mardi 23 août 2016

lundi 22 août 2016

Macha ou l'évasion, J-4

De 14 ans à pas d'âge, Macha arrive le 25 août. Et elle n'est pas contente.

dimanche 21 août 2016

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 67

"Rideau

Parfois la fatigue a la netteté
d'une carte d'état major, parfois
elle est floue, un fantôme
dans le brouillard.
Mais il n'y a pas de fantômes,
au milieu de cette nuit si ce n'est
ces joggers le long du parc
et des mots qui passent comme sonate,
notice, tisane, attendre.
Attendre dans un bar
ne coûte rien à part
l'effort de grignoter des choses salées
en buvant des douzaines de dés à coudre
de l'une ou l'autre boisson alcoolisée.
Attendre ne coûte rien
surtout si l'on n'attend personne,
ou un fantôme
et vivre alors c'est s'amuser
à compter les pattes d'une mouche en vol,
à défaut de les lui arracher
ou de se mettre soi-même, enfin, à voler."


Francis Dannemark, Dans les jardins mouillés (Cadex, 1995)



Fra

Voilà, voilà, voilà...

"Les idéologues français des années 1990-2010, fort occupés à dénoncer, le plus souvent après la bataille, les méfaits du communisme vaincu, ont oublié de voir ce que leur pays avait perdu avec le PCF. Une immense machine culturelle qui faisait vivre, dans les deux tiers laïques de la France, en milieu populaire, la foi dans le progrès, dans l’éducation, c’est-à-dire au fond le meilleur de la culture bourgeoise, sans oublier la confiance en l’universel et le refus de la xénophobie"
Emmanuel Todd, Qui est Charlie?


"La bourgeoisie réactionnaire a partout eu soin d'attiser les haines religieuses - et elle commence à le faire chez nous - pour attirer de ce côté l'attention des masses. (...)Nous lui opposerons dans tous les cas une propagande calme, ferme, patiente, qui se refuse à exciter des désaccords secondaires. "
Lénine, Socialisme et religion

samedi 20 août 2016

Modesty Blaise: mes vacances chez les bouquinistes, 3


On ne devrait jamais prêter ses livres, surtout quand on ne sait plus à qui. J’avais désespéré un jour de retrouver les trois aventures de Modesty Blaise, rééditées dans la mythique collection Grands détectives de 10/18 dirigée alors par le regretté Jean-Claude Zylberstein. D’autant plus que les couvertures étaient des reproductions des admirables « grands nus américains » de Tom Wesselman. Et les voilà, toutes les trois, dans les bacs de Gibert, à un euro pièce. Comment résister ?
On sait qu’une des spécialités de l’Angleterre étaient les espions, en littérature comme dans la vie. Ils ont pratiquement inventé le genre avec Conrad. Et grâce à James Bond et Ian Fleming, ils se sont persuadés qu’ils étaient toujours une grande nation après la deuxième guerre mondiale. Bien sûr, la chute du Mur de Berlin a changé la donne : le Smiley de John Le Carré doit mainteant faire les mots croisés du Times tandis que 007 coule une retraire heureuse en pêchant la truite dans les torrents du Devon.
Mais qu’est devenue Modesty Blaise ? Au milieu des années 60, Peter O’Donnell avait créé ce petit bout de femme blonde de 26 ans, agent occasionnel de l’Intelligence Service. Il faut relire ses aventures aujourd’hui en l’imaginant sous les traits de Monica Vitti, la sublimissime Monica Vitti qui joua son rôle dans le film de Losey en 1966. On goûtera dans les romans de O’Donnell tout le charme acidulé de cette Betty Boop de l’espionnage. Son état civil est trouble : apatride, elle avait déjà pris sa retraite après avoir fait fortune de manière parfaitement illégale, quand le Royaume-Uni fit appel à ses talents.
Bien sûr, elle incarne un idéal parfait d’humanité : elle est belle, elle maîtrise les arts martiaux et elle aime l’art moderne. Elle utilise de préférence le pistolet de calibre 32 et son mythique kongo, espèce de petite massue redoutable qu’elle cache tantôt dans son abondant chignon tantôt dans son sac à main. Aussi compétente que le commandant Bond, elle dispose néanmoins d’un atout supplémentaire qu’elle nomme elle-même « le coup du clouage ». Cela consiste à montrer ses seins à ses agresseurs qui marquent toujours un temps d’arrêt en contemplant le fascinant spectacle. De là à penser que les Femen ont lu Peter O’Donnell... En trois romans, Modesty a sillonné le(s) globe(s) et même un peu plus car l’auteur semble avoir une prédilection pour les pays imaginaires, les émirats improbables et les républiques hypothétiques.
Il est facile de mépriser le roman d’espionnage en repérant ses sempiternels ingrédients : exotisme, action, un peu de sexe et un soupçon de sadisme. On oublie simplement que peu d’auteurs ont su exactement doser le tout. Peter O’Donnell est de ceux-là. Aucun alibi intellectuel ne vient troubler chez lui le pur plaisir du romanesque. Un véritable savoir-faire est présent à chaque page dans l’humour et le rythme donnés à ces contes de fées sixties. Alors si vous voulez une femme pour l’été, emmenez-là avec vous. Mais attention, elle n’est pas facile et certains lui trouveront peut-être, malgré son sex-appeal, un défaut rédhibitoire : elle roule elle-même ses cigarettes.
Modesty Blaise, Modesty Blaise et l’homme-montagne, Modesty Blaise et les affreux
de Peter O’Donnell (10-18, Gibert, un euro pièce)

vendredi 19 août 2016

Wilhelm Reich 2017

Ecoute petit homme et ne t'en laisse plus compter.
Il faut installer des machines à orgone, partout. On éclairera les villes avec nos orgasmes et on sera beaucoup plus coule, vous verrez.

