oui, on peut éprouver cet étrange mélange) aux "Sleeping beauties", le nom donné aux femmes que l'on plonge dans un coma artificiel définitif pour se donner la possibilité de mener à terme un foetus qui naîtra, de fait, d'une morte. 
Voir s'affronter les groupes écologistes ultra, les féministes, les scientifiques avec des alliances objectives et contradictoires sur fond d'émeutes dans un Royaume-Uni placé dans un futur très très proche.
Jessie Lamb est au coeur de ces affrontements. Elle a seize ans, son père est chercheur, elle est écolo, elle voit une tante célibataire et adorée souffrir du mal d'enfant et, littéralement, se suicider pour tenter de donner la vie. Elle-même, ayant bénéficié d'un implant contraceptif comme toute les filles de son âge, est partagée comme on l'est à seize ans entre le désir d'aimer et celui de mourir, entre l'histrionisme juvénile du martyre et le bonheur d'être au monde, de découvrir les plaisirs du sexe et de l'engagement (c'est la même chose) comme la volupté du sacrifice. On ne vous dit rien de plus de l'intrigue qui ménage un suspense psychologique tout en nuances raconté dans le journal de Jessie.
Ce roman de Jane Rogers soulève bien entendu ce qu'il est convenu aujourd'hui d'appeler les questions bioéthiques mais c'est somme toute secondaire. L'auteur s'inscrit ici dans la longue tradition de cette école anglaise de la SF "catastrophe" (Ballard, Priest, Brunner, etc..), un genre littéraire en soi, assez masculin au demeurant. Et même si l'on ne croit pas que les écrivains, au moment où ils écrivent, aient un sexe, le regard de Jane Rogers sur les enjeux contradictoires du désir, du plaisir, de la maternité, de la vie et de la mort, de l'une pouvant donner l'autre et de l'autre pouvant donner l'une, a quelque chose d'unique.
Ce qui est intéressant, poignant dans ce livre, outre le vieil affrontement en Eros et Thanatos dans la psyché d'une jeune fille qui veut changer le monde, c'est un regard sur les métamorphoses de l'amour au temps des catastrophes, toutes les formes d'amour. Il y a beaucoup de roman sur les catastrophes, ces temps-ci. Il y en a assez peu sur l'amour, le véritable, qui a toujours quelque chose de divin, ou, ne vexons personne, de transcendant. 
Je ne connaissais pas Jane Rogers,  je ne suis pas certain qu'elle soit mystique. Il n'empêche que comme tout véritable écrivain d'anticipation apocalyptique, elle donne, consciemment ou non, à son roman, l'allure d'un livre que l'on pourrait rajouter à la Bible. L'évangile selon Jessie, par exemple, dans lequel il serait question d'Annonciation, de peur, de sacrifice et de l'immense force de l'amour quand menacent les Ténèbres.
Le testament de Jessie Lamb de Jane Rogers ( traduction de Marion Roman, Folio, 2015)

vendredi 10 mars 2017

Rendez-vous à Lens ce week-end.

Pour la 21 ème édition de Polar Lens. Viendèze. Programme ici

Bonne chance à tous!