Le nouveau socialisme des imbéciles

Candidat identitaire, amoureux de la Phrance éternelle et de ses racines chrétiennes, qui pourfend l'islamogauchisme mais qui sait qu'un sou, c'est un sou.
Il ne devrait pas être très compliqué de dater le moment où l'identité est devenue le sujet central de la vie politique. On s'apercevrait sans trop de mal que cela correspond à une phase de crise aiguë du capitalisme. 
Consciemment ou pas, avec des idiots utiles comme relais intellectuels ou pas, il arrive à faire croire à un peuple pourtant cartésien que le problème de ces derniers jours, par exemple, c'est la tenue des femmes sur une plage, pas les enfants, 1 sur 3 dans un pays riche comme la France, qui ne la voient jamais, la plage. Il arrive à faire croire que ce qui a changé ou va changer leur mode de vie, les menacer, les tuer peut-être,  c'est une religion aussi agressive soit-elle dans sa forme intégriste, et pas les lois et les réformes régressives qui leur donnent toujours moins de droits dans le travail, la santé, les minima sociaux. 
Ce ne sont pas les barbus qui ont créé les centre villes interdits aux pauvres, les villages désertés, les zones commerciales qui défigurent l'entrée de toutes les villes françaises, les autoentrepreneurs, les working poors, les licenciements massifs, la désindustrialisation, les parachutes dorés, des pays entiers asservis par le FMI ou Bruxelles, les catastrophes écologiques, les accidents nucléaires, les vies changées en survie.
A la limite, ils en sont la conséquence. De même que Daesh est la conséquence des politiques néocons et prédatrices au Levant.
Alors, rester de gauche, ou même simplement rester républicain, va consister à ne pas confondre la cause et la conséquence, à tenter de faire comprendre aux gens qu'ils se trompent de colère et que pour reprendre une phrase jadis utilisée pour l'antisémitisme par August Bebel": "L'identitarisme, et son corollaire à la mode, l'islamophobie, sont le socialisme des imbéciles."

Bref, j'ai tout de même l'impression, avec quelques uns de mes camarades, qu'il y a beaucoup plus de mômes qui ne vont pas à la mer 80 ans après le Front Populaire que de femmes en burkini.Alors discutez tant que vous voulez des sujets imposés par la droite identitaire dure qui n'a rien à battre du social et dont la laïcité est un tout petit cache sexe pour un bon vieux racisme antiarabe mais ce sera sans nous. On a un autre calendrier, comme on dit de nos jours.
 

mardi 16 août 2016

Fin de saison

Les phrases que bientôt nous ne prononcerons plus
J'ai de l'argent dans le bermuda.
Je t'attends dans l'eau
T'as pas vu mon panama
C'est l'heure des papillons tu viens
Le retour du mini short c'est quand même pas mal
Tu crois qu'on est combien à lire Pirotte par ici
Ne t'endors pas au soleil
Elles sont tellement bonnes ces figues que ça devrait être un péché
N'écoute jamais rien en cinq lettres
Attends il y a encore un peu de soleil
Qu' est ce que tu fais Rien


8/16

lundi 15 août 2016

Koímêsis






Ce couple, assez hipster, si ce n'est le fichu sur la tête de la fille qui ressort de la Panaghia Katapoliani hier soir au milieu de la foule et qui te donne, tout naturellement, un morceau de pain béni, du vrai pain, pour rompre le jeûne puisque demain, c'est la Dormition de la Vierge et que c'est la fin de l'année dans le rite byzantin.
Ce matin, dans le Kastro, les fanfares, les cloches, les processions, les prières scandées, les jeunes femmes entraperçues qui embrassent les reliques dorées dans l'ombre des chapelles aux petits dômes bleus, entre deux terrasses, deux bougainvillées, les ruelles saturées d'encens et de pétales jaunes donnés aux passants.
Et puis, tout proche mais invisible depuis la ville blanche éblouie, ombreuse et tortueuse, toutes les demi-heures sur le port, le concert des sirènes de tous les bateaux.
Il y a quand même quelque chose de puissamment érotique, donc vrai, dans tout ça, dans cette journée orientale, chaude, qui va célébrer la montée heureuse au ciel de la mère d'un Dieu.