Il est de plus en plus évident que Fillon, c'est objectivement plus dangereux que Le Pen.
Parce que lui peut être élu avec un programme authentiquement national-conservateur, ethnique, et religieux sur le plan social (un projet disons de type salazariste) et ultraliberal sur le plan économique (thatchérien, comme on dit)
En plus, médiatiquement et historiquement (c'est devenu la même chose à l'époque du présent perpétuel debordien),  il ne sent pas le soufre lepéniste, il est présentable pour la bourgeoisie qui peut voter fasciste en se disant que non, il n'est pas aussi vulgaire et brutal que MLP et se donner la bonne conscience qui va avec. C'est le racisme poli, Fillon et c'est l'exploitation la plus éhontée qui sera vaguement tempérée par le bon vouloir de la charité des dames chaisières qui aura remplacé les aides sociales. 
Face à MLP, finalement, on comprend assez vite à qui on a à faire et son éventuelle élection plongerait le pays dans le désordre. Opposition dans la rue, chambre introuvable aux législatives. Avec Fillon,  ce sera l'étranglement ottoman: on aura l'impression que l'alternance gauche/droite habituelle aura été respectée, certes avec une droite un peu dure, mais bon. 
Alors que non, ce qui ce sera produit, ce sera une rupture historique entre la France issue du CNR et un néopétainisme assisté par ordinateur. 
Et tandis que se dressera de manière mécanique une partie "antifasciste" de la population encore un peu vivante en cas d'élection de MLP, cette même population, ne parvenant pas à qualifier Fillon pour ce qu'il est, pour son idéologie réelle, aura l'impression que ce sera un banal retour de la droite classique et se contentera, logiquement, d'une opposition classique elle aussi. 
Alors que nous serons en présence d'une figure à la fois très ancienne et complètement mutante: celle de l'Ordre Moral comme paravent terroriste du capitalisme. Bonne chance à tous, bonne chance aux pauvres, aux Arabes, aux femmes, aux gays mariés ou pas, aux poètes, aux zadistes, aux communistes, aux syndicalistes, aux malades, aux animaux, aux taulards, aux ouvriers, aux cancéreux économiquement faibles, aux filles enceintes sans trop l'avoir voulu, aux délocalisés, aux lycéens politisés, aux fumeurs d'herbe, aux glandeurs, bref, au sel de la terre.

jeudi 9 mars 2017

Une simple question d'honneur

Au moins, les Grecs, avec Syriza, ils auront essayé. Leur échec est digne, et même héroïque. Nous, on est assez cons pour se programmer un deuxième tour entre Aube dorée et la BCE.

mardi 7 mars 2017

En voyage

L’image contient peut-être : une personne ou plus
Dans la voiture 17 du Caen-Paris, sans doute à hauteur de Bernay, il s'aperçut que régnait un silence très particulier. Certes, il n'y avait pas grand monde, un couple âgé, trois lycéennes, un garçon assez jeune avec une casquette, une mère avec sa fillette de sept ou huit ans. Mais cela ne suffisait pas à expliquer l'atmosphère presque pesante. 
Et soudain, avec horreur, il comprit. Tout le monde...lisait. Et des livres en plus. Aucune consultation de smartphone, aucun casque qui envoyait de la musique directement dans le cortex, aucun écran d'ordinateur passant un film.
Il n'y avait donc que deux hypothèses possibles:
a) soit il était mort
b) soit il fallait appeler un exorciste, plusieurs même, pour accueillir tout ce petit monde à la Gare Saint-Lazare et empêcher que le virus ne se répande.
Il alla se réfugier dans les toilettes et, en tremblant, il sortit son portable.

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 78

(Et puis ça pourrait finir comme ça, et ce ne serait pas plus mal.)


"...mais j'ai eu l'imprudence de lire ce matin quelques feuilles publiques; soudain, une indolence, du poids de vingt atmosphères, s'est abattue sur moi, et je me suis arrêté devant l'épouvantable inutilité d'expliquer quoi que ce soit à qui que ce soit."

Charles Baudelaire, projet de préface aux Fleurs du Mal

Le bruit que le monde fera sans toi


Menteur de Rob Roberge, une autobiographie pour ne pas crever.