jeudi 11 août 2016

Edmund Cooper, mes vacances chez les bouquinistes, 2

 "Chers amis, ne vous imaginez pas que le Survivant a décidé de nous choquer. Cela peut paraître répugnant aujourd’hui, mais les hommes d’autrefois gaspillaient vraiment la plus grande partie de leur temps à travailler ! » Le survivant en question s’appelle John Markham et il est le héros de Pygmalion 2113, un roman du trop oublié Edmund Cooper, un de ces auteurs qui fit de la Grande-Bretagne une des terres d’élection de la SF apocalyptique des années 50 aux années 70 avec des noms aussi importants que John Brunner, J.G. Ballard, Brian Aldiss ou encore Michaël Moorcock.
Pygmalion 2113, dont on préfèrera le titre original, Deadly image, à la fois plus poétique, plus juste et beaucoup moins série B, est une dystopie ambiguë ou une utopie ratée de peu, et c’est ce qui en fait l’intérêt aujourd’hui. Il y a peu de place en effet désormais, dans la littérature d’anticipation ou les projections des futurologues divers, pour la nuance. On est soit dans la vénération post-humaniste qui permettra un homme augmenté, la foi prométhéenne béate dans le progrès technologique qui nous sortira des crises écologiques, soit dans l’angoisse apocalyptique de la fin du monde programmée ou, dans le meilleur des cas, dans une société condamnée à subir la dictature d’une caste d’hyper-riches régnant depuis des résidences sécurisées sur une foule de miséreux en proie à tous les maux de la terre.
Edmund Cooper, dans Pygmalion 2013, qui est écrit en 1958, imagine, guerre froide oblige, un conflit nucléaire généralisé qui se produit le jour de Noël 1967. John Markham, ingénieur chargé de superviser les dépôts souterrains frigorifiques de nourriture prévus en cas de guerre atomique,  est ainsi coincé en hibernation pour un bon siècle et demi.
Quand il est réanimé miraculeusement, il se retrouve dans le Londres du XXIIème siècle qui est une société à la fois malthusienne et hédoniste. On fait le moins d’enfants possible, la plupart naissant avec d’affreuses malformations. L’humanité est réduite à quelques centaines de milliers de personnes qui vivent dans le luxe et la liberté sexuelle la plus totale. Ils se livrent pour l’essentiel à la poésie, la peinture, la danse. La plupart des tâches ménagères mais aussi médicales, administratives et même politiques sont assurées par des androïdes et John Markham se voit offrir Marion-A qui, charmante attention, a les traits de sa femme défunte.
Tout le problème, évidemment, est que John Markham, qui porte d’ailleurs visiblement les propres valeurs de l’auteur, passe dans ce monde pour un psychorigide passéiste. On lui pardonne dans un premier temps parce qu’il est le vivant témoignage d’un passé barbare et les autorités ferment les yeux sur ses rencontres avec les Fugitifs, les derniers rebelles à ce meilleur des mondes. La surveillance et la répression sont évidemment tout en douceur, assurées par des androïdes psychiatres et des agents de la PsychoProp qui, quand vous allez vraiment trop mal – par exemple si vous montrez un attachement excessif à votre partenaire sexuel – vous reprogramment grâce à la sacro-sainte Analyse. Markham, lui, et c’est un des aspects les plus intéressants du livre, hésite longtemps avant de faire le choix de la dissidence. Les aspects choquants de ce monde ne sont-ils pas largement compensés si on songe au cauchemar dans lequel a fini le précédent ?
Pourtant, assez vite, il découvre que cette société a laissé de facto le pouvoir aux androïdes puisque même le Premier ministre du président de la République de Londres en est un. Ensuite, il ne peut s’empêcher, presque malgré lui, d’humaniser Marion-A, son androïde de compagnie, qui elle-même devient sensible à celui qui ne devrait être qu’un maître, maître qu’elle est par ailleurs chargée de surveiller.
Cooper saisit ainsi le moment clé où une société est sur le point de se laisser dominer, essentiellement par paresse, par lassitude de sa propre humanité, par la technologie qu’elle a elle-même mise en place. On croira ou pas à la révolte finale, il n’en demeure pas moins que les problèmes posés, celui du choix entre une liberté inégalitaire et dangereuse contre un bonheur pas si insoutenable que ça, demeurent.
Si Pygmalion 2113, ce qui arrive souvent aux romans de SF du passé, a vieilli, c’est essentiellement à cause de sa traduction quand par exemple on parle de « films d’amour passionnés » alors qu’il s’agit visiblement de pornographie. Mais pour le reste, on ne pourra que s’étonner de l’acuité d’une réflexion qui ne pèse jamais  sur une narration par ailleurs des plus efficaces.
Pygmalion 2113, d’Edmund Cooper (J’ai Lu, 1973, Vielle-Bourse, Lille)
paru sur Causeur.fr

mardi 9 août 2016

Un été avec Sam Hamill


"Enterrant nos morts, nous écrivons nos vies
à l’encre sympathique, le paysage défile
juste derrière la fenêtre, le lac perdu
de l’enfance est vite suivi des falaises de granit
du divorce, et avant que l’on s’en rende compte
il ne reste rien, sinon des photos
légèrement floues, une vague notation visuelle
liée aux vallées peintes par les Tamaracks
quelque part à l’ouest de Missoula
C’était en quelle année, bon dieu,
et « Tu-te-rappelles ? »
Est un jeu pour passer le temps."

Sam Hamill , Ce que l'eau sait (anthologie bilingue), extrait de "Destination zéro"  (Le temps des cerises)

De la poésie américaine, lyrique et engagée comme on aime. Mesurer aussi, au passage, la chance que la France soit un pays qui traduit autant la littérature étrangère, ce qu'on ne lui rend pas forcément ou pas avec cette curiosité.

lundi 8 août 2016

No Borders: riches, beaux et intelligents.

N'allez pas croire que je deviens anar ou gauchiste mais quand même, ce que je lis dans la presse ici et là sur les No Borders me laisse perplexe
1) Ce serait "des jeunes de bonne famille". Il est où le problème? Quand t'es de bonne famille, t'as juste le droit d'empêcher les homos de se marier, ou quoi?
2) Ils connaîtraient le droit "sur le bout des doigts." Il faudrait qu'ils s'excusent d'avoir été bons élèves et de ne pas mettre leurs compétences au service de l'optimisation fiscale de la boîte de leur papa ou de leur tonton?
3) Ils n'auraient "pas de chef" et "refuseraient de parler à la presse". Là, je reconnais, c'est hyperanxiogène pour le larbinat contemporain.
4) Ils "endoctrineraient les migrants". Bah au moins, ils ne vont pas leur dire de foncer dans la foule avec un camion ou une machette au nom d'Allah et de Daesh. Ils vont éventuellement leur conseiller de brûler des banques ou des agences d'intérim déjà prêtes à les employer comme esclaves. C'est tout de même plus constructif.
Bref, ce ne sont pas spécialement mes potes, les No Borders, (même si je préfère un jeune No Border à un jeune trader),  on pourrait par exemple leur reprocher de ne pas s'apercevoir que les capitaux circulent librement grâce à des mots d'ordre qui ressemblent aux leurs, mais si on pouvait éviter les arguments poujadisto-marcelinesques pour les discréditer, ça m'arrangerait. Je ne vais pas commencer à virer activiste à cinquante piges et mèche..

Sagan, mes vacances chez les bouquinistes, 1



Comme tous les auteurs ayant joui d’une grande faveur de leur vivant qui devait autant au public qu’à la critique moutonnière, Françoise Sagan est à la fois menacée par un danger posthume et par un malentendu.
Le danger posthume s’appelle l’oubli en trompe-l’œil mais l’oubli tout de même. On connaît votre nom, on ne vous lit plus. Vous n’avez même pas la possibilité de vous réfugier dans les manuels ou les travaux universitaires car on ne vous prend pas au sérieux. Sagan ? Vous n’y pensez pas ? Trop légère ! Panoplie littéraire ! Phénomène de foire ! Aucune profondeur ! Aucune remise en question du roman ! Parlez-nous plutôt de Duras ! Alors ça, oui ! Souffrance ! Parole oraculaire ! Faites-moi plutôt votre thèse sur Duras! L’alcoolisme chez Duras, tenez ! Sagan buvait aussi ? Mais ce n’est pas la même chose. Sagan buvait pour faire la fête, d’ailleurs elle boit du champagne et du whisky ! Légèreté insoutenable ! Tandis que Duras, c’est le gros rouge qui tache. L’alcoolisme coupable, honteux. Très bavard, en même temps, ce qui est toujours utile pour une étude universitaire… Alors oubliez Sagan ! Duras vous-dis-je !
Le malentendu sur Sagan découle de là. On n’imagine pas que Sagan soit autre chose que cette créature surdouée aux pieds nus surgie des fifties, le « charmant petit monstre » décelé par Mauriac. Et ensuite qu’elle vieillisse avec son public composé majoritairement de cette bourgeoisie des seventies, celle qui se tuait sur la départementale des Choses de la vie ou passait ses vacances à l’Hôtel de la Plage.
C’est oublier une règle fondamentale du succès pour les grands écrivains. Le succès est toujours un malentendu. Prenez Modiano, par exemple. Normalement, qui aurait dû s’intéresser à ces histoires où il ne se passe rien, ces errances dans des quartiers désertés, ces personnages qui se ressemblent tous ? Pas grand monde alors qu’on voit bien pourquoi Musso ou Levy, ça plaît. C’est fabriqué pour ça, en laboratoire. René Julliard, qui a lancé Sagan à 17 ans avec Bonjour tristesse, avait fait la même chose avec Minou Drouet à la même époque. Mais voilà, Sagan, ça a continué. Elle en était même la première étonnée. Et de cet étonnement, elle fait part dans Des bleus à l’âme.
Le livre paraît en 1972 aux éditions Flammarion. Sagan a 37 ans, une dizaine de titres derrière elle, qui sont autant de succès. Elle fait partie du paysage. Elle est bien à sa place, au premier rang, sur la photo de classe de la république des lettres. Alors, elle décide de déconstruire son mythe. La déconstruction, dans les années 70, c’est à la mode. On déconstruit les villes, le roman, la politique. On est après 68, il faut dire. Mais Sagan, dans Des bleus à l’âme va déconstruire avec ironie, humour, histoire de faire passer ses angoisses : « Attention à la gaieté. Je me méfie de cette douce euphorie qui, après un dur départ, saisit un écrivain au bout de deux ou trois chapitres et qui lui fait marmonner des choses comme : “Tiens, tiens, la mécanique s’est remise en marche !” -”Tiens, tiens, ça repart.”. Phrases modestes de mécanicien, certes, mais parfois suivies de : “Tiens, tiens, je ne serai pas obligé de me tuer.” (phrase plus lyrique mais parfois vraie.) C’est ainsi que déraille le créateur, se distinguant, par cette dissonance de ton, de ses camarades de classe, les autres humains. »
Il y a bien marqué roman sur la couverture mais c’est un roman si l’on veut. En fait, elle fait alterner les chapitres où elle parle d’elle, de son métier d’écrivain, de sa vie et les chapitres où elle raconte une histoire archétypique de son univers, qu’elle écrit sous nos yeux en la commentant sans cesse : un frère et une soeur qui vivent ensemble, aimables parasites mondains se promenant sur le fil du rasoir entre vacances à Saint-Trop chez les riches et misère dorée dans des appartements parisiens prêtés par des mécènes intéressés par ces corps encore jeunes qui savent en plus se montrer des compagnons idéaux dans les fêtes, les soirées, les après-midi de conversations au bord des piscines : « Oui, je sais : me voici retombée en pleine frivolité… Ce fameux petit monde saganesque où il n’y a pas de vrais problèmes. Eh bien oui. C’est que je commence à m’énerver, moi aussi, malgré mon infinie patience. »
Alors plutôt que de sombrer dans les grandes déclarations, Sagan fait le point, Sagan montre l’air de rien que sa « frivolité » aussi est politique. Savoir être subversive sans avoir l’air d’y toucher en racontant l’histoire de Sébastien et d’Eléonore et tant pis pour ceux qui ne voient pas qu’un écrivain se met toujours en danger, comme Pasolini dans les mêmes années. Elle joue constamment, dans Des bleus à l’âme avec l’image que lui ont collée les médias, même si on ne les appelait pas encore comme ça : « Non pas que cette image ne m’ait pas servie, mais j’ai quand même passé dix-huit ans cachée derrière des  Ferrari, des bouteilles de whisky, des ragots, des mariages, des divorces, bref ce que le public appelle la vie d’artiste. Et d’ailleurs, comment ne pas être reconnaissante à ce masque délicieux, un peu primaire, bien sûr, mais qui correspond chez moi à des goûts évidents : la vitesse, la mer, minuit, tout ce qui est éclatant, tout ce qui est noir, tout ce qui vous perd, et donc permet de vous trouver. Car on ne m’ôtera jamais de l’idée que c’est uniquement en se colletant aux extrêmes de soi-même, avec ses contradictions, ses goûts, ses dégoûts et ses fureurs que l’on peut comprendre un tout petit peu, oh je dis bien un tout petit peu, ce qu’est la vie. En tout cas, la mienne. »
Nous y voilà. Des bleus à l’âme est le livre où Sagan se révèle pour ce qu’elle est. Une de nos très grandes moralistes, qui prend la littérature au sérieux même si elle ne le montre pas parce qu’elle ne supporte pas les discours et les démonstrations, contrairement à Duras encore une fois. C’est cette politesse qui lui coûte cher aujourd’hui, sauf pour ceux qui savent lire et qui comprennent avec le temps que sa virtuosité — il faut voir l’habileté soyeuse avec laquelle est construite ce vrai-faux roman que sont Des bleus à l’âme —, n’est jamais de la facilité : juste du grand art.

Des bleus à l’âme, Françoise Sagan, Flammarion, 1972 (2 €, vide-greniers à Aubazine).

C'est aujourd'hui toujours.



"Mal refermée sans doute, la barrière se rouvrit alors toute seule et, quand elle fut complètement ouverte, une énorme bouffée de chaleur nous inonda, dans le chant des cigales.