Qu’est-ce qu’un écrivain, au bout du compte, sinon un masochiste ? C’est-à-dire quelqu’un qui rêve de s’écorcher vif sous les yeux de lecteurs qui se moqueront de lui ou regarderont ses pirouettes douloureuses avec un mépris teinté de condescendance, cet autre nom du goût petit-bourgeois et sa haine de la littérature à cause de la charge subversive, déstabilisante qu’elle porte en elle quand elle remplit son cahier des charges, qui n’est pas de distraire madame Bovary et monsieur Prud’homme mais de provoquer en eux le dégoût car celui qui dégoûte le bourgeois aura gagné son paradis, comme le remarque quelque part dans son Journal,  le grand Léon Bloy, catholique furieux devant l’Eternel.
A ce titre, le livre de Rob Roberge, Menteur, sous-titré Un mémoire fait de son auteur un écrivain puisque son masochisme très concret le poussait, entre autre, à se masturber adolescent en suspendant des poids à ses testicules ou à se faire fouetter par sa femme légitime avec qui il forme un couple parfait, ce qui est on en conviendra, infiniment plus scandaleux que d’avoir recours à des professionnelles du gode-ceinture comme n’importe quel notaire de Montargis en goguette honteuse dans la capitale.
Rob Roberge était connu jusque là simplement des amateurs de romans noirs – on se souviendra de son Panne Sèche qui était aussi drôle que Menteur est livre poignant, une autobiographie à l’os, écrite par fragments comme on parle des fragments d’une grenade à fragmentation dont le but est de vous blesser sans vous tuer car il y a des blessures plus difficiles à supporter que la mort. C’est sans doute pour cela que l’idée du suicide rôde dans Menteur de Roberge comme une tentation qui permettrait enfin de se libérer d’une souffrance qui semble être là depuis la naissance.
On a parlé d’autobiographie avec Menteur, pas d’autofiction. L’autofiction est ce genre bâtard qui plait beaucoup parce qu’il ménage, derrière son apparente sincérité, la chèvre de l’aveu et le chou de la dissimulation. L’autobiographe ne triche pas. Il ne se met pas en scène. Il fait comme il peut avec les souvenirs qui veulent bien se laisser attraper. C’est la différence en Christine Angot et Louis Calaferte et que Calaferte soit infiniment moins lu que Christine Angot suffit à rendre l’époque haïssable.
Rob Roberge est né en 1966. Il vit toujours, aux dernières nouvelles. C’est assez miraculeux. Ce petit môme du Connecticut issu d’un couple de la middle-class américaine lui-même issu de grands-parents névrosés qui se tirent dessus et gardent un demi-siècle d’ordures dans leur maisons On pourra toujours après coup trouver toutes les métaphores possibles sur cette manie: inconscient refoulé, angoisse de la perte, culpabilité méphitique. Roberge, dans son livre, se garde bien de ce genre d’interprétations. Il est dans le fait brut, le rapport, le compte-rendu, le mémoire. Une maison pleine d’ordures, c’est juste une maison pleine d’ordures.
Très vite, Roberge se drogue bien qu’il soit assez vite diagnostiqué bipolaire. Il multiplie les commotions cérébrales et on lui explique vers les années 2000 que s’il continue, il va finir amnésique ou atteint de cette encéphalite chronique qui frappe les boxeurs ou les footballeurs américains. Alors, il se met à écrire Menteur qui nous fera naviguer de dates en dates sans ordre chronologique, par paragraphes qui vont de quelques lignes à quelques pages.
Parfois, ils se font échos et on espère une cohérence. Roberge, non, il espère juste ne pas perdre la boule avant d’avoir terminé. Alors il passe des années 70 aux année 2010 dans un va et vient constant. L’âge d’homme, aurait dit Leiris, autre autobiographe qui ne trichait pas, voisine avec le  sordide paradis des amours enfantines. Il a sept ans quand sa meilleure copine d’école est assassinée. Il en a quarante quand il essaie de rouvrir l’enquête sans que la police ait trop envie de se bouger pour ce type dont on ne sait pas si c’est un dingue, un junkie ou un écrivain qui joue à l’occasion dans des groupes de rocks ou cachetonne dans des universités paumées à donner des cours d’écriture créative.
Et, toujours, beaucoup de défonce, de médocs, de sexe, d’errance, de poésie, de sordide, d’émerveillements brefs et cruels puisqu’ils laissent entrevoir que la vie aurait pu être meilleure. Seuls les idiots sont équipés pour respirer, disait Cioran. Il faut croire que Roberge n’est pas un idiot, quand on suit le rythme de sa narration sibilant comme la respiration d’un mourant. Et qu’il est en plus un écrivain hors pair, c’est-à-dire dont la sincérité n’est pas une excuse pour ne pas transcender un témoignage par le style.
Il suffit de le voir parler de son passage dans une cellule de dégrisement à Sarasota(Juillet 91),  de son premier chagrin d’amour (Octobre 85), d’une cabane dans le désert (2009) où sur le point de se suicider, Roberge se contente d’écouter : « Le bruit que le monde fera sans toi. »
Il y a quelque chose d’un chemin de croix dans la vie de Roberge qui est né avec un défaut de fabrication qu’il n’a pas vraiment essayé de réparer, ou alors par l’écriture, mais un chemin de croix sans réelle rédemption, ce qui est assez rare dans la littérature américaine pour être signalé. Pourquoi plaindre alors cet alcoolique suicidaire,  ce psychotique, cet homme perdu ? Mais qui vous dit qu’il cherche à être plaint ? Ou racheté ?
Ce que veut Roberge, c’est juste vous dire qu’il appartient à la même espèce que vous, et qu’il faudra bien, hypocrite lecteur, mon frère, l’admettre, que ça te plaise ou non, et lui tendre la main.

Jérôme Leroy

Menteur de Rob Roberge (traduction de Nicolas Richard),  Gallimard.

lundi 6 mars 2017

Les cinq ans qui viennent

Allez-vous faire foutre, vous êtes vraiment trop cons. Je vous laisse avec Valérie Boyer et Eric Ciotti. Sans compter le solipsiste sarthois malhonnête et sa tea-party pétainiste. Moi, j'ai une bonne bibliothèque. Avec vue sur mer. Je vais passer les cinq ans qui viennent à faire une anthologie de la poésie française. 
Alors, vous ne m'en voudrez pas, mais bon, la vraie vie est ailleurs.


samedi 4 mars 2017

Quand faut y aller, faut y aller (2)

Entrer en communication avec le fantôme de Wilhelm Reich, lui demander les plans de la machine à orgone, en fabriquer une dizaine de bonbonnes. 
En pulvériser sur le Trocadéro et transformer le rassemblement en une gigantesque partouze où toutes les inhibitions sauteront, offrant le spectacle effroyable de jeunes femmes en Cyrillus se soumettant à des gang-bangs de notaires angevins, ou d'enfants versaillais en pull bleu marine se manustuprant devant leurs aïeules déjà dépoitraillées. 
Pour la documentation et les détails on pourra se reporter à ce bijou impubliable aujourd'hui (et de fait introuvable), Plein Gaz, de Charles Platt.

Quand faut y aller, faut y aller...



Le Trocadéro, quand faut y aller, faut y aller! Même pas le temps de finir le Saint-Honoré. 
C'est dur, un 6 février 34 le dimanche.

lundi 27 février 2017

Le répit de Michel Mohrt.