L'éternité venait d'entrer dans le jardin. "


Alain Jouffroy, C'est aujourd'hui toujours

dimanche 7 août 2016

Laïcité: un goût de cendres

Je me souviens de la première fois que j'ai eu ce goût de cendres dans la bouche, reconnaissable entre tous, qui est celui de la défaite politique en rase campagne. C'était le 24 avril 1984, à Rouen et j'avais 19 ans. Il devait y en avoir d'autres, beaucoup d'autres par la suite mais c'est une autre histoire.
Je m'en souviens parfaitement parce que c'était la veille des écrits pour l'ENS. J'ai participé enfin d'après-midi à la dernière manif, bien clairsemée, du camp favorable à un grand service unifié et laïque pour l'Education. Le projet d'Alain Savary, le ministre de l'époque, avait mis des centaines de milliers de partisans de l'école privée et de l'enseignement catholique dans la rue et provoqué des polémiques pendant des mois, dans une de ces guerres civiles mimées qui sont une spécialité française depuis l'affaire Dreyfus. C'était un baroud d'honneur pour nous, évidemment, puisque le gouvernement Mauroy, déjà capitulard sur le plan économique lâchait Savary, compagnon de la Libération, de manière de plus en plus visible et que nous achèverions d'être balayés par la manif catho géante du 24 juin, qui fut un nouveau 30 mai 68 pour la droite.
Ce jour-là, et je me souviens encore de notre slogan, "La seule école libre, c'est l'école de la République", la laïcité avait perdu une bataille dont elle ne s'est toujours pas remise.
C'est pour cela que le vieux laïcard que je suis voit avec une certaine circonspection, et c'est un euphémisme, la laïcité résumée aujourd'hui à un combat contre l'islamisme, quand ce n'est pas contre l'islam. Il y a un péché originel, si je puis dire, de la droite à une partie non négligeable de la gauche. C'est d'avoir :
-soit déjà soutenu cette fois-là une revendication antilaïque, communautariste (même si on n'employait pas encore ce mot à l'époque), 
-soit d'y avoir cédé au nom de la paix civile, prétexte des plus fallacieux pour des gens qui n'ont pas peur pour cette même paix civile quand il s'agit de faire passer la loi El Khomri par exemple, malgré une résistance tout aussi impressionnante de l'ensemble de la société ou presque.
Et l'instrumentalisation étroite et intéressée de la laïcité qui voit aujourd'hui une Marion Marechal Le Pen ou un Robert Ménard pour ne citer que les cas les plus extrêmes s'en faire sans vergogne les défenseurs le matin alors que le soir, ils n'ont que les racines chrétiennes de la France à la bouche, cette instrumentalisation, donc, pourrait bien achever de la discréditer définitivement, en donnant le sentiment que la laïcité serait dans une géométrie variable qui pour le coup n'aurait plus rien de républicain.

mercredi 3 août 2016

...et toute la bande


Avoir presque les mêmes affinités électives que Thomas Vinau et si par hasard ce n'est pas le cas, c'est parce qu'on ne connait pas. Un guide idéal pour vous créer une bibliothèque de la mouise lyrique, de la scoumoune élevée aux rangs des beaux-arts, du traine-savatisme comme humanisme. Chacun pourra s'amuser à trouver des manques ( moi j'aurais bien vu Jean-Pierre Martinet dans la bande), la subjectivité ici est assumée en souriant et avec élégance. Et puis contribuer à faire circuler les noms d' André Laude, de Thierry Metz ou d'Hyvernaud suffit largement à légitimer l'entreprise chapeautée par mister Eric Poindron
C'est au Castor Astral. 

Lefkes


Un transat
des poèmes
de qui tu sais
des chats
des fleurs
et des citrons
On dirait bien que ça suffit.

samedi 30 juillet 2016

Ou encore.

"Rien avant la mer. Une table est face au monde. Comme un ultime point d'appui. Un ultime retranchement. Ou encore, un malaise grammatical."
Claude Royer-Journoud, L'amour dans les ruines. (Cent ans de poésie 1911-2011, Poésie/Gallimard)

vendredi 29 juillet 2016

La mémoire longue

Et puis merde, à la fin. Cette photo date d'une autre vie. On est en 92, peut-être 93. C'est la fin de l'année et je suis avec ma classe de troisième dans ma zep de Roubaix. La misère est réelle, sans concession. Si par hasard, en 2016, c'est devenu un territoire perdu de la république, comme on dit, ce n'est pas à cause de l'islam, radical ou pas. C'est à cause de la misère. Ce n'est pas une excuse? Tous les pauvres arabes ne finissent pas en égorgeurs? D'accord. Mais ne me prenez pas pour un con non plus en me faisant confondre la cause et la conséquence, la maladie et son symptôme. 
Coeur rouge, pour toujours.

mercredi 27 juillet 2016

Je vais te dire, Jérôme, j'aime bien les communistes


« Aragon il s’appelle l’auteur, Louis Aragon. Paraît qu’il est coco. Un membre du Parti communiste français, merde c’est pas rien. Important, on dit. Certains le disent ordure, mais moi je crois pas, on peut pas écrire ça si on l’est. Alors mo je m’incline, pauvre fille, et je dis merci que ça me fait pleurer ce qu’il écrit pour moi, rien que pour moi. Je fais des dévotions pour ce monsieur, et je dis pour lui : plusieurs vies, oui. Je vais te dire, Jérôme : j’aime bien les communistes. C’est des gens un peu mieux, un peu plus propres que nous, enfin c’est ce que je crois, moi. Je dis pour eux : qu’un jour la planète soit à vous. Qu’on entende les orchestres, car enfin, c’est des gens qui aiment les gens, non ? Enfin moi, c’est ce que je crois. Si j’avais pas été putain, j’aurais été communiste. »

Jérôme de Jean-Pierre Martinet

Gooooood morning, Beyrouth!