On a un peu connu Michel Mohrt (1914-2011). Il a accompagné nos premiers pas littéraires. Il nous reste des lettres, des dédicaces. 
A défaut d'être certain que cela intéresse qui que ce soit dans un avenir plus ou moins  proche où même les défenseurs de la Kulture Phrançouaise ont une fâcheuse tendance à s'exprimer sur les plateaux télés de manière mimétique, et avec le même goût du sang, que les "barbares" qu'ils prétendent combattre, on a été heureux que La Thébaïde d'Emmanuel Bluteau, un garçon assez aimable pour avoir réédité notre Orange de Malte, avec justement une lettre inédite de Michel Mohrt en postface, nous ait demandé de préfacer Le Répit, le premier roman de Mohrt qui n'avait pas été réédité depuis 1945, date de  sa parution.
 Extrait de la préface:
"La guerre est déclarée mais l’ennemi ne se décide pas. Alors, c’est l’attente, comme dans Un balcon en forêt de Julien Gracq ou Le désert des Tartares de Buzzatti. Mais le soleil de la Méditerranée, l’ivresse des sommets propre aux skieurs ne font pas de Lucien un mélancolique. Ce Celte à l’enfance bretonne a plutôt une morale du grand air. Il est désolé qu’un amour de rencontre ne connaisse pas la transparence bleue et fraiche du beau temps du côté de Saint-Malo ou de Dinard. Il n’est pas non plus forcément convaincu par ses brèves permissions qu’il y ait mieux à vivre que ce qu’il vit maintenant, malgré une légère impatience qui tient autant aux évènements qu’à son tempérament de jeune homme qui se cherche un destin.
Le Répit,  en fait, c’est plutôt l’histoire de grandes vacances miraculeusement prolongées même si on sait que la rentrée des classes se fera sous les rafales ennemies. En attendant, passons Noël dans un refuge de haute montagne avec sa section, portons des toasts à la victoire même si on sent bien que ce sera moins évident que ça en a l’air. En plus, il faudra se battre contre des Italiens, ce qui est toujours ennuyeux car ils sont tout de même extrêmement sympathiques.
Ne nous y trompons pas, cependant. Derrière la désinvolture de la forme et du fond, pour qui sait lire, la guerre reste une chose grave pour Michel Mohrt comme le prouvera la suite de son œuvre et notamment cette variante du Répit qu’est La campagne d’Italie (1965) qui se termine par cette phrase mythique : « On ne s’en remettra jamais. »
Il faut dire que 1940 s’est confondu avec un effondrement de la France entière qui a marqué la jeunesse de l’auteur et elle a  donné le sujet de deux de ses romans les plus ambitieux, Mon royaume pour un cheval et La guerre civile (disponibles en Folio). 
En exergue de La guerre civile, on peut lire ces lignes de  Chateaubriand: « Le monde était bouleversé mais il arrive que le retentissement des catastrophes publiques, en se mêlant aux joies de la jeunesse, en redouble le charme ; on se livre d’autant plus aux plaisirs qu’on se sent près de les perdre. » 
Elles résument parfaitement, aussi, l’atmosphère si particulière qui se dégage du Répit.
 

Jérôme Leroy

Russie noire, très noire


Russie noire, très noire.

Un reportage sur le crime organisé et un roman noir forment les deux premiers titres de la collection Zapoï.