"Comme je voudrais avoir une peau dure et cette magnifique couleur d'un vert sombre, une nudité décente, sans poils, comme la leur ! (Il écoute les barrissements.) Leurs chants ont du charme, un peu âpre, mais un charme certain ! Si je pouvais faire comme eux. (Il essaye de les imiter.) Ahh, ahh, brr ! Non, ça n'est pas ça ! Essayons encore, plus fort ! Ahh, ahh, brr ! Non, non, ce n'est pas ça, que c'est faible, comme cela manque de vigueur ! Je n'arrive pas à barrir. Je hurle seulement. Ahh, ahh, brr ! Les hurlements ne sont pas des barrissements : Comme j'ai mauvaise conscience, j'aurais du les suivre à temps. Trop tard maintenant ! Hélas, je suis un monstre, je suis un monstre. Hélas, jamais je ne deviendrai rhinocéros, jamais, jamais ! Je ne peux plus changer. Je voudrais bien, je voudrais tellement, mais je ne peux pas. Je ne peux plus me voir. J'ai trop honte ! (Il tourne le dos à la glace.) Comme je suis laid ! Malheur à celui qui veut conserver son originalité ! (Il a un brusque sursaut.) Eh bien tant pis ! Je me défendrai contre tout le monde ! Ma carabine, ma carabine ! (Il se retourne face au mur du fond où sont fixées les têtes des rhinocéros, tout en criant) Contre tout le monde, je me défendrai ! Je suis le dernier homme, je le resterai jusqu'au bout ! Je ne capitule pas !"
 
Ionesco, Rhinocéros.

mardi 26 juillet 2016

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 66


"D'après pas mal de gens, et puis d'après des statistiques, et puis d'après mes lectures, la prison contre les murs de laquelle je me cognais la tête tous les jours, c'était ce qu' on appelle, en général, la vie. Oui, c'est comme ça qu'on l'appelle, à ce qu'il paraît"
Jérôme de Jean-Pierre Martinet.

Propos comme ça, 38


L'été 2016: soit tu estimes que l' islamisme près de chez toi est surtout un facilitateur de passage à l'acte pour les psychotiques, soit tu décides qu'il s'agit d'une offensive concertée et d'un choc de civilisations. De la réponse majoritaire qui sera donnée à cette question dépendra ou non ma demande d'asile politique auprès de l'ambassade d'Alpha du Centaure.

Aucune mais vraiment aucune sympathie pour Cazeneuve, depuis la mort de Rémi Fraisse ou quand je se souviens de sa technique assez abjecte de maintien de l'ordre pendant le mouvement social. Mais comment dire, voir ce cryptofasciste d'Estrosi avec sa milice locale d'affidés dans une manoeuvre crapoteuse pour déstabiliser le PS et le pouvoir qui ont pourtant permis son élection aux Régionales, ça me rappelle la droite des films d'Yves Boisset, celle du SAC et des juges rouges assassinés.

Quelqu'un voudrait me rappeler les consignes de vote à gauche aux régionales PACA 2015 pour le deuxième tour? Que je rigole.

"Je crois en la victoire de l'amour." (Archevêque de Rouen / I-Télé)



samedi 23 juillet 2016

Macha ou l'évasion.

Dans un mois  et une ou deux poussières, elle arrive la petite dernière. De 14 ans à pas d'âge. Aimez-là comme je l'aime, s'il vous plaît. 

 

vendredi 22 juillet 2016

Il suffit en fait

Vous savez
je viens de comprendre 
comment ça marche
la Pentecôte 
et le don des langues
quand j'écoute 
les conversations 
des petites filles 
des adolescentes
des femmes 
sur une plage de Naxos 
où il n'y a que des Grecs 
car on est très loin 
dans le nord de l'île 
et que je saisis pourtant 
exactement 
de quoi il est question
Il suffit en fait
de regarder beaucoup 
et
de désirer un peu.

mercredi 20 juillet 2016

La répétition des massacres

J'entends ici et là une petite musique sur une "certaine gauche" qui serait plus prompte à condamner "le capitalisme que l'islamisme." Cette condamnation vient d'ailleurs aussi d'une certaine gauche dont on se demande pourquoi elle s'obstine à revendiquer l'appellation étant donné qu'elle n'a plus qu'un logiciel identitaire unique qui lui a même servi, lors du récent mouvement social, à vilipender la CGT mieux que ne le faisait la droite.
Cette petite musique n'a rien compris, comme d'habitude.  Ou fait semblant de. 
L'islamisme, dans toute son atrocité, est l'enfant monstrueux des politiques néocons et de la mondialisation capitaliste. Il est la réponse démente, mutante à l'horreur économique. Dire cela n'est excuser personne. 
C'est juste vouloir éviter la répétition des massacres.
En ce sens, et en ce sens seulement, il y a analogie entre l'islamisme et le nazisme: le capitalisme s'est très bien accommodé du nazisme hier comme il s'accommode très bien des dictatures sunnites que sont l'Arabie Saoudite et le Quatar, ces matrices de  Daesh, aujourd'hui.
Oui, je suis de cette "certaine" gauche pour qui la laïcité n'est pas le nouveau nom d'un racisme d'Etat mais l'espace neutre et indispensable créé par la République. 
Oui,  je suis de cette "certaine" gauche qui n'oublie pas la lutte des classes au profit d'un pseudo-choc des civilisations, cette nouvelle mouture du conflit nord-sud.  
Oui, je suis de cette "certaine" gauche qui ne veut pas confondre le symptôme et la cause. Il serait temps de parler de l'islamocapitalisme face à l'accusation disqualifiante et réitérée d'islamogauchisme, non?, puisque l'islamogauchisme commence apparemment avec le beau refus des députés communistes de voter la prolongation de l'état d'urgence.
Oui, je suis de cette "certaine" gauche qui constate avec le Marx de La contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel : "ll s'agit de faire le tableau de la sourde pression que toutes les sphères sociales font réciproquement peser les unes sur les autres, d'un désaccord général et veule, d'une étroitesse d'esprit aussi présomptueuse que mal renseignée, le tout placé dans un cadre de gouvernement qui vit de la conservation de toutes les insuffisances et n'est que l'insuffisance dans le gouvernement. Quel spectacle! La société se trouve divisée, jusqu'à l'infini, en races aussi variées que possible, qui s'affrontent avec de petites antipathies, une mauvaise conscience et une médiocrité brutales, et qui précisément à cause de leur situation réciproque et ambigüe, sont toutes, sans exception, bien qu'avec des formalités différentes, traitées par leurs maîtres comme des existences qu'on leur aurait concédées. Et dans ce fait d'être dominées, gouvernées, possédées, elles sont mêmes forcées de reconnaître et de confesser une concession du Ciel."
Oui, je suis de cette "certaine" gauche qui est la gauche, tout simplement.