Depuis quelques temps, déjà, il semblerait que la Russie se soit de nouveau invitée dans l’actualité. On voit la main de Moscou en Ukraine, en Syrie et même dans les dernières élections américaines. La personne de Poutine, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle suscite des réactions contrastées aussi bien dans notre personnel politique que dans les médias, n’y est pas pour rien. Incarnant de manière subliminale la figure de l’homme fort, redoutée ou désirée, Poutine cache de fait la réalité d’une société que l’on connait bien mal par une représentation qui se résume à quelques clichés hérités du stalinisme et la guerre froide, comme autant de persistances rétiniennes du monde d’avant la chute du Mur. Le KGB a été remplacé par le FSB et la Nomenklatura  par la figure de ces oligarques qui viennent se reposer sur la Côte d’Azur et achètent des clubs de foot de la Champion’s League  après s’être partagé dans un Yalta à usage interne les ressources naturelles et le patrimoine industriel.
C’est un peu court et c’est pour cela que la collection Zapoï aux éditions de La Manufacture de livres permettra au lecteur curieux d’aborder la réalité russe par les marges du mauvais genre ou de l’enquête journalistique, façon reporter gonzo post-soviétique, en pleine immersion dans son sujet. On rappellera que « zapoï », difficilement traduisible en français car ce mot ne peut exister qu’en Russie comme le spleen ne peut exister qu’en Angleterre ou la saudade au Portugal, renvoie à une sorte d’ivresse errante où des hommes boivent sans discontinuer pendant plusieurs jours avant de reprendre plus ou moins conscience avec une gueule de bois monumentale dans un lieu parfois assez éloigné de leur point de départ. Le zapoï comporte également une forte connotation de rupture avec l’ordre établi mais comme, manifestement, dans les deux premiers titres de cette collection, l’ordre est aussi un désordre proche de cet « anarchisme du pouvoir » dont parlait Pasolini  à propos de Salo ou les cent vingt journées de Sodome, on peut estimer que c’est la société russe dans son ensemble qui est sous le signe du « zapoï ».
C’est en tout cas l’impression que l’on éprouve en lisant Banditsky ! d’Andreï Constantinov, sous-titré « chroniques du crime organisé à Saint-Pétersbourg ». « Organisé » n’est pas ici un vain mot car il faut savoir que si la société russe n’a pas attendu le communisme pour se caractériser par la bureaucratie, le monde du crime n’échappe pas non plus à ce tropisme, à cette différence notable que sa bureaucratie à lui est extrêmement efficace. L’auteur de cette enquête, interprète dans une brigade parachutiste à l’époque soviétique puis journaliste, a le goût du terrain et sait de quoi il parle. Il montre que le Milieu pétersbourgeois se caractérise par toute une série de codes, de règles,  de hiérarchies d’autant plus subtiles et complexes que tout cela est évidemment non écrit.
Il y a d’abord, historiquement, la différence entre les Voleurs et les Bandits. Ce serait une grave erreur d’y voir des synonymes : « Cette distinction n’est pas une coquetterie d’historien, nous dit Constantinov, la prévalence de Bandits ou de Voleurs dans une région détermine le type de criminalité locale et son influence sur la vie des affaires, la vie économique et la vie politique. » Pour aller vite, les Voleurs aiment l’ordre et les spécialisations. Ils sont les héritiers de la Cour des Miracles de l’époque des tsars qui a été obligée de se structurer sous la période stalinienne dans les Goulags pour pouvoir tenir et ils contrôlent aujourd’hui encore les prisons. Les Bandits, eux, sont des hommes nouveaux, des racketteurs qui proposent des « Toits », c’est à dire des protections et n’hésitent pas, par exemple, à monter de faux règlements de compte avec des balles à blanc pour prouver que leur présence est indispensable. Inutile de dire que les Voleurs les tiennent en piètre considération.  En fait, tout allait beaucoup mieux à l’époque du communisme pour ce petit monde puisque le crime n’existait officiellement pas et que de fait, la police les ignorait complètement tant qu’ils ne se mêlaient pas de contester le bien fondé du marxisme-léninisme.
C’est à partir des années 80 que les choses changent et virent à la confusion des genres. Il faut lire la description que fait Constantinov de la contamination mutuelle de la pègre, de la police et de la justice pour déboucher dans les années 90 sur une véritable guerre civile entre l’Etat et le Milieu qui ne trouverait aujourd’hui comme point de comparaison que la situation du gouvernement mexicain face aux Cartels.  On en était au point où prendre la place des politiques était parfois plus facile comme dans l’histoire emblématique de ce truand qui trouve qu’ils coûtent trop cher à corrompre et qui se fait élire pour légaliser ses affaires.
On pourra, pour compléter ce tableau et passer en quelques sortes aux travaux pratiques, lire Guerre, le roman noir de Vladimir Kozlov qui se passe dans une ville de province russe complètement corrompue qui n’est pas sans rappeler la Poisonville dans Moisson Rouge de Dashiell Hammett. Les flics y sont de fait des gangsters en uniforme et font régner un ordre maffieux. Pour leur faire face, une bande de jeunes gens bien sympathiques mais avec quarante ans de retard mime les groupes de la lutte armée en Europe de l’Ouest, façon Brigades rouges et commence à attaquer la police tout en méditant sur les métamorphoses de l’anarchisme à travers les âges. Guerre est un microcosme parfait de la société russe, avec ses étudiants sans avenir qui se rêvent en bande à Bonnot, ses illuminés religieux ruraux post-tolstoïens, ses nouveaux riches arrogants, ses journalistes à bout de souffle, ses politiques médiocres dans le meilleur des cas, abjects dans les pires .
 Kozlov, en bon écrivain comportementaliste, a le désespoir sec et pratique la suspension de jugement. Au lecteur de se débrouiller pour trouver, au long de ce récit inspiré de faits réels des années 2010, les bons et les méchants dans une ville où les filles se livrent à des concours de pipes dans les boites de nuits tandis qu’on juge, non sans mal, des policiers pour actes de torture.
« -Quelqu’un a une idée sur la façon de s’y prendre ? » demande à un moment un personnage de Guerre. On ne saurait  poser meilleure question sans réponse  à propos de la Russie telle qu’elle apparaît dans ces deux titres de Zapoï, à la fois terrifiante, noire et fataliste.