mardi 19 juillet 2016

Agathopès

Agathopes

Tu te réveilles d'une sieste
sous les tamaris
Tu as rêvé et appris plein de choses
que tu oublies aussitôt
Il faut dire que l'adolescente qui passe
sur la plage
vient d'abolir d'un coup
vingt cinq ou trente siècles
C'est Ariane avant Naxos c'est une suivante
en Phéacie
avec un profil irréfutable
sur le bleu
Le bikini ne change rien ni le portable
à la main
Elle appelle une copine
en riant
et tout ça est beaucoup plus important
soudain
que tout ce que tu as oublié
dans ton rêve
sous les tamaris.

dimanche 17 juillet 2016

Exergues possibles pour des mémoires désobligeants, 65

"Lorsque son fils était devenu poète, le père de Valentine avait éprouvé une amère déception. Poète. Le mot l'avait frappé entre les deux yeux comme un tomahawk. Pour ce pétrolier de l'Oklahoma, poète n'était qu'un nom de code pour communiste/pédé/jean-foutre."


"Je vais essayer, répondit Lancaster. La poésie, c'est comme ...( il joignit le pouce et l'index comme s'il allait tirer la définition de la poésie du néant.) La poésie te remet en mémoire des vérités oubliées, mais déjà connues de toi. Un poème ne nous apprend pas quelque chose, il nous le montre. Il ne restitue pas une expérience, il est une expérience en soi.
-J'y comprends que dalle!
-Trouvons-nous des flingues et filons au Mexique, fit DelPrego. Allons voir les putes.
-Ouais, ça me paraît assez constructif, laissa tomber Lancaster.

Victor Gischler, The Pistol Poets.

jeudi 14 juillet 2016

Sauf si c'est eux qui écrivent les paroles

"Puis elle se retourna sur le ventre et, à un mouvement d'air qui agita les rideaux de la porte-fenêtre restée ouverte, je sentis quelque chose qui rôdait dans la pièce, autour de nous, et contre quoi je ne pouvais rien et n'avais sans doute jamais rien pu, depuis le début, même en venant ici."
Frédéric Berthet, Felicidad.
 

Une fois qu'on a compris qu'il est impossible d'échapper à Frédéric Berthet, finalement, les choses vont mieux. Le désastre en cours en deviendrait presque aimable. Et puis surtout, ça ne geint pas. Les vrais durs ne dansent pas, disait Norman Mailer. Sauf si c'est eux qui écrivent les paroles de la dernière chanson.

mardi 12 juillet 2016

Julien Coupat n'est plus un terroriste. Ah bon?




Bauer et Squarcini, circa 2009
Je ne sais pas s’il y a une justice de classe comme on disait jadis à gauche ou si au contraire la magistrature est noyautée par d’affreux juges rouges, ceux du syndicat de la magistrature déclenchant des réactions proprement pavloviennes dans certains milieux. Moi, j’aurais plutôt tendance à penser qu’un bon juge doit être comme un bon écrivain : quand l’un juge et que l’autre écrit, dans l’idéal, ils devraient ne plus avoir de sexe, d’âge, de religion, d’appartenance politique. Le contraire, par exemple, de ce qui se fait lors des comparutions immédiates, une roulette russe pour ceux qui se font prendre à la fin d’une manif ou d’une émeute : le même, à Lille, écopera d’un simple rappel à la loi tandis qu’à Marseille, il ressortira avec les bracelets aux poignets et de la prison ferme.
Mais, malgré tout, il arrive parfois qu’il y ait des épilogues réconfortants en matière de justice.
Dès novembre 2008 et dans les mois qui ont suivi, la rédaction de Causeur, bénie soit sa tolérance, nous a laissé à Bruno Maillé et à votre serviteur exprimer ce que nous pensions de l’affaire de Tarnac et de cette soi-disant conspiration terroriste anarcho-autonome qui avait vu les hommes cagoulés de la SDAT envahir le 11 novembre à l’aube un petit village corrézien du plateau de Millevaches pour y arrêter Julien Coupat, sa compagne Yldune Lévy ainsi qu’une vingtaine de personnes à Rouen et Paris.
La raison : le groupe « affinitaire » dont la principale activité était l’animation d’un restaurant coopératif, d’une épicerie et d’une bibliothèque, pour un village bien oublié, et ce au grand bonheur des habitants, s’apprêtait en fait, après le premier sabotage d’une ligne de TGV le 8 novembre, qui n’a à aucun moment mis en danger la vie des passagers, à passer à l’action armée. Rien que ça…
Dès le 15 novembre, Coupat et ses amis se retrouvaient incarcérés plusieurs mois dans le cadre des lois antiterroristes puis soumis à un contrôle judiciaire sévère. Peu à peu, les avocats ont démontré les insuffisances du dossier alors qu’apparaissait clairement que cette opération avait été montée de toutes pièces par Alain Bauer, conseiller sécurité auprès du président Sarkozy et aujourd’hui, tiens, tiens, auprès de Manuel Valls. Alain Bauer se fondait sur un livre, L’insurrection qui vient, publié quelques temps auparavant par la mouvance post-situ et qui connut un retentissement inespéré grâce à cette publicité d’Etat.
Bauer aurait trouvé dans ce texte la preuve par anticipation des actions que commettrait le groupe de Tarnac, affirmant sans que cela ne soit jamais démontré non plus, que Coupat était l’auteur du livre. On était en plein Minority report avec Bauer dans le rôle du précog arrêtant les coupables qui ne savaient pas qu’ils étaient coupables avant qu’ils ne le deviennent effectivement. Vous me suivez ?
On avait besoin sans doute du côté de Nicolas Sarkozy, de Michel Alliot-Marie et de Bernard Squarcini, chef de la toute nouvelle DCRI, d’un ennemi intérieur pour justifier un renforcement de ce qu’on a appelé parfois l’idéologie antiterroriste, c’est-à-dire la manière dont un état peut opportunément se servir d’évènements terroristes pour renforcer un arsenal législatif visant à une surveillance accrue de la population, et notamment ceux qui ont l’outrecuidance, par exemple, d’appartenir à un syndicat ou une association ou un mouvement politique un peu vigoureux.
D’années en années, le dossier s’est dégonflé, un juge d’instruction a été dessaisi et des policiers ont même été mis en examen pour faux en écriture. Bernard Squarcini, lui, poursuit désormais une carrière de consultant chez LVMH et semble à son tour connaître le bonheur des perquisitions, mais dont il est l’objet des affaires de corruption. On ne peut décidément plus faire confiance à personne…
Néanmoins, avec les années, l’accusation de terrorisme était maintenue et la pression demeurait, au point que certains ont cru voir la main de Coupat, ce Fantômas moderne, dans les actions des casseurs en fin des cortèges du récent mouvement social.
Mais voilà, le 28 juin, la cour d’Appel, après les juges, et à chaque fois contre les réquisitions du Parquet, a décidé que Julien Coupat et les derniers membres du groupe impliqués seraient jugés en correctionnelle pour le sabotage de novembre 2008 mais sans la qualification de terrorisme.
Ce n’est pas une mince victoire, après huit ans d’errements et d’acharnements. La cour d’Appel a sans doute estimé que le mot « terrorisme » pouvait difficilement s’agiter comme un chiffon rouge au nom de la raison d’Etat, afin de faire peur au bon peuple, depuis les massacres de janvier et novembre 2015. Qu’on ne soit pas des saints du côté de Tarnac, c’est indéniable. On pourrait d’ailleurs s’en réjouir. Ces jeunes gens ont quelque chose à nous dire que ça nous plaise ou non de l’entendre. Après tout, décider que cette société court à sa perte et éventuellement indiquer qu’ils ne sont pas prêts à aller à l’abattoir sans broncher par des actions spectaculaires ou même émeutières est une chose.
Frapper de manière aveugle la foule au nom de l’idéologie totalitaire de Daesh en est une autre. Et il devient difficile de confondre, sauf mauvaise foi délirante ou amalgames bassement politiciens dont le gouvernement ne s’est pas privé durant le mouvement social, les deux sous le même vocable de terrorisme. On parlera plutôt comme la juge d’instruction de « dégradation en réunion » et « association de malfaiteurs ». Ce n’est pas bien, si vous y tenez, mais pour le coup il n’y a ni terreur, ni mort d’homme malgré, comme le dit toujours la juge, le « rhétorique guerrière employée ». Voilà qui doit sonner désagréablement aux oreilles d’Alain Bauer, le Fouché des années 2010, qui sert tous les régimes et pour qui un texte polémique et pamphlétaire est en soi un acte terroriste au même titre que le mitraillage d’une terrasse de café.
Même le Parquet général qui représentait le dernier espoir des idéologues de l’antiterrorisme, a décidé que la farce avait assez duré : s’il a formé un pourvoi en cassation pour annuler la décision de la cour d’appel dès le 29 juin, il abandonne lui aussi la qualification de « terrorisme », contrairement à ce qu’il avait fait en août 2015. Un certain acharnement demeure, mais on sent bien que le cœur n’y est plus. Comme le remarquait Lundi Matin, un site proche de Tarnac : « En attendant le prochain épisode, notons qu’entre le moment de leur arrestation et leur éventuel procès, les prévenus auront connu trois présidents. »

Paru sur Causeur.fr

Une nation selon mon coeur

Le Portugal est une nation selon mon coeur: au moment même où il est heureux, il sait que c'est déjà du passé. Et il attend le retour du bonheur au coeur du bonheur, alors que le bonheur n'est même pas encore parti. 
C'est l'essence même de son invincible, élégante et reposante mélancolie. C'est pour cela qu'il a inventé deux oxymores éminemment poétiques: l'attente nostalgique avec le sébastianisme et le bonheur d'être triste avec la saudade.

On verra plus tard


S’il n’y avait pas juillet
la côte ouest et ses seins
surtout ses seins en fait
pour oublier la pluie
il finirait dans la chambre
douze de l’hôtel de la plage
par se poser la question
la seule qui vaille au fond
Est-ce que l’envie de mourir
lui vient d’un tempérament
mélancolique et de l’âge
ou de cette belle époque
si clairement dystopique
les deux sans doute les deux
Mais il y a juillet
la côte ouest et ses seins
la pluie qui s’est arrêtée
alors on verra plus tard


© jerome leroy 7/2016

vendredi 8 juillet 2016

Une manière de derby amoureux



On ne m'en voudra pas, pour des raisons sentimentales, latines, atlantiques, familiales, poétiques, politiques, de considérer la finale France-Portugal comme une manière de derby amoureux.
Não sou nada.
Nunca serei nada.
Não posso querer ser nada.
À parte isso, tenho em mim todos os sonhos do mundo.

jeudi 7 juillet 2016

Pour saluer l'été

La fille qui viendrait 
Serait la mer aussi, 
La mer parmi la terre. 

Le jour serait bonté, 
L' espace et nous complices. 

Nous apprendrions 
A ne pas toujours partir. 

Guillevic, Variations sur un jour d'été

Rechute

Michel Rocard était protestant. Heureusement, on a évité de peu le procès en béatification. La deuxième gauche, ou comment devenir la troisième ou quatrième droite en trente ans. Je t'en foutrai, moi des girondins autogestionnaires avec leur dialogue social dans un pays où il a toujours fallu, historiquement, mettre un flingue sur la tempe du patronat pour obtenir le moindre acquis social. 
Dire que j'avais quasiment arrêté Lénine et Robespierre, que je devenais tout doucement luxembourgiste, voire libertaire, voire anarcho-autonome comme disaient les têtes de noeuds la DCRI période Alliot-Marie-Squarcini-Alain-Bauer.  
Mais tous ces cons hagiographiques et unanimes me font replonger. 
Merdalor.

mardi 5 juillet 2016

O Φύλακας Άγγελος

L'ange gardien traduit en grec. C'est bien parfois d'être aimé par qui tu aimes depuis toujours.