Jérôme Leroy

Banditsky ! d’Andreï Constantinov (traduction de Vincent Deyvaux) et Guerre de Vladimir Kozlov (traduction de Thierry Marignac),  Collection Zapoï, La Manufacture de Livres.
(paru sur Causeur.fr)

dimanche 26 février 2017

Un peu tard dans la saison sur RFI



Précautions d'usage avec le fumier

A ceux qui vont s'indigner ce soir à cause des manifs violentes des coeurs purs contre le FN à Nantes et chialer parce que "ça ferait le jeu du FN", je voudrais rappeler le pétainisme fielleux de Pernaut. Lui,  il a installé durablement un FN normalisé, tellement normalisé chez les vieillards obsidionaux et autres Bovarys pavillonnaires et rurbanisées. 
Alors vous ne me ferez pas pleurer sur les pavés des Black blocs sur des autobus poujadistes. 
Et si un avait pu tomber sur la tronche de Pernaut, le bonheur et la justice immanente eurent été complets.
Zad for ever, Pernaut fasciste.

samedi 25 février 2017

Art poétique

"Entre les mains pas si gentilles de Dan Fante, la poésie tient plus de la chirurgie ou de la salle de musculation que de la peinture ou de la musique"
Joyce Fante, préface à De l'alcool dur et du génie

Enfin! Celui-là, ça faisait un bout de temps qu'on le cherchait. Un bouquiniste, à Rouen, et pour moins cher qu'un quotidien social-libéral. On est content, en plus, parce que pour l'instant, on a surtout testé la première partie du programme, à vrai dire.

Un peu tard dans la saison dans L'Huma



mardi 21 février 2017

L'hypothèse cap-verdienne, 2

Rubrique allez vous faire foutre, moi je vais me casser au Cap Vert. (2)
Vous vous souvenez dans vos manuels, les gens, du 9 février 1934? Après la tentative de poutche des nationalistes le 6, deux cortèges défilent en masse pour protester contre le fascisme. Il y a la SFIO et le PC. Sans que les appareils aient trop vu venir le truc, les deux manifs fusionnent fraternellement. Deux ans après c'est le Front Populaire. Maintenant, on a Mélenchon et Hamon . Voilà.
"Não sou nada.
Nunca serei nada.
Não posso querer ser nada.
À parte isso, tenho em mim todos os sonhos do mundo."

L'hypothèse cap-verdienne, 1

La gauche court au suicide, donc, alors qu'elle avait sa chance. 
Au même moment, je m'aperçois que la capitale du Cap-Vert s'appelle Plage. 
Et qu'en plus, on y parle portugais.
Alors vous savez quoi? Allez vous faire foutre.

dimanche 19 février 2017

Rob Roberge

Il ne sort que le 23 février mais guettez-le. Les amateurs du genre se souviendront de sa série noire et de deux titres chez 13 ème note. Là, on est dans quelque chose de très grand, vraiment. Une autobiographie à l'os, fragmentée comme on parle de fragments dans une grenade à fragmentation. On progresse par dates, en moments aussi désordonnés que la vie de l'auteur. On progresse, c'est une manière de parler, on assiste surtout au long calvaire d'un homme né dans les sixties et qui sans complaisance raconte tout sur le sexe, la drogue, la famille, le rock, l'écriture, la peur panique de la solitude et la folie qui rôde. On n'avait pas lu un tel exercice de sincérité depuis un Calaferte ou un Fred Exley.

(C'est vrai que c'est le premier qui fait un mal de chien. Après, on s'en remet. On regretterait presque de s'en remettre, d'ailleurs.)

#henrimichaux2017

"La mer résout toutes les difficultés."
Henri Michaux, Ecuador

vendredi 17 février 2017

A demain, camarade!


A demain, camarade…

Guy Béziade  était un camarade de la cellule Saint-Maurice, à Lille. Il était né en 1925 et il aurait eu 93 ans en octobre prochain. Quand un communiste atteint cet âge-là, il y a de fortes chances pour qu’il ait été résistant. C’était le cas de Guy Béziade, commandant FTPF. Quand des historiens bourgeois venaient nous expliquer, à nous les communistes, comme c’est la mode depuis quelques années, que le communisme et le fascisme, c’est la même chose, qu’il est possible de mettre un signe égal entre stalinisme et nazisme, je ne pouvais m’empêcher de penser à Guy. Je n’avais pas besoin de manuel d’histoire ou de relire Les Communistes d’Aragon. Non, Guy était là, avec son sourire et ses yeux malicieux où il y avait cette gaieté qui appartient seulement à ceux qui ont connu et vu beaucoup de souffrances, de luttes mais savent que seul l’optimisme est révolutionnaire. Guy était la preuve vivante que les communistes et les fascistes, ce n’est pas la même chose, que les communistes de la génération de Guy, pendant les années noires, étaient ceux qu’on fusillait et qu’on déportait tandis que ceux d’en face étaient de l’autre côté de la matraque, du peloton d’exécution, de la barricade. Qu’entre les fascistes et nous, il y a du sang. Et que quand un fasciste meurt à l’âge de Guy, on va éviter chez ses amis de trop s’attarder sur ce qu’il faisait entre 39 et 44.
Ce sont de vieilles histoires ? Peut-être, ou alors peut-être pas. Il existe aujourd’hui en France et particulièrement dans notre région un parti d’extrême-droite qui, paraît-il, a changé. Je ne sais pas. Je sais juste que lorsqu’on regardait la composition du bureau politique de ce parti-là il y a encore quinze ans, on trouvait la fine fleur de la Collaboration. Chez nous, on n’a pas besoin de cacher ou d’oublier ce qu’ont fait nos camarades de l’âge de Guy. Au contraire, on peut en être fier.
Guy était bien entendu convaincu que tout cela n’était pas de vieilles histoires, lui. La preuve, il est allé jusqu’au bout à la rencontre de la jeunesse dans les écoles et ailleurs. Pas en donneur de leçons. Le catéchisme, même rouge, ce n’était pas le genre de la maison. Non, juste pour leur dire, aux jeunes, qu’il fallait faire attention, que si l’histoire ne se répétait jamais de la même manière, il y a néanmoins toujours à l’œuvre des gens pour qui la liberté, l’égalité et la fraternité sont des leurres, ou alors des sports qu’on ne devrait pratiquer qu’entre gens du même monde, qu’une société se doit d’être hiérarchisée avec ceux qui commandent et ceux qui obéissent.
Je n’ai pas l’intention de raconter ici la vie de Guy, son héroïsme discret que d’autres ont mieux connu que moi dans la Résistance, les luttes syndicales avec la CGT, les combats anticolonialistes, bref, tout ce qui fait que nous n’avons pas aujourd’hui, grâce à des camarades comme lui, de raison de baisser les yeux quand on parle du communisme, quand on nous appelle communistes. Bien au contraire.
Avec Guy (à droite) et Pierre-André Charret, tous les deux résistants FTP
Il va me manquer comme il va manquer à la cellule Saint-Maurice parce que nous ne passerons plus chez lui pour lui remettre sa carte ou l’emmener comme chaque 8 mai pour honorer, au carré des fusillés, la mémoire des camarades tombés à Lille pendant l’Occupation. C’est à une de ces occasions, en 2014, je m’en souviens très bien, qu’il m’a glissé à l’oreille alors que les gerbes étaient déposées : « Si les copains se réveillaient aujourd'hui, ils verraient qu'il y a encore du boulot. »  
Alors, maintenant, passe-leur le bonjour et dis-leur bien qu’on va essayer de faire de notre mieux.
A demain, camarade.
(Paru dans Liberté Hebdo, le petit canard rouge du Nord, le 17 février